‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 36 sur 80 · L'OASIS DE SIDI-YAYA · texte numérisé non relu

L'OASIS DE SIDI-YAYA

meraies du Sahara Oranais, mais pour le moment il nous enchante. Avec quel plaisir, nous retrouvons, au pied des palmes, le large ruisseau transparent où, parmi les pierres, les femmes arabes lavent leurs défroques, tandis que des enfants demi- nus se jouent sur les berges d'argile couronnées de lauriers- roses ; c'est le

L'Oued-Oudjda, à sa sortie de l'oasis de Sidi-Yaya. (Cl. Rousselet.)

tableau traditionnel, tant de fois vulgarisé par la photographie que nous hésitons nous-même à le reproduire.

Le vrai charme de ce joli coin de nature africaine est cependant dans les beaux térébinthes aux troncs noueux dont les larges ramures couvrent d'une ombre déhcieuse le sol tapissé d'herbe fine. Là, entourés de ce bois sacré, où règne le silence, reposent, sous tme blanche et simple koubba, les restes vénérés de Sidi- Yaya. « De retour d'un long voyage au Maghreb, dit la légende, le saint homme, épuisé par la traversée du désert d'Angad,

s'arrêta en ce lieu et, partout où son bâton de pèlerin toucha le sol, jaillirent miraculeusement des sources qui n'ont jamais tari depuis. » Et le guide nous conduit : derrière le mausolée même, tm mince filet d'eau'sourd du sol et forme un minuscule ruisseau ; puis, quelques pas plus loin, du lit même jaillit une autre source, et ainsi, à courte distance les unes des autres, l'on voit bouillonner des eaux nouvelles en telle abondance qu'en moins de 50 mètres le ruisseau est devenu rivière. A leur sortie de terre, ces eaux sont à une température assez élevée pour qu'elles soient encore tièdes à leur débouché dans la plaine. Malheureusement le bon Sidi- Yaya voulut finir ses jours dans l'oasis qu'il avait fait stirgir de terre et ses fidèles l'ensevelirent sur le bord même de la source initiale ; puis le sol, ainsi sanctifié par sa présence, devint vm lieu jde sépulture envié, où de tous les points de ce Maghreb on apporta les corps de défunts désireux de reposer en aussi sainte terre, et le beau parc qu'abritent les ter éb in thés séculaires ne fut plus qu'un cimetière. Fâcheux voisinage pour les sources et oui fait'quejleurs eaux ensont fort suspectes, quoique les pèlerins les boivent avec respect et délice. Comme nous avons dit, l'administration française songe à remédier à cet état de choses 'en captant les eaux à quelque distance en^amont du champ de repos ; mais les Marocains ne crieront- ils pas à la profanation ?

Au retour de notre excursion, j'ai été rendre visite au colonel Henrys qui commande le territoire Nord et habite, dans Oudjda même, une jolie maison mauresque comprise dans l'enceinte de la Kasbah.

La vaste région des Confins a 'été récemment divisée en deux territoires militaires autonomes, dépendant non pas de l'Algérie, mais relevant directement des Ministères de la Guerre et des Affaires étrangères. Le premier, sous le nom de « Nord du Maroc» et ayant Oudjda pour chef- heu, s'étend entre la frontière algérienne et la rive droite de la Moulouïa, depuis la mer jusqu'aux

LES « BOUCLES » DE I-A MOULOUIA loi

hauts plateaux au sud de Berguent et de Debdou ; tandis que le second, dénommé territoire du Sud et ayant Aïn-Sefra pour chef-lieu, chevauche sur les deux côtés de l'indécise frontière, et s'avance bien au sud de Figuig au delà des lointaines oasis du Touat.

Le colonel Henrys continue dans le territoire Nord, avec fermeté et une rare habileté, l'œuvre si délicate de pacification et d'organisation entreprise par le général Lyautey dont il fut, dès l'origine, un des plus actifs auxiliaires. J'ai trouvé auprès de lui l'accueil le plus affable et, au cours du trop bref entretien que j'eus avec lui, j'ai pu recueillir de précieux renseignements pour les études que je poursuis sur le Maroc.

Je n'ai pas à m'étendre ici sur l'exposé de ^la situation politique de cette région de nos Confins, que me fit avec tant de clarté ■ le colonel Henrys dont, quelques semaines plus tard, les événements devaient corroborer la justesse des prévisions ; mais je tiens à signaler les beaux travaux de topographie exécutés par les officiers de notre corps d'occupation, et qui ont eu pour résultat l'établissement d'ime très belle carte de cette intéressante région sur laquelle on ne possédait jusqu'ici, au point de vue géographique, que des données fort confuses. Le commandant Rousselle, qui dirige le si important service des Renseignements et qui assiste à mon entretien avec le colonel, en me montrant les feuilles de cette carte, encore en cours d'exécution et à compléter sur quelques points, attire mon attention sur les fameuses « boucles » que nos cartes faisaient exécuter à la Moulouïa dans son cours inférieur.

C'est, du reste, M. Augustin Bernard, dans son précieux ouvrage sur les Confins Algéro-Marocains, qui a le premier signalé cette curieuse erreur géographique, et c'est à lui que j 'en emprunte l'explication. « On voit figurer, écrit-il, sur les cartes modernes du Maroc, notamment sur la carte de M. René de Flotte, deux

énormes méandres de la Moulouïa. Ces méandres ne sont pas représentées sur les cartes anciennes.... Ils apparaissent sur la carte de Beaudouin (1848), publiée par le Dépôt de la Guerre..., dressée, dit le cartouche, « avec les renseignements recueillis près des indigènes ». Depuis lors, les méandres de la Moulouïa se sont perpétués sans changement sur toutes les cartes. Rien de pareil n'existe dans la réalité. La Moulouïa, en amont de Mechrael-Melah, coule au contraire à peu près rectiligne, dans une gorge profondément encaissée.... Il n'est pas absolument impossible, mais il est certainement très difficile de suivre dans cette partie la vallée de la Moulouïa. Les rochers abrupts surplombent directement le fleuve qui roule tout au fond ses eaux grisâtres. Sortie de ces gorges, qui coupent en somme l'extrémité du massif des Béni-Snassen, la Moulouïa coule en plaine et se dirige, presque sans aucune sinuosité, droit au nord- est pour atteindre la mer, » Aujourd'hui que les cartes du Maroc sont en toutes les mains, nos lecteurs pourront s'amuser à y effacer ces boucles fantaisistes.

Dans une de nos excursions autour d'Oudjda, nous nous sommes avancés sur la route qui, au delà du camp [français, se dirige vers el-Aïoun-Sidi-Mellouk et Taourirt, jusqu'atix premiers contreforts du massif des Béni-Snassen; mais l'état des chemins dégradés par les récentes pluies ne nous a pas permis de pousser plus avant dans la montagne.

Habité par des tribus d'origine berbère, farouches et belliqueuses, et dont le groupement total représente une quarantaine de mille âmes, ce pays des Béni-Snassen, malgré sa proximité de l'Algérie, était, naguère encore, à peine connu, et bien rares étaient les voyageurs qui avaient pénétré dans ses étroites et profondes vallées qu'ont depuis parcouru en tous sens nos vaillants soldats. Un des premiers à s'y aventurer à leur suite fut l'explorateur Louis Gentil, et c'est à lui qu'on doit la première esquisse orographique du massif.

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