LE CHEMIN DE FER DE LA FRONTIÈRE ALGÉRO-]VL\.ROCAINE
ont été entrepris et menés avec une telle activité qu'ils ont pu être livrés au trafic en 1910. La ligne ainsi créée, et qui semble destinée à devenir, dans un avenir prochain, notre grand Transmarocain reliant Oran à Fez par Taza, s'arrêtait, lors de notre excursion, à la frontière marocaine ; mais déjà, en ce moment même, on la poursuivait vers Oudjda et on espérait la voir atteindre la fameuse Moulouïa en 1912. Cet espoir cependant ne s'est pas réalisé, et on attendra sans doute la fin des débats actuels sur la largeur à donner à la ligne pour continuer les travaux..
Construite à mi- flanc de l'Altas Tlemcénien, à une altitude de 700 à 800 mètres, le chemin de fer parcourt, à travers ces belles montagnes, d'admirables vallées au fond desquelles bouillonnent des torrents bordés de lauriers- roses, franchit des gorges coupées de jolies cascades, contourne de vastes cirques aux arènes verdoyantes encadrées de forêts de chênes- lièges et de thuyas ; puis, de temps à autre, la ligne sort de sa ceinture de rochers, reste un instant suspendue au-dessus de la vaste plaine ravinée et couverte de bois, de cultures et de villages. Enfin, après avoir traversé les gorges où serpente la Tafna naissante, le chemin de fer s'incline vers le nord et descend dans la plaine marocaine dont L,alla-Marnia commande l'entrée. On a ainsi une succession de tableaux africains d'une grande variété et d'une réelle beauté.
Il semblerait donc tout indiqué, pour gagner l'amalat d' Oudjda, qui constitue la région Nord des Confins Marocains, de prendre à Tlemcen cette ligne que nous venons de signaler à la curiosité de nos lecteurs; et, cependant, la chose n'est nvdlement pratique. Cet admirable chemin de fer ne conduit pas les voyageurs, avec bagages, jusqu'à Zoudj-el-Béral (la Paire de mulets), son terminus à la frontière marocaine, mais les dépose à 13 kilomètres avant ce point, à lyalla-Marnia : là, il faut que le voyageur se débrouille et, comme cette ville embryonnaire a peu de ressources.
on en est réduit à s'empiler — si l'on trouve de la place — dans la patache antédiluvienne qui fait, une fois par jour, le service de Marnia à Oudjda.
Aussi nous a-t-on vivement conseillé à Tlemcen de gagner le Maroc tout simplement en voiture, par la belle route, terminée, elle aussi, il y a peu d'années. Cette route, tracée un peu plus bas que la voie ferrée, et sans avoir comme elle la préoccupation des rampes et des courbes hardies, s'accroche au flanc extérieur de l'Atlas en en suivant tous les contours et domine constamment le vaste panorama de la plaine.
Nous conformant à cet avis, nous avons traité avec im cocher koulougli du nom de Djilelli, qui, moyennant la somme modique de 20 francs par jour, doit nous transporter, voyageurs et bagages, dans tm confortable landau, nous conduire en territoire marocain jusqu'au point qu'il nous conviendra ou qu'il sera possible d'atteindre et nous ramener à Tlemcen.
Tant que le chemin, de fer ne conduira pas sans transbordement à Oudjda, c'est la solution que nous conseillerons à cetix qui seraient tentés de nous suivre, sans compter que c'est encore la meilleure manière de voir le pays. Ajoutons que l'on trouve aussi à Tlemcen des autos en location permettant de faire cette tournée ; en ce cas, la dépense est, on le conçoit, notablement plus élevée.
De Tlemcen à Oudjda, on compte par la route un peu plus de 80 kilomètres, ce qtii paraît une assez longue étape ; mais les trois petits chevaux arabes qui traînent notre voiture nous feront alertement franchir cette distance dans la journée, avec un arrêt de deux heures pour déjetmer à I,alla- Marnia.
A sept heures du matin, nous embarquons, et, en route pour le Maroc ! Nous sortons par la porte de Fez et nous voici bientôt de nouveau dans le superbe décor des ruines de Mansourah que le chemin traverse dans toute sa largeur. Il fait une délicieuse
DANS L'ATLAS TLEMCÉNIEX 59
et fraîche matinée de printemps et, éclairé par les premiers rayons du soleil, le Nador dresse ses hautes parois d'un rose tendre audessus de la verte campagne.
Au delà du vieux camp de guerre des sultans marocains, nous traversons de grands vignobles parsemés de fermes et coupés d'olivettes avix rameaux argentés ; puis le sol s'élève, se dénude, et, par des rampes en lacets, nous montons à l'assaut d'un petit éperon rocheux qui sépare le bassin del'Isser de celui de la Taf na. Au sommet, entre deux mamelons pierrevix, un étroit passage : c'est le col du Juif, ouvert à plus de 900 mètres d'altitude et, soudain, de cette échancrure, nous embrassons une admirable vue. Par- dessus l'immense plaine, coupée, comme la carte nous l'a indiqué, d'un moutonnement de crêtes et de ravins parsemés de bois et de broussailles, notre regard va tout de suite à une imposante pyramide, étincelante de neige, qui, dressée tout au lointain horizon, mais nettement découpée, occupe tout le fond de ce grand tableau : c'est le fameux massif des Béni- Snassen, le grand pylône oriental du Maghreb, la sentinelle avancée du Maroc, qui, ainsi provoquant de loin les regards de nos soldats, resta si longtemps aussi inaccessible pour nous que si elle eût été plantée au centre de l'Afrique. Les avantplans encadrent noblement cette prestigieuse apparition : sur notre gauche s'alignent, en belle perspective, les sombres contreforts de l'Atlas Tlemcénien, dominés aussi de sommets neigeux montant jusqu'à 1 800 mètres, tandis que, à gauche, presque parallèle, s'allonge la chaîne côtière, par- dessus laquelle on aperçoit, çà et là, le miroir d'azur de la Méditerranée, et que termine au loin le superbe mont Filaoucen dont la tête, poudrée de frimas, domine de plus de 1 100 mètres lapetite tache blanche, nettement visible d'ici, de Lalla-Marnia, blotti à sa base. C'est vraiment beau.
Notre route descend du col du Juif par de brusques lacets.
6o SUR LES CONFINS DU MAROC
puis, tournant à gauche, s'accroche en corniche aux flancs de l'Atlas, pour nous faire contourner les âpres gorges de l'Oued- Zeïtoun (la Rivière des Oliviers) , un torrent mugissant que nous franchissons sur un élégant viaduc. Pendant plusieurs kilomètres, nous suivons ainsi, montant et descendant, les sinuosités des contreforts; puis la route s'incline, non moins accidentée, vers
Le viaduc de l'Oued-Zeïtoun sur la route de Tlemcen àLalla-Mamia, (Ci. Ruinseki.)
la[pseudo-plaine, pour gagner un gros village auquel on a donné le nom illustre de Turenne, et où nous laissons un instant souffler nos chevaux.
Comme tous les villages de colonisation, Turenne se compose d'tme double rangée de maisons basses bordant les côtés de la route : avec sa modeste église au clocher coiffé d'un nid de cigognes et sa mairie encadrée d'écoles, ses jardins verdoyants, les belles cultures s'étendant au loin, l'ensemble offre un aspect riant et prospère. L,a population, fortement imprégnée d'élé-
TURENNE 6i
ment espagnol, se montre avenante ; mais, ce qui nous intéresse vivement, c'est la présence d'tm peloton de spahis qtii fait en ce moment halte sur la place du village. Avec leur costume turc, le large flottard bleu semblable à tme robe tombant sur de hautes bottes, la veste rouge chamarrée d'arabesques et le fez cylindrique, ou le haut turban, ces cavaliers, au teint basané, sont fort pittoresques, plus encore lorsqu'ils s' enveloppent de leur immense burnous à capuchon, recouvrant un fin haïk blanc ; leurs petits chevaux arabes, à la longue queue flottante, sont harnachés à la mode indigène : têtière avec œiUères, selle avec dossier semblable à vm fauteuil, larges étriers à bords tranchants.
On connaît généralement peu en France l'organisation de cet intéressant corps de cavalerie, formé d'indigènes et dont le cadre sevdement, c'est-à-dire les officiers et gradés, est en majeure partie (il y a des heutenants et gradés indigènes) composé de Français, et on a aujourd'hiii une tendance à confondre les spahis et les goumiers.
Dès les premiers temps de la conquête, les anciens janissaires turcs du Bey d'Alger, embrassant notre cause, s'enrôlèrent au service de la France, et reçurent une solde à charge de se vêtir et de s'équiper. I,e fameux général Yousouf, un de nos plus précieux auxiliaires, et lui aussi d'origine turque, constitua avec cet élément un corps de 300 cavaliers (en turc, spahi signifie cavalier), qui fut chargé de la police de la plaine de la Mitidja, autour d'Alger. Les premiers spahis furent donc des gendarmes, et c'est, en somme, encore un véritable service de gendarmerie, courant sus aux bandits, protégeant les caravanes, qu'ils remplissent dans le désert ou sur nos Confins. Peu à peu, à mesure que notre domination s'étendait en Algérie, on constitua dans chaque province un régiment de spahis ; mais, ce furent toujours des formations exclusivement indigènes, tandis que, ce
que l'on ignore généralement, les chasseurs d'Afrique furent à l'origine des corps mixtes, c'est-à-dire composés par moitié de Français et d'Arabes.
Les premiers régiments de spahis se recrutaient parmi les indigènes des tribus nomades et, encore aujourd'hui, ce sont ce qu'il est convenu d'appeler les Arabes de grande tente, les familles de cavaliers qui en fournissent le principal élément. Ils arrivaient avec leurs chevaux, et aussi leurs femmes et leurs enfants. Soldats réguliers, c'est-à-dire armés et payés par l'État, ils n'en continuaient pas moins à vivre, selon leurs usages indigènes, en famille, ce que l'on appelait en smala. Ce mot arabe signifie simplement « famille », et c'est nous, surtout depuis la célèbre capture de la « smala » d'Abd-el-Kader, qui Ivii avons donné cette signification de camp, de groupement.
Depuis une époque récente, on a peu à peu supprimé l'organisation en smalas de nos régiments de spahis, et il n'en subsiste plus que deux, précisément dans la région où nous sommes, l'une à Chabaa près de Lalla-Marnia, l'autre à Sidi-Medjahed sur la haute Tafna. A notre retour d'Oudjda, nous avons pu voir cette dernière qui, située sur le chemin de fer, dans vm délicieux cirque de l'Atlas, est probablement appelée à disparaître bientôt.
Ce n'est donc plus guère que comme souvenir du passé que l'on peut parler de cette curieuse organisation.
« Une smala de spahis, disait M. de Lorral, se compose invariablement d'un bâtiment carré ou bordj avec cour intérieure très vaste, où sont logés les oificiers, sous- officiers et simples cavaliers français. Au dehors, les spahis indigènes, leurs femmes et leurs enfants occupent des tentes arabes pittoresquement éparpillées. La discipline de la smala est celle de l'armée : pansage des chevaux, entretien des armes, exercices, revues, rien n'est changé. Mais, à ses heures de liberté, le spahi rentre dans sa famille où il vit à l'arabe, comme bon lui semble. Soldat à l'heure
SPAHIS ET SMALAS
du service, il reprend, quand il est livré à lui-même, tous ses préjugés de race. »
Ajoutons que ces familles de spahis recevaient des terrains qui leur étaient concédés exempts de tout impôt et qu'ils labouraient et récoltaient pour leur entretien. En somme, c'est l'orga-
Halte de spahis sur la route de Lalla-Mamia. {Cl. Rousselet.)
nisation actuelle de nos goumiers ou cavaliers du makhzen français dont nous aurons l'occasion de reparler plus tard, et qui sont appelés à remplacer dans tous nos territoires de l'Afrique du Nord ces escadrons de spahis sédentaires.
Au sortir des cultures qm entourent Turenne, nous entrons dans une région de ravins sauvages que la colonisation n'a pas encore entamée, quoique le sol semble inviter au défrichement.
C'est un chaos de collines argileuses que les eaux torrentielles ont découpé de façon fantastique, Leurs croupes et leurs étroits sommets sont couverts d'une abondante et pittoresque végétation, maquis plutôt que forêt, de genévriers, de thuyas, de lentisques, de buis, d'arbousiers et d'oliviers sauvages, d'où, sous le soleil ardent à cette heure, s'exhalent de puissantes senteurs balsamiques. Çà et là, dans les replis, au voisinage des oueds, la charrue arabe a façonné de maigres champs d'orge, et au-dessus des ravins pointent quelques douars de tentes noires habitées par de seminomades.
Il est près de midi. Tandis que nos estomacs se creusent, l'allure de nos chevaux se ralentit; mais voici enfin la Tafna, la célèbre rivière dont les bords furent si souvent arrosés de sang français, et qui nous arrêta longtemps naguère, comme aujourd'hui sa voisine, la Moulouïa.
Pour ceux qui ont lu l'histoire de notre conquête algérienne, qui devrait être au programme de nos écoles, ce nom fatidique revient à chaque page de notre longue lutte contre Abd-el- Kader : sinistres camps de la Tafna ! néfaste traité de la Tafna (30 mai 1837), où l'ignorance de nos négociateurs cédait d'un trait de plume le résultat de sept ans de lutte !
« La France abandonnait à l'émir Rachgoun, et le camp de la Tafna, Tlemcen et sa citadelle. Elle se réservait Oran, Arzew, Mostaganem et IMazagran et leur banlieue, Alger et la Mitidja « bornée à l'est jusqu'à l'Oued-Kadra et au delà », formule vague qui permettait de rouvrir l'ère des contestations. Tout le reste était livré à Abd-el-Kader, dont on reconnaissait l'autorité sur les provinces d'Oran, du Titeri (Constantine) et d'Alger, moyennant un tribut dérisoire de quelques sacoches de grains ! » C'était toute l'Algérie abandonnée et qu'il fallut reconquérir !
La Tafna, au point où nous la traversons, décrit une belle courbe, entre de hautes falaises grises, zébrées de veines colorées,