L'ARRIVEE DU TRAIN
et chefs arabes, tous ceux qui ont un moment de liberté, manquent rarement d'assister à cette arrivée sensationnelle.
Aussi, en débarquant à Aïn-Sefra, ne fûmes-nous pas surj^ris de l'animation qui régnait sur le quai de la gare ; mais, à peine avions-nous fait quelques pas, fendant la foule pour gagner la porte de sortie, que nous apercevions se préparant à monter en wagon un groupe d'officiers aux brillants uniformes, et on nous informait que le général Alix, accompagné d'une partie de son état- major, partait dans le Sud en tournée d'inspection. Cette nouvelle nous causait un vif désappointement, car je comptais sur l'affabilité bien connue du commandant du Territoire, non seulement pour nous aider dans l'exécution de notre programme, mais encore pour me donner sur ces régions des renseignements que nul ne pouvait être plus compétent à me fournir. Comme je l'avais avisé de notre arrivée, j'allai le saluer, et il m'exprima gracieusement ses regrets d'avoir si inopportunément à s'éloigner, m' avisant en même temps qu' il avait donné des ordres tant à Figviig qu'ici pour faciliter nos études et nos excursions.
Dois- je rappeler que toute la région Sud des Confins relève, comme je l'ai déjà expliqué, de l'autorité militaire, et que celle-ci a le droit d'en interdire le séjour ou même le parcours à toute personne qui n'en aurait pas obtenu l'autorisation. Ai- je besoin de dire qu'il n'est fait usage de ce droit que dans la mesure nécessaire pour garantir la sécurité de voyageurs qui s'aventureraient d'une façon imprudente dans ce pays encore incomplètement pacifié, et que non seiilement les touristes sont accueillis avec courtoisie par nos officiers des Bureaux Arabes, mais qu'ils sont assurés de trouver auprès de ceux-ci une inépuisable complaisance pour leur fournir les renseignements et les moyens mêmes de visiter le pays.
I,e train s'éloigne et nous restons seuls sur le quai, où un
portefaix arabe, borgne et loqueteux, s'occupe à charger nos ba-
gages sur une primitive brouette. A pied, par une large rue ensoleillée, nous gagnons, en ce peu brillant équipage, l'hôtel d'Aïn- Sefra : médiocre auberge, dont le mieux est de n'en rien dire.
Aïn-Sefra. — La catastrophe de 1904. — La Redoute et le Bureau Arabe. — Promenade dans les bois. — Sur la dune. — Le Ksar. — Soirée d'hiver.
Quoique nous soyons aux premiers jours de mars, c'est encore l'hiver qui règne ici, hiver saharien, il est vrai, coupé, comme le jour de notre arrivée, de quelques heures d'un soleil ardent ; mais, rien dans la végétation n'indique le retour du printemps.
Il faut se rappeler qu' Aïn-Sefra occupe à cette extrémité des Hauts- Plateaux une altitude voisine de i loo mètres et que sur les montagnes qui la dominent d'une hauteur presque égale, la neige séjourne souvent durant plusieurs mois. Aussi la petite cité a en ce moment un aspect un peu triste avec ses larges voies bordées de maisons basses, la plupart d'architecture assez fruste, aux murs de terre blanchis à la chairs ou badigeonnés de couleurs crues, coiffés de toits de tuiles rouges. Peut-être eût- on été mieux inspiré en prenant, pour ces petites villes du Bled, modèle sur les constructions arabes si bien appropriées au climat ; « mais, comme dit fort bien M. A. Bernard, il ne faut pas juger de ces choses en artiste et en dilettante. Il faut se dire aussi que les colonies sont rarement fondées par des millionnaires ou des titulaires de prix de vertu, et que ces « marchands de goutte », ces « aventuriers », comme on les appelle parfois avec un dédain injuste, sont l' avant-garde nécessaire de la colonisation. » Ces premiers pionniers ne sont pas longs, du reste, à se transformer, comme c'est le cas ici, en commerçants actifs et sérieux.
AIN-SEFRA
Telle qu'elle est, la petite cité de la « Source jaune » (c'est ce que ■signifie Aïn-Sefra en arabe) mérite plutôt l'admiration de l'observateur que son dédain. C'est, en somme, un fait remarquable qu'en ce lieu, qui, esthétique pittoresque à part, peut être •considéré comme un des plus déshérités du globe, sur cette hammada de rochers calcinés où tombait peu à peu en poussière
Aïn-Sefra, la capitale du S.id-Oranais. (CL Sénési César.)
tm misérable village de Marocains affamés, on ait fait surgir depuis 1887 cette bourgade prospère, vivante et devenue le centre d'un commerce très actif. S'il y a dans ces rues peut-être un peu trop de cabarets et de cafés, en revanche nombreuses sont les boutiques, que les Anglais appelleraient des stores, où sont amoncelés les produits les plus divers de l'industrie française, depuis les bougies, les savons, les sucres, jusqu'aux étoffes, aux outils, aux quincailleries, que les nomades Amour et Béni- Guill viennent échanger contre leurs laines, leurs cuirs, leurs
alfas, trafic qui s'élève chaque année et dépasse un ou deux millions. I,' autorité militaire, souveraine ici, a fait de louables efforts pour aider les habitants dans leur œuvre : des arbres ont été plantés au long des rues, des jardins créés à grands frais, malgré l'hostilité du sol ; une église a été construite, bien modeste certes, mais qui ne déparerait aucvm village français.
Et en contemplant ces résultats, vraiment appréciables, fautil se rappeler que cette ville, si péniblement édifiée en ce rude désert, vit, il y a peu d'années, son essor brusquement arrêté p'ar la catastrophe la plus imprévue, la plus invraisemblable : elle faillit disparaître engloutie par les flots !
Le plateau rocheux sur lequel est construit la ville s'incline doucement à l'ouest vers l'Oued-Sefra qui la sépare du quartier militaire et administratif, la « Redoute » comme on dit ici, dont les hauts bâtiments s'étagent sur un coteau rocheux au pied de la dune. Tributaire de l'Oued-Namous, dont les eatix vont se perdre au loin dans le Grand Désert, cette « Rivière Jaune » est comme tous les oueds sahariens une rivière paradoxale, tour à tour torrent large, impétueux, ou simple ravin de pierre au fond duquel cheminent les caravanes. En ce mois de mars, entre ses berges escarpées, déchiquetées, elle rotde encore une jolie nappe d'eau bleue et limpide, mais sans profondeur malgré le barrage qui la retient en aval.
Si les pluies sont rares au Sahara, il s'y produit de temps à autre des orages d'une violence extrême qui projettent brusquement, sur une superficie relativement limitée, des masses énormes d'eau. C'est ce qui advint, le 21 octobre 1904, à Aïn-Sefra. Ce jourlà, vers 10 heures du matin, l'oued subitement grossi franchit ses berges et se rua, effrayante coulée de boue, de pierres et d'eau, sur la malheureuse petite cité. Dix minutes suffirent au torrent dévastateur pour accomplir son œuvre de destruction et de mort, ly'invasion fut si prompte que les habitants eurent à peine le