‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 25 sur 80 · LE MARCHÉ DE LALLA-MARNIA · texte numérisé non relu

LE MARCHÉ DE LALLA-MARNIA

« Ce marché, dit M. de Ivorral, est le principal débouché du Maroc oriental pour les laines, les grains, les bestiaux. Il s'y rend plus de 50 000 moutons par an. Aucune description ne saurait donner une idée, même éloignée, d'une de ces foires hebdomadaires qui se tiennent dans un vaste et pittoresque enclos, à l'est de la ville. C'est un fourmillement d'hommes venus de toutes les régions voisines. Européens, Juifs, Arabes, Berbères. C'est un piétinement sans trêve de chevaux, de mulets, d'ânes, de bestiaux, de chameaux à la voix rauque et discordante. C'est un encombrement extraordinaire de marchandises de toute espèce, dattes, figues en tourteaux, pains de sucre, henné, coheul, haïks, chéchias, cuirs filali. C'est un bourdonnement confus de voix qui fait songer à la Tour de Babel et à la confusion des langues : on y parle français, arabe, kabyle, hébreu, espagnol, allemand, et surtout sabir. C'est une cohue de costumes hétéroclites ; la longue blouse bleue ou grise des marchands de bestiairx européens coudoie le burnous blanc comme neige de l'Arabe de grande tente; le guerrier marocain, ceint delà zama, ceinture composée de lanières de cuir rouge et retombant jusqu'axix genoux, se promène majestueusement côte à côte avec l'Espagnol drapé dans sa vieille manta trouée ; le mocassin en peau de chèvre, la sandale en sparterie, la grande botte rouge en filali foulent le même sol que la bottine à élastique ou le brodequin du mercanti ; le turban de toutes couleurs s'incline amicalement devant la casquette et le chapeau à larges bords.... »

Cependant, malgré le prodigieux développement qu'il doit aux récents événements, le marché de Lalla-Mamia ne semble pas moins menacé d'en subir un fâcheux contre- coup dans un avenir sans doute très prochain: notre occupation de l'amalat d'Oudjda tend à reporter au delà de la frontière l'activité commerciale, et les entreprenants mercantis marniens vont déjà

fonder de nouveatix comptoirs à Oudjda, à Aïoun-Sidi-Mellouk, à Taourirt, à Debdou et jusqu'aux rives de la Moulouïa.

La redoute et la koubba de Lalla-Mamia. — La plaine des Angad et la route d'Oudjda. — Notre entrée au Maroc. — Cultures et douars. — Sous les remparts d'Oudjda. — La porte du Jeudi et les douanes chérifiennes. — L'hôtel et le quartier français.

Nos chevaux reposés, nous ne quittons Lalla-Mamia qu'après trois heures. Il fait, malgré la saison, une chaleur étouffante parmi ces rochers calcinés, et la distance qui nous sépare d'Oudjda n'estplus que de 27 kilomètres, dont 13 en territoire français. La route, qui oblique vers le sud- ouest, nous fait passer au pied de la redoute qui fut si longtemps notre citadelle de frontière, modeste citadelle du reste, aux murs sans banquettes et percés de meurtrières. Il n'y a plus guère là que quelques zouaves, toutes les troupes étant désormais établies dans les postes des Confins.

Tout auprès de la redoute, sur une croupe de rocher, se dresse le célèbre marabout de « Dame » Marnia, la sainte patronne des Maugrebines : c'est tme koubba blanchie à la chaux, cube de maçonnerie couronné de denteltures de briques et coiffé d'tm dôme polygonal ; une sorte de petit enclos entouré d'un mur élevé en précède l'entrée exclusivement réservée aux femmes, que nous voyons, enveloppées de leurs hai^ks blancs et entourées d'enfants, former sur la pente de la colline de pittoresques groupes.

Encore quelques jardins, puis, durant un ou deux kilomètres, des plantations clairsemées de jujubiers complètement secs en cettel saison; enfin, devant nous, l'immensité de la plaine, du « désert », comme l'appelaient injustement nos soldats, se déroulant sans tm arbre, sans une ondulation notable jusqu'au lointain horizon^^^^des montagnes enveloppées par la brume.

LA plainï; des ANGAD 71

Cette plaine des Angad est, en effet, loin d'être un désert et, si les tribus qui la possèdent n'en tirent qu'un maigre parti, il est certain que, dans un avenir sans doute prochain, nos colons sauront la transformer en une Beauce verdoyante, comme ils l'ont déjà fait pour la plaine voisine des Trifas. 1,'éminent géologue, Louis Gentil, un des plus consciencieux explorateurs de ces régions, a constaté, le premier, que le sol de cette plaine était formé des débris de laves charriés par les eaux du versant des montagnes volcaniques qui la dominent. « Ce qu'il y a de remarquable dans ces laves, et les produits de projections qui les accompagnent, explique- 1- il, c'est qu'elles rappellent, par la présente de la leucite, les laves du Vésuve. Ce sont des roches très alcalines dont la décomposition donne généralement des terres très fertiles ». Malheureusement, quoique les sources soient très abondantes dans les monts voisins, la plaine est complètement dépourvue d'eau ; mais ce mal n'est pas sans remède possible. M. Gentil ajoute, en effet : « Il me paraît inutile d'insister sur l'importance que pourrait avoir l'irrigation dans les environs d'Oudjda. Lapartie de la plaine des Angad, comprise entre cette ville et L,alla-Marnia, m'a semblé susceptible d'être arrosée par des canaux artificiels, étant données sa disposition topographique, d'une part, et l'existence de nappes aquifères souterraines, en amont, dans la vallée de l'Oued-Isly, d'autre part. Et je suis persuadé que cette partie des Angad est la plus riche, parce qu'elle est fermée à l'ouest, dans sa région la plus élevée, par les volcans leucitiques de Semmara, de Tinianine, etc. Il en réstdte, en effet, que les alluvions de la plaine à l'est de cette ligne de collines ont été formées, en partie du moins, aux dépens des éléments alcalins et phosphatés de laves et de tufs qui dorment tme si grande richesse agricole à beaucoup de régions volcaniques. »

En attendant la réalisation de ces brillantes perspectives, c'est vm désert assez monotone que le pays dans lequel nous cheminons

depuis une heure au petit trot de nos chevaux. Mais voici sur le côté droit du chemin, dans l'immense soHtude, un cabaret devant lequel sont arrêtées quelques charrettes attelées, tandis qu'à l'intérieur les conducteurs se désaltèrent ; tout auprès, un minuscule bordj aux murs percés de meurtrières, l'ancien poste des spahis, dont la porte, hermétiquement fermée, dénote l'abandon: c'est la frontière, que ne garde ni un soldat, ni un douanier. Un pas de plus, et nous sommes au Maroc !

Insouciant, le cocher pousse ses chevaux et notre voiture roule sur le territoire chérifien. Il y a trois ans à peine, nous eussions été sans doute, ici même, accueillis par une grêle de baUes. Il ne faudrait remonter que de quelques kilomètres vers le nord, le long de cette frontière que rien ne marque, pour retrouver le théâtre du sanglant combat de novembre 1907. « Tout contre la route, écrit M. Ernest Vincent, reposent deux légionnaires et douze tirailleurs ; tm mausolée tout blanc indique au milieu des palmiers nains l'endroit précis où tomba, le même jour, le lieutenant Saint- Hilaire. « N'avancez point, mon lieutenant, vous ne pourrez pas passer, lui criait, au début de l'action, un caïd demeuré fidèle. — En avant ! à la baïonnette ! » commanda l'officier, l'épée haute. Il tomba, frappé d'une balle à la poitrine. >> Et de combien d'autres actes d'héroïsme fut marquée cette courte et sanglante lutte, où nos soldats, quoi qu'en dise la fiction diplomatique, ont définitivement effacé cette frontière ridicule.

A partir du bordj abandonné, le chemin, se dirigeant, au sud, vers Oudjda, n'était naguère encore qu'un piste sinueuse tracée à travers la plaine par le passage des caravanes. Reginald Kahn, le suivant en 1904, y remarquait « les tas de pierres » placés le long du chemin avec la régularité des démarcations kilométriques. « Ce sont, ajoutait- il, les tombeaux des nombreux voyageurs assassinés par les Marocains ! » Cette piste lugubre a été nettoyée par nos ingénieurs militaires. A sa place s'allonge, large.

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