‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 28 sur 80 · LA PORTE DU JEUDI · texte numérisé non relu

LA PORTE DU JEUDI

précieux vergers, sillonnés en tous sens par des canaux d'irrigation.

Puis la ceinture verdoyante s'interrompt ; sur une courte esplanade, des ânes chargés, des chameaux accroupis ou dressés en un pittoresque désordre, autour desquels s'agitent des Bédouins dont les fusils accrochés à l'épaule scintillent au soleil, et, formant le fond de ce tableau, une longue ligne de hautes murailles aux créneaux dentelés : c'est enfin Oudjda.

Bizarrement placée à l'extrémité de ce rempart, à l'angle même formé par le changement de direction de l'enceinte, s'ouvre la porte de la ville : tme arche de modeste dimension, couronnée aussi de dentelures bizarres et dont le linteau porte en hautes lettres capitales, pour que nul n'en ignore, l'inscription BAB-EL,- KHEMIS, ce qui signifie, en arabe, la Porte du Jeudi. Cette inscription si française sur la porte d'tme ville marocaine est- elle bien conforme à l'Acte d'Algésiras ?... Pour rassurer les esprits timorés, une large affiche, placée bien en évidence sur la muraille, nous avise que le bureau des douanes chérifiennes est à l'intérieur, « près de la porte du Jeudi ». Et, en effet, cette porte, que garde un petit poste de zouaves, une fois franchie, notre voiture est arrêtée par les douaniers qui, après un. examen superficiel de nos bagages, nous autorisent à continuer notre route. Nous pouvons constater toutefois que cette douane, fort complaisante aux touristes, n'est nullement ime fiction ; devant le bureau, sont arrêtées de longues files de charrettes chargées, et les douaniers en vérifient scrupuleusement toutes les marchandises.

En fait, il n'est pas inutile de dire que nous remplissons scrupuleusement les conditions des accords qtii nous lient avec le Sultan, et qvie les droits de douane, perçus sur les marchandises passant d'Algérie dans les Confins, servent — ce que se gardent de faire nos rivatix espagnols — à alimenter le budget local, au grand profit du Makhzen. Nous les employons aussi à l'entretien

de cette fameuse police franco- marocaine dont nous aurons à reparler.

Enfin, nous voici dans les murs de la mystérieuse Oudjda. I^a première impression est, disons-le, fort désappointante : on se croirait dans quelque coiadu plus minable faubourg oranais ; vme rangée d'entrepôts, de hangars, des maisons algériennes sans aucrm caractère, avix enseignes françaises, encadrant une large et irrégulière rue, où se presse vme foule européenne, à peine entremêlée de quelques Arabes. C'est que nous débouchons ici dans le quartier français hâtivement construit dans ce coin de viUe proche du Bab-el-Khemis, où les révolutions qui ont depuis vingt ans saccagé Oudjda n'avaient laissé que des ruines. Profitant de cet espace vide, les premiers piormiers ont déblayé les décombres et élevé leurs magasins sans aucune préoccupation artistique ;les autres les ont imités et le quartier français s'étend ainsi chaque jour. « Il eût mieux valu, comme on l'a fait à Tvmis, dit M. Augustin Bernard, s'installer en dehors de la cité musulmane et mettre les Européens à part des indigènes, dont on prétend respecter les mœurs et l'intégrité. Cette manière de voir n'ayant pas prévalu, il en est résulté que la ville européeime est laide et mal construite, enserrée dans des rues étroites, sans un arbre, sans vm coin de verdure. » Mais il est probable que tout cela n'est que transitoire et qu'au jour prochain où le chemin de fer atteindra Oudjda, cette ville mal venue déménagera et se transportera hors des murs, parmi les jardins, comme elle commence déjà à le faire.

En attendant, l' Oudjda français nous ménage une bien agréable surprise : celle d'un hôtel, nous ne disons pas de premier ordre, il ne faut rien exagérer, mais tel que mainte de nos villes de province n'en présente d'égal. L'hôtel Simon a des chambres Touring-Club, avec lits de cuivre, meubles pitchpin, toilettes « dernier cri »... personnel empressé : tout cela, au Maroc, est

Page 1