LE MARCHÉ D'AIN-SEFRA
Le marché d'Aïn-Sefra. — Une visite à la Redoute. — En voiture d'ambulance. — Sur la Haminada. — Une piste cahoteuse. — Le Château Rouge. — Télégraphe aérien et postes optiques. — Koubba et cimetière. — Tiout et la tribu des Amour. — Un grand chef Arabe. — Un ksar modèle. — Café arabe et thé marocain. — L'école des aghas. — Sous les palmiers. — La prière de Vasfar.
C'est au bout de la place triste et nue sur laquelle donne notre hôtel, près de l'oued, que se tient le « marché ». Sous le vent froid qui souffle ce matin et qui secoue les branches dépouillées des hauts peupliers, s'agitent des groupes pittoresques, dont la vue me rappelle la jolie peinture qu'en fit la pauvre Isabelle Eberhardt.
« Dès l'aube, sur un terrain vague entre le village et le quartier de cavalerie, la foule s'amasse avec grand bruit.... Les chameaux s'agenouillent en grondant sourdement ; les chevaux attachés atix acacias grêles du boulevard s'ébrouent et hennissent... Les hommes se démènent et crient. Dans tout ce tapage dominent les bêlements nombretix et plaintifs des moutons attachés les uns aux autres par le cou, et le mugissement des petites vaches noires, à peine plus grosses que des veaux. A terre, les marchandises du Sud s'accumulent en un superbe désordre : toisons sentant violemment le suint, sel brut en morceaux spongieux et gris, peaux de bouc remplies de lait aigre, de beurre ou de goudron de thuya, paniers tressés en alfa, couvertures et haïks aux couleurs éclatantes, burnous neufs encore tout raides, ferrures de chevaux, jarres de terre cuite, cordes de laine, selles, etc.... Et, dans ce chaos pittoresque d'objets à vendre, les nomades circulent : Amour loqueteux et superbes, Béni-Guill en haillons de la couleur du sol, tous avec la ceinture de cuir bastionnée de cartouches. Des femmes aussi se mêlent aux groupes, vieilles
le plus souvent, minées, sèches, le visage tatoué, tanné par de longs étés, la démarche assurée, le geste mâle. Plus rarement, une figure un peu jeune, de beaux yeux d'azur et des dents blanches qui se cachent à demi sous le long voile brodé de fleurs... Sur le fond rouge du sol, les teintes neutres dominent, ocres des vêtements, roux et beiges ternes des chameaux, noir luisant des bœufs et des chèvres, grisailles rosées des moutons aux toisons entassées. Apre tableau, violent, plein de vie, de cette vie [nomade restée telle encore qu'elle devait être jadis dans le grand lointain des siècles. »
Traversant l'oued, je monte au quartier de la Redoute et vais visiter le Bureau Topographique où le capitaine Rolland, qui le dirige, me fait le plus affable accueil et m'expose l'état des beaux travaux que nos jeunes géographes militaires exécutent ici, d'après les levés opérés sur le terrain par nos officiers. Peu à peu les feuilles de la grande carte au i/ioo 000" du Sud-Oranais et des Confins Sud se complètent, et on peut espérer qu'elles seront bientôt assez avancées pour être livrées au public, car elles seront d'un intérêt précieux pour les touristes. On peut suivre sur ces feuilles les progrès rapides de notre expansion qui, depuis trois ans, nous a amenés jusqu'au pied du Grand Atlas, c'est-à-dire dans une région où, sauf Caillié et de Foucauld, aucun Européen n'avait pénétré. C'est au général Alix, qui a succédé ici au général Lyautey, que revient l'honneur d'avoir, dans ses devix belles campagnes de 1908 et 1909, pacifié ce vaste pays. Aujourd'hui, toutes les belliqueuses tribus berbères de ces plateaux et des hautes vallées du Guir, Béni-Guill, Aït-Bouchaouen, etc., ont fait leur soumission et nous paient régulièrement l'impôt qu'elles sont bien surprises de nous voir prélever au nom du Sultan auquel elles n'ont jamais obéi. Autour de notre poste de Bou-Denib installé au cœur du pays, a surgi vme petite ville française, déjà rivale d'Aïn-Sefra et de Béni-Ounif et assez importante pour