LA ROUTE D'OUDJDA
nivelée, rectiligne, tine route empierrée qui vaut celles de notre France ; des bornes kilométriques indiquent les distances et, aux croisements, de grands poteaux en fonte, munis des plaques bleues à flèches blanches si connues dans nos campagnes, renseignent les voyageurs.
Au loin, sur notre gauche, on aperçoit les modestes bâtiments de la station de Zoudj-el-Béral, terminus du chemin de fer de Tlemcen, arrêté à la frontière ; mais, depuis notre passage, les travaux ont été repris activement et le rail est parvenu à Oudjda vers la fin de 191 1 : malheureusement, la partie de la Hgne comprise entre Zoudj-el-Béral et la petite cité marocaine a été construite à voie étroite par le génie militaire, tandis que la voie du chemin de fer de Tlemcen est à la largeur normale, de sorte que, pour l'instant, le raccordement n'a pu encore être opéré.
Actuellement, la route que nous suivons dessert un trafic intense. A chaque instant nous rencontrons les longues charrettes oranaises, lourdement chargées de marchandises et pittoresquement attelées de cinq, six et parfois huit mulets, tout clinquetants de clochettes. Nous avons à peine dépassé la diligence de Marnia, qui, avec sa silhouette antédiluvienne, s'en va bondée de voyageurs jusqu'au faîte, cahotant au trot de ses quatre chevaux, que, semblable à un bolide, une voiture automobile fond sur nous et nous enveloppe d'un épais nuage de poussière : c'est 1' « automitrailleuse ». Ces autos, qui font le service de la place d' Oudjda et sont conduits par des militaires, sont disposés, en effet, pour être armés d'une mitrailleuse, mais, bien entendu, seulement lorsque le besoin de cette protection se fait sentir ; cependant, armées ou non, ces voitures sont ici toujours désignées sous ce vocable belliqueux.
Depuis que nous cheminons sur le territoire marocain, je remarque que tout autour de nous le sol est parsemé d'arbustes bizarres, dont les branches sont chargées de sortes de fruits blancs
qui étincellent d'un particulier éclat sous les rayons du soleU. Je fais arrêter la voiture pour examiner cette végétation bizarre et, en m'approchant, je constate que ce que j'ai pris pour des fruits sont les coquilles de gros escargots blancs : ces mollusques sont tellement serrés les uns contre les autres, qu'ils enveloppent complètement touts les ramifications des branches et forment des grappes du plus curieux aspect. Que font là ces paisibles gastéropodes ? Sans doute, ne trouvant plus de nourriture sur le sol desséché, ils se groupent ainsi durant tout l'hiver et attendent, pour quitter leur perchoir, que l'herbe ou l'orge ait reparu. Il serait très facile de les détruire, car ils doivent causer de grands dégâts dans les récoltes... mais l'apathie arabe....
L'Arabe, en effet, est partisan de la théorie du moindre effort, et nous en avons en ce moment la preuve sous les yeux. Des deux côtés de la route, des indigènes sont occupés à mettre en cultures quelques lambeaux de la vaste plaine. Tandis que déjà, en maint endroit, l'orge pointe ses tiges d'un vert pâle, de primitives charrues traînées par un maigre bourriquot, auquel s'adjoint parfois une femme ou un enfant, égratignent légèrement la surface d'autres carrés où, derrière le laboureur, le semeur lance, du geste cadencé et traditionnel, le grain sur les nouveaux sillons. Mais aucime tentative de défrichement n'a précédé ces opérations. De toutes parts, se dressent dans le champ des broussailles hérissées de formidables épines et des buissons à escargots que le laboureur contourne de sa charrue sans essayer, même lorsque ce sont de modestes touffes d'asphodèles, d'arracher ou de renverser l'obstacle. Cependant il faut rendre aux indigènes cette justice qu'ils tirent ingénieusement parti de leurs cultures pour la nourriture de leurs troupeaux. L,ors de la moisson, au lieu de faucher leurs céréales, ils se contentent d'arracher les épis à la main, laissant les tiges debout : cette cueillette terminée, ils conduisent leurs troupeaux dans leurs champs ; les bêtes j