LES HAUTS-PLATEAUX
cette plaine immense, large au point où nous la traversons de plus de 200 kilomètres, constitue la région dite des Hauts- Plateaux. « Parfaitement horizontale, comme une nappe lacustre, dit Elisée Reclus, elle est cependant disposée en forme de cuvette ; sur les bords, au pied des montagnes, ses étendues de sable, d'argile et de cailloux sont à 1 150 mètres au-dessus du niveau de la mer, tandis que, vers le milieu, l'altitude est inférieure à 1000 mètres. C'est dans cette partie basse du plateau que s'amoncellent les eaux de pluie et de suintement, formant parfois d'immenses coulées qui se ramifient en golfes et en détroits, mais ne laissant d'ordinaire sur le sol que des plages salines sur lesquelles frémit l'air surchauffé composant et décomposant ses mirages. Au-dessus de l'uniforme étendue se montrent en quelques endroits des collines et des buttes, les unes alignées comme les fragments d'un mur ébréché, les autres complètement isolées: ce sont, évidemment, les témoins d'un niveau du sol beaucoup plus élevé jadis. »
Sur cet immense plateau si élevé, battu par les vents et les tempêtes, règne un climat aux écarts extrêmes; tandis que, l'été, la température s'y maintient durant plusieurs semaines au-dessus de 40 degrés à l'ombre (et l'ombre est rare en ce pays sans un seul arbre), en hiver, on y enregistre des froids allant jusqu'à 6 et 7 degrés au-dessous de zéro : alors la neige couvre parfois le sol sur de vastes étendues, s'amoncelle dans les ravins, et c'est ainsi qu'en 1908 un de nos détachements en route pour le poste de Forthassa fut englouti et perdit plusieurs hommes. « Ce n'est donc pas sans raison que les météorologistes comparent ces plateaux si âpres aux régions du Pamir et de l'Asie centrale. » Durant l'hivernage, c'est-à-dire jusqu'à la fin de février, les pluies sont plus abondantes qu'on ne le pourrait croire et le vent soufiie presque sans répit.
Ces vastes espaces n'ont absolument d'autre végétation que
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l'alfa et l'armoise, deux graminées d'aspect à peu près semblable, auxquelles le pays doit son étrange monotonie ; mais, tandis que la seconde n'est qu'une plante de pâture, la première, on le sait, est la base d'exploitations diverses, dont les principales sont la fabrication de la pâte à papier et l'industrie textile. Aussi est- elle considérée comme une véritable richesse du sol ; sa cueillette, soumise à des règlements administratifs et interdite pendant une période de l'année, occupe de nombreux bras indigènes et ce sont ses résultat qui alimentent en grande partie le trafic du chemin de fer.
Dans ses lettres du Sahara, l'illustre peintre Fromentin a vivement pris à partie cette utile graminée sans laquelle les Hauts- Plateaux ne seraient qu'un désert. « L'alfa, écrit- il, est pour un voyageur la plus ennuyeuse végétation que je connaisse ; et, malheureusement, quand il s'empare de la plaine, c'est alors pour des lieues. Imaginez- vous toujours la même touffe poussant au hasard sur un terrain tout bosselé, avec l'aspect et la couleur d'un petit jonc, s'agitant, ondoyant comme une chevelure au moindre souffle, si bien qu'il 5^ a toujours du vent dans l'alfa. De loin, on dirait ime immense moisson qui ne veut pas mûrir et qui se fléchit sans se dorer. » C'est, certes, fort bien et justement dépeint, et la « mer d'alfa » devait être, en effet, fastidieuse et monotone à parcourir durant plusieurs heures au pas d'un cheval; mais, vue de la plate-forme de notre train, elle fait grand effet, avec ses longs ondoiements, ses houles dorées que le vent roule jusqu'aux rochers violets de l'horizon.
Pour le néophyte, ces tableaux donnent bien l' impression conventionnelle du désert ; cependant quelle erreur! c'est ici le Bled, et non pas le vrai désert que nous ne trouverons que tout au sud, derrière les montagnes d'Aïn-Sefra. Ce mot Bled, qui en arabe veut dire simplement « pays », a pour nos Algériens une signification plus précise: le Bled, c'est le pays arabe par excellence.