‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 41 sur 80 · LES RICHESSES DES NOMADES · texte numérisé non relu

LES RICHESSES DES NOMADES

le pays des nomades, de la vie libre, hors de l'administration civile et sous la tutelle de l'armée; le Bled, la vie du Bled, en prononçant ces mots, colons et soldats ont des visions de tentes, de liberté....

Mais les Hauts- Plateaux ne sont ni le Sahara, ni le désert. Certes, en les traversant, il arrive fort bien, ce qui est notre cas.

Le pâturage sur les Hauts-Plateaux.

qu'on n'aperçoive ni un homme, ni une tente. « Un pays de nomades apparaît nécessairement vide au touriste qui le parcourt, d'autant plus vide que les campements évitent soigneusement les routes qu'il suit. » Et cependant la région que coupe le chemin de fer, se tenant à peu de distance de la chimérique frontière marocaine, est relativement fort peuplée, et sa richesse pastorale, quoique peu apparente, est des plus réelles. Autour de nous, dans ces plaines vides qu'embrasse notre regard, est campée la puissante tribu des Hamyan qui compte près de 20 000 individus, et leurs voisins, les Béni-Guill marocains aujourd'hui soumis à nos

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lois, ne sont pas moins de 40000. Et ces tribus, surtout la première, ont de puissantes troupes de chameaux avec lesquels ils vont trafiquer au loin et d'énormes troupeaux de moutons dont l'Algérie envoie chaque année à la France des dizaines de milliers. Potu: citer quelques chiffres significatifs, disons que les Beni-Guill, à eux seuls, auraient 350 000 moutons et chèvres, plus de 8 000 chameaux et 1 500 chevaux.

Un pays qui produit ainsi de l'alfa, de la viande et de la laine, sans parler des vaillants goumiers qu'il nous fournit, n'est certes pas sans valeur, comme on n'a pas craint de le dire, et, encore n'a-t-il pas dit son dernier mot, car son sol pourrait être fertile, et on rêve par les procédés du dry farming de le mettre en culture... ; mais, laissons ces perspectives d'avenir.

Ce qui manque à ce sol, c'est l'eau. L'hiver, les oueds coulent temporairement, mais leurs eaux s'écoulent assez rapidement vers les dépressions des Chotts. Cependant, çà et là dans leur lit, ou même dans des renfoncements de la plaine, en des cavités de rochers restent, même en été, des flaques d'eau, des redir, qui facilitent aux troupeaux l'accès des pâturages ; puis, de loin en loin, quelques puits aux eaux saumâtres dont pourtant le bétail se contente, faute de mieux.

Les Hauts- Plateaux ne nourrissent pas que des chameaux et des moutons ; quoique le gibier soit devenu plus rare, il est encore assez abondant, et les « seigneurs de grande tente » y courent toujours les gazelles et les mouflons avec leurs slouguis, ces élégants lévriers spéciaux au pays ; ils lancent leurs faucons sur les outardes, les perdrix et les lièvres nombretix. Cependant les grands fauves, lions et panthères, y sont extrêmement rares, et l'autruche a disparu. « Lorsque les Français firent leurs premières expéditions sur les Hauts- Plat eavix, écrivait le général Margueritte, les autruches sauvages y paissaient en troupeaux, et, non encore effrayées du voisinage de l'homme blanc, elles

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s'aventuraient près des tentes : les chasseurs n'ont eu de repos qu'ils ne les aient exterminées jusqu'à la dernière. »

Depuis Méchéria, durant vme heure, le train file droit à travers la plaine sans que rien ne vienne interrompre la superbe monotonie du paysage. Devant nous pointe maintenant une colline que les rayons du soleil font étinceler comme un gigantesque grenat : c'est le Djebel Melha, un gros bloc de sel gemme et de sable qui se dresse au bord d'une lagune. Et bientôt nous nous arrêtons à la station de Naâma, modeste bicoque perdue dans cette affreuse solitude, dont les employés français ne semblent du reste pas plus impressioimés, à entendre leurs joyeux propos, que s'ils étaient sur le quai d'une gare de la banlieue de Paris. Au long de la voie s'élèvent des monceaux d'alfa en bottes que des nomades pittoresquement déguenillés chargent sur les wagons. Il est 7 heures et demie ; le vent est toujours glacé sous le soleil brillant.

Nous replongeons dans le vide de la plaine. Bientôt l'horizon se garnit de dentelures aiguës, de crêtes de rochers chevauchant dans tm même sens, émergeant à peine du sol et qui semblent des sonunets de montagnes ensevelies ; à leur base, la neige poussée par le vent s'amoncelle en hauts talus, tandis que les nuages accrochent leurs volutes aux pointes rocheuses. C'est que ces modestes collines dressent, en effet, leurs têtes à plus de 1 500 mètres au-dessus du niveau des mers, quoique leur hauteur apparente soit peu considérable, car depuis Naâma le plateau qtii les porte n'a cessé de s'exhausser. A la station de Mékalis, au bout de la seconde heure de trajet, nous sommes à 1 314 mètres d'altitude : c'est le point le plus élevé du plateau.

Devant nous maintenant, des deux côtés de l'horizon, les crêtes de rochers noirs se relèvent peu à peu en véritables monts, puis se resserrent, se rapprochent jusqu'à former comme ime sorte de large couloir. C'est ce que les Arabes appellent le Feïdjet-

el-Betouni, le « Défilé des Térébinthes » et, en effet, parmi les touffes d'alfas, de plus en plus espacées, se dressent çà et là les troncs décharnés de ces énormes lentisques qui caractérisent les régions sahariennes. En fait, ce Feïdjet est une des portes du Sahara : ici finissent les Hauts- Plateaux, et nous entrons dans la série des couloirs qui conduisent à travers l'Atlas Saharien jusqu'au grand désert de sable.

Les monts qui encadraient la voie s'élèvent maintenant superbes, nus, d'un noir rougeâtre, coiffés de nuages et de neiges étincelantes : à gauche le Djebel Aïssa qui dresse sa cime à 2 235 mètres, à droite le Ras Touil qui en mesure 2 136. Et bientôt, au bout du couloir qui s'épanouit en une large plaine, apparaît une étrange vision. Se découpant avec une netteté métallique contre la haute paroi rocheuse du Djebel Mektar, s'allonge une colline d'un jaune ardent, d'or pourrait- on dire tant elle étincelle au soleil, et à ses pieds, comme drapée dans les plis de ce manteau somptueux, une ville dominée par de hauts bâtiments d'aspect mauresque, inattendus, entourée de jardins où pointent çà et là quelques palmes. C'est, au pied de sa dune, Aïn-Sefra, « la petite capitale de l'Oranie désertique, esseulée dans sa vallée de sable entre l'immensité monotone des Hauts- Plateaux et la fournaise du Sud ».

L'arrivée du train est, pour les petites villes européennes que dessert la ligne, le grand événement de la journée : il semble que pour leurs habitants, exilés volontaires, ce soit le lien visible qui les rattache à la patrie lointaine ; par là arrivent les journaux, les nouvelles, les amis ou les camarades allant rejoindre ou quittant leur poste. En tout cas, malgré la fréquence relative de ces passages, puisqu'il y a chaque jour un train montant ou descendant, c'est une distraction que tous recherchent et, comme nous avons pu le constater et le faire nous-mêmes au cours de notre séjour dans le Bled, officiers, militaires, fonctionnaires, négociants

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