‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 29 sur 80 · OUDJDA · texte numérisé non relu

OUDJDA

un peu inattendu, et je n'hésite pas à signaler aux touristes la louable initiative de notre compatriote.

Mais, le temps de nous installer, la nuit est venue et nous remettons à demain notre premier contact avec la cité marocaine.

Les vicissitudes d'Oudjda. — Les résultats de notre occupation. — Les souk et les boutiques marocaines. — Quartiers et tribus. — La foule marocaine. — La Grande mosquée et la Kasbah. — Chez les juifs d'Oudjda. — Le marché aux grains. — Une renaissance de l'art mauresque. — Le camp du corps d'occupation et la police franco-marocaine. — Une partie de hockey.

Oudjda n'est qu'une très petite cité, puisqu'elle ne comptait guère, lors de notre occupation, que 7 000 habitants que sont venus augmenter quelques centaines d'Européens, sans parler de notre importante garnison et du personnel de nos services administratifs. Mais ce fut, de tout temps, le plus grand marché du Maroc oriental, et sa situation à l'entrée du seul passage qui conduise de notre Algérie à Fez lui donne une importance de tout premier ordre que ne feront qu'accroître l'établissement prochain du chemin de fer, jusque sous ses murs, et sa prolongation projetée vers la Moulouïa.

Fondé au x® siècle par les sultans Almoravides, Oudjda fut, dès son origine, l'objet des constantes compétitions entre les divers maîtres du Maghreb et releva tour à tour^de Fez et de Tlemcen.; On peut dire que ses vicissitudes n'ont guère été interrompues que par notre intervention, et sans nous la ville eût peutêtre connu la ruine complète. Grâce à leurs rapports constants avec l'Algérie, « les habitants de la ville, presque tous commerçants aisés, dit M. Reginald Kahn, vivaient dans le luxe, recevaient généreusement les étrangers et témoignaient à leurs inférieurs une bienveillance incoimue ailleurs ; leurs esclaves, leurs chiens

8o SUR LES CONFINS DU MAROC

et leurs juifs étaient heureux. La trop grande richesse d'Oudjda inspira sans doute quelque jalousie à Allah, car il lui envoya, au début de 1903, le plus grand des maux qui puisse frapper une cité marchande : la guerre civile. Les infortunés commerçants virent le nombre des caravanes diminuer chaque jour davantage et leurs revenus baisser en proportion. Ce n'était là que le commencement de leurs malheurs. De rapides succès avaient hvré au Rogui presque tout le pays entre Fez et Oudjda. Les paisibles marchands, fort peu experts dans le métier des armes et complètement isolés par les rebelles victorieux de tout secours possible, se trouvaient, dès lors, à sa discrétion. Il s'empressa de s'assurer la possession d'ime si riche proie et envoya aux notables l'ordre de faire reconnaître son autorité. Incapables de résister, ceux-ci destituèrent les fonctionnaires du sultan pour remettre le pouvoir à ceux qui arrivèrent du camp du Rogui. La nouvelle de la défection d'Oudjda déchaîna les fureurs du Makhzen : la ville avait capitulé sans combattre, sans même attendre l'approche des insurgés. Le Makhzen décida le sultan à envoyer son oncle. Moulai Arafa, personnage chérifien, reprendre possession de la cité infidèle. Le délégué impérial passa par Tanger et Nemours, traversa le territoire français, fit son entrée à Oudjda à la tête d'ime faible escorte et réinstalla l'ancien amel, après avoir chassé le fonctionnaire usurpateur. Le triomphe de la cause légitime fut de courte durée. Le prestige religieux de Moulaï Arafa, auquel avaient cédé les habitants de la vûle, n'impressionna que médiocrement le Prétendant, qui se dirigea sur Oudjda avec toutes ses forces disponibles. Deux jours seulement après son arrivée, l'oncle du sultan abandormait en toute hâte son éphémère conquête et repassait presque seul la frontière algérienne. Le nouveau maître fit payer aux pauvres citadins leur incartade de quarante-huit heures ; il dressa ses tentes à levirs portes, se fit offrir des présents par les notables, frappa la ville de contributions, nourrit ses

L'OCCUPATION FRANÇAISE 8i

hommes et emplit son trésor à ses dépens. Son armée y goûta un bien-être exagéré qui ne tarda pas à produire de fâcheux effets ; la discipline se relâcha, l'énergie du prétendant lui-même parut s'endormir. Oudjda deviat tme Capoue marocaine. Cependant le Makhzen, voyant l'inaction de l'ennemi, reprenait courage. Les millions empruntés en Europe lui permirent de lever de nouvelles troupes. Une colonne importante marcha sur Taza, tandis qu'une autre s'embarquait à Tanger à destination du Kiss, pour prendre les insurgés à revers. A la fin de juillet 1902, la trahison d'un caïd livra Taza au sultan. Dès lors, la position de Bou-Hamara à Oudjda devenait intenable : redoutant d'être coupé de ses fidèles alliés du Riff, il quitta la ville au milieu d'hypocrites protestations de fidélité. L,e lendemain, il apprenait que son amel venait d'être chassé pour la deuxième fois. Il accueillit la nouvelle sans s'émouvoir et répondit au messager : « Va dire à ces chiens que je me soucie peu de ce qu'ils font ; mais si Allah me donne la victoire, je réglerai leur compte et je le réglerai bien. » Cette menace ne fut qu'à demi réalisée : les troupes impériales, revenues à Oudjda, en furent de nouveau chassées, et ce n'est que la fuite du Rogui qui ramena le calme dans la pauvre cité dévastée. Aussi, lorsque nos colonnes arrivèrent en mars 1907, c'est sans opposer la moindre résistance que les habitants nous ouvrirent leur porte. Par la porte du Jeudi, le drapeau tricolore flottant au vent, nos soldats firent leur entrée dans Oudjda, sale, boueuse, sordide. Précédés du général Lyautey, entouré de son état- major, s'avançaient les deux escadrons du 2^ Spahis, dont les trompettes sonnaient la marche ; puis venaient les cavaliers du goum algérien, les zouaves, tous pateaugeant dans une boue liquide, sous l'œil curieux des Marocains rangés, calmes et impassibles, devant leurs demeures. La colonne traversa la ville de part en part et alla établir son campement à une petite distance

de l'enceinte.

Tout de suite, le commissaire du gouvernement français, M. Destailleur, auquel fut confié l'administration delà ville et qui remplit depuis lors ces fonctions, s'occupa de l'assainissement de ce « bourbier » marocain. Les rues furent débarrassées des immondices quiles encombraient, etles riverains obligés de veiller à leur entretien. Des plaques, comme il en manque encore dans la plupart de nos bourgades, furent placées aux angles des carrefours, avec indication en français du nom des rues, permettant aux étrangers de se recoimaîtredansce dédale de ruelles tortueuses, et, dès la tombée du jour, des réverbères à acétylène du dernier modèle jetèrent leurs feux au long des voies principales et, sans vouloir rivaliser avec l'éclairage de l'avenue de l'Opéra, assurèrent ainsi la sécurité de la circulation durant la nuit. A cela, bien entendu, vint s'associer l'organisation d'une police urbaine, la création d'écoles, d'infirmeries....

Mais il est temps de procéder nous-mêmes à la visite de cette ville rénovée et qui, hâtons-nous de le dire, n'a jusqu'ici rien perdu de son caractère particulier qui en fait une des plus curieuses cités commerciales du Maroc.

La grande rue qui, venant de la porte Bab-el-Khemis, traverse le quartier français, se continue vers la ville marocaine et, après quelques détours parmi des murs branlants, des maisons à demi ruinées, entremêlées encore de cabarets sordides et d'entrepôts européens, débouche enfin sur une petite place qui forme l'entrée des souks ou bazars marocains. On est tout de suite frappé par le spectacle de vie intense, grouillante, qu'offre ce cœur de la cité, mais plus encore par l'aspect resserré, réduit, minuscule, de tout ce qui vous entoure.

Les maisons qui, dans le plus fantaisiste des ahgnements, encadrent cette place de dimensions si réduites et cependant une des plus importantes d'Oudjda, n'ont guère plus de 3 mètres de hauteur. Ce ne sont, pour la plupart, que de simples cases, cons-

Page 1