LE BUREAU ARABE
en connaissent la langue et sont au courant des mœurs et des usages de ceux qu'ils sont appelés à administrer. Ils ont euxmêmes pour auxiliaires des fonctionnaires et agents indigènes de tous rangs, choisis dans les tribus établies dans leur ressort, tels que cheikhs, caïds, aghas, bachaghas, etc. Le cheikh est un chef arabe qui a sous son autorité et sa responsabilité
Le Bureau Arabe à Aïii-Sefra. (Cl. Pignet.)
la ferka, c'est-à-dire une fraction dç tribu, une réunion de plusieurs douars ou familles. Le caïd a sous son autorité la tribu ou réunion de plusieurs ferkas. Enfin plusieurs tribus de même origine constituent Xaghàlik sous les ordres d'un agha. Puis, tout à la tête de la hiérarchie, est placé, quelquefois dirigeant un groupe d'aghaliks, un bachagha. Bien entendu, à ces chefs de grades divers, nommés par le général commandant le Territoire, vient s'ajouter une nuée d'agents indigènes subalternes dont nous ne parlerons pas.
Chaque officier commandant un Bureau arabe a pour mission de surveiller la situation du pays à tous les points de vue, de présider à la répartition des impôts et à leur recouvrement, de juger en second ressort les différends soumis d'abord à la juriction de l'agha et des chefs indigènes, de donner à ceux-ci les conseils et avis pour maintenir l'ordre et le calme parmi ces populations souvent turbulentes et parfois à peine pacifiées. Dans l'exercice de cette noble et belle mission, nos officiers disposent de pouvoirs particuliers. Pour transmettre ses ordres ou ceux du commandant de la subdivision, chaque chef de bureau dispose d'un certain nombre de cavaliers arabes, appelés mokhazenis et qui constituent sa police, son makhzen.
Ces cavaHers, qui vivent à la façon indigène, sous la tente, avec leurs familles, n'ont d'autre tmiforme que le burnous bleu recouvrant leur costume arabe ; enrôlés volontaires, ils sont détachés temporairement du goum de leur tribu. Les goums sont constitués par les contingents de cavaliers fournis par les différentes tribus et fixés par le chef du Bureau lui-même. En cas "d'expédition, c'est lui qui convoque immédiatement les govuns, par l'intermédiaire de ses mokhazenis, et se met à leur tête, au moins jusqu'à ce qu'on l'ait remplacé par im autre commandant.
En somme, comme on le voit, c'est sur les Bureaux arabes que repose toute l'administration de nos tribus du Bled. Vivant en continuel rapport avec les indigènes, leurs officiers sont tenus d'apporter dans leurs relations un tact extrême et un grand esprit de conciliation, et ce sont des quaUtés qui n'ont jamais fait défaut à ce corps d'élite.
Au cours de cette première promenade, nous ne faisons que traverser le quartier de la Redoute afin de profiter des quelques belles heures de la journée pour visiter la fameuse dvme qui s'étend en arrière et dont les premiers flots venaient autrefois battre le plateau même où nous sommes, menaçant del'ensevehr.
LA IvUTTE CONTRE LA DUNE 129
Dès notre établissement à Aïn-Sefra, ayant reconnu que, malgré son voisinage de la dune, ce coteau rocheux offrait des avantages stratégiques et hygiéniques que ne présentait aucun autre point de la vallée, nos officiers n'hésitèrent pas à s'y installer et entreprirent aussitôt de combattre les progrès de leur redoutable voisin. Aucune muraille ne peut arrêter la marche du
La dune d'Aïn-Sefra. [Cl. Geiser.]
sable ; il fut décidé de lui opposer la barrière vivante des arbres et de fixer le sol par leurs racines. A force d'ingéniosité et de patience, à grand renfort de main-d'œuvre que la Légion, acceptant cette lutte comme une distraction, fournit joyeusement, en donnante chaque plant des soins vraiment maternels, malgré les terribles alternatives du froid de l'hiver et des brûlures de l'été, on a fini par élever entre la Redoute et la dune une étonnante barrière de verdure. A quelques pas en arrière des casernes commence un véritable bois, épais, touffu, profond de plusieurs centaines de mètres, qui fait l'admiration méritée des Sahariens. Isabelle Eberhardt a pu, sans exagération, écrire, en sortant du plateau brûlant :
« Parmi les peupliers, à tronc blancs, en longs sentiers suivant les premières ondulations de la dune, j'ai l'illusion de me perdre en forêt.... » Modeste forêt certes, mais elle n'a pas que des peupliers ; au-dessus de ses halliers broussailleux et en ce moment dépouillés de leurs feuilles se dressent des thuj^as, des genévriers, d'élégants eucalyptus dont le vert feuillage égaie les bosquets. Un règlement rigoureux interdit ici de cueillir la moindre brindille ; du reste, qui oserait porter ime main sacrilège sur ce bois sacré, rempart de la cité.
Par des allées, pittoresquement tracées, nous errons dans ce parc impressionnant ; mais bientôt le sol fléchit sous nos pas ; « au delà des derniers peupliers, déjà plus grêles, plus rabougris, la piste de sable monte et finit brusquement au pied de la dime immaculée qui semble en poudre d'or fin. » Et nous voici, au fond d'un ravin, dont les pentes dorées, glissant avec im bruit léger à chacun de nos pas, semblent chercher à arrêter notre marche. Péniblement, nous nous élevons, gagnons les crêtes dentelées, d'une finesse extrême, toutes zébrées de ra>Tires et de stries dont notre passage fait varier les déUcats dessins. Sur vm plateau plus sohde, nous nous arrêtons, et le spectacle se déroule admirable delà longue montagne d'or courant à l'horizon au pied des sombres rochers du Djebel Mektar dont la tête neigeuse nous surplombe d'tm mUUer de mètres.
« Là les vents du ciel se jouent Ubrement, édifiant des collines, creusant des vallées, ouvrant des précipices, créant, au caprice de chaque jour, de nouveaux paysages éphémères. Tout en haut de la dune, hasardeusement posé sur un coteau un peu plus stable, avec ses arêtes de pierres noires, un « blockhaus » rougeâtre veille sur la vallée, factionnaire aux yeux vides, qui a vu passer des armées et des bandes pillardes, et qui regarde maintenant le silence et la paix des horizons vagues. »
De ce haut belvédère, nous embrassons maintenant toute la