LA MORT D'ISABELLE EBERHARDT
temps de fuir. Dix Européens et une quinzaine d'indigènes furent noyés, malgré les efforts d'héroïques sauveteurs, et notamment des officiers, du général Lyautey en personne et des soldats de la garnison. Malheureusement parmi les morts se trouvait Isabelle Eberhardt, une jevme femme d'origine étrangère, écrivain charmant, qui a tracé, en de brefs et poétiques tableaux, ime des plus vivantes descriptions de ces mystérieuses régions du Sud : son corps fut retrouvé enseveli sous les décombres de sa demeure. Des deux ou trois cents maisons d'Aïn-Sefra, il n'en restait» après le désastre, guère plus d'ime dizaine debout, et l'on peut encore voir sur les façades consolidées le trait qui marque la haur teur terrifiante à laquelle s'élevèrent les eaux. Mais, en quelques mois, les habitants, avec une admirable énergie, avaient relevé leurs maisons et, depuis, la construction par le génie miHtaire d'une haute digue de pierre permet d'espérer que la catastrophe ne pourra se renouveler.
Cependant la « Rivière jaune » a réussi encore à donner ime preuve de sa capricieuse humeur. Alors qu'auparavant une légère passerelle, balayée par la trombe et rétablie depuis, faisait seulement communiquer la ville avec le quartier militaire, on décida, en exécutant les travaux de protection, de construire un solide pont de fer, monté sur piles de pierres et dont le tabher serait placé de façon à défier les plus fortes crues ; ainsi fut fait, et, le tablier étant de beaucoup plus élevé que le sol de la ville, on établit une rampe assez raide pour y parvenir de ce côté. Que fit alors la malicieuse rivière ? se refusant à covder sous le pont, elle changea son cours et vint passer entre le pied de la rampe et le quai de la ville, de sorte que, pour monter sur le pont, il faut d'abord la traverser à gué !
Aussi, pour gagner l'autre rive et peu soucieux de nous moviiller les pieds, nous empruntons l'ancienne passerelle. Un chemin rapide conduit au sommet du coteau où sont groupés les bâtiments
constituant le quartier militaire, casernes de la Légion, du Géniei et de la cavalerie, hôpital, services du Territoire, résidences du] général et des chefs, etc. Entremêlées d'arbres et de jardins, largement séparés par de vastes cours encadrées de portiques, ces constructions font honneur au Génie qui les a conçues et exécutées de façon à fournir à nos troupes, sous ce climat implacable, les meilleures conditions d'hygiène et de confort ; il faut noter surtout les belles casernes aux façades percées de larges et profondes baies qui leur donnent l'aspect d'un palais oriental. Du reste, les architectes militaires se sont ici fort heureusement inspirés de l'art indigène et on peut signaler, entre autres, l'élégante maison mauresque qui est le siège de la direction des Affaires indigènes, ce qu'on appelle ici le Bureau Arabe.
Et, puisque nous venons d'écrire ces mots que l'on entend si souvent répéter dans le Bled, nos jeunes lecteurs nous sauront gré sans doute de leur expliquer succinctement les rouages de la remarquable organisation que l'on désigne sous ce terme et qui est la base même de nos rapports avec les tribus indigènes.
On sait que l'Algérie forme trois provinces et que chacune de ces provinces comprend deux territoires distincts : l'un, administrés par l'autorité civile et ayant, comme nos départements de France, un préfet à sa tête ; l'autre, placé sous l'autorité militaire représentée par un général. Ce territore militaire est la partie de la province où l'élément européen n'a pas encore de développements suffisants, et où les Arabes constituent la grande majorité de la population. Il est lui-même souvent partagé en « subdivisions », commandées par des généraux de brigade ou des colonels ; enfin ces subdivisions sont partagées en « cercles » et en « annexes » à la tête desquels sont placés d'autres commandants militaires, assistés par les « Bureaux arabes ».
Les officiers composant le personnel des Bureaux arabes sont ; choisis parmi ceux qui ont séjourné longtemps en Algérie, qui