UNE MINE ENVAHIE PAR 1,'EAU
qu'on pense à diriger vers elle le futur chemin de fer qui doit gagner le Tafilelt. En tout cas, en m' expliquant le terrain sur la carte, le capitaine Rolland m'assure que déjà, sur les principaux parcours, notamment entre Berguent, Tendrara, Colomb- Béchar, Bou-Anan et Bou-Denib, les anciennes pistes ont été aménagées par le génie, de façon à être non seulement praticables aux convois militaires, mais même aux automobiles, si bien que, séduits par ces perspectives, nous formons déjà le projet de conduire nos jeunes lecteurs dans ce mystérieux et captivant pays de l'Atlas marocain. On nous démontre toutefois que, pour le moment au moins, le projet est prématuré; mais les progrès de la pacification sont si rapides dans cette région, qu'il n'y aurait peut-être rien de déraisonnable à tenter de le réaliser une année prochaine.
Autour d'Aïn-Sefra, la sécurité est dès maintenant si complète que, sous la faible escorte d'un ou deux cavaliers du Makhzen, les touristes peuvent s'aventurer sans appréhension dans la région montagneuse voisine. Des sentiers muletiers permettent de gagner en quelques heures les cimes du Ras-Chergui et du Djebel Aïssa et, du haut de ces belvédères, dont l'altitude dépasse 2 000 mètres, de contempler de magnifiques panoramas d'une immense étendue sur la chaîne des Ksour et le Sahara.
Ces montagnes voisines recèlent, paraît- il, de riches gisements de cuivre et, sur un point tout voisin d'Aïn-Sefra, à Hassi-ben- Hendjer. on en a déjà tenté une exploitation qui, d'abord fructueuse, a été arrêtée par l'abondance des eaux qui ont envahi la mine : nos ingénieurs ne s'attendaient guère à rencontrer cet obstacle dans cette région que les Arabes ont baptisé le Bled-el-Ateuch, le Pays de la Soif, le Pays sans eau.
A onze heures et demie, heure militaire, une lourde voiture
du train des équipages, attelée de quatre vigoureux chevaux,
dont les deux de droite sont montés en postillon par de braves
« tringlots », vient s'arrêter devant notre hôtel.
Il n'y a, en effet, à Aïn-Sefra, ce qui est fort regrettable, aucune sorte de véhicule dont puissent disposer les touristes, et ceux-ci sont tenus de faire leurs promenades aux environs à cheval ou à mulet, mode de locomotion fort appréciable, mais parfois, im peu ennuyeux pour les dames. C'est donc à la gracieuseté du général Alix que nous devons de pouvoir nous rendre en cet équipage militaire à la curieuse oasis de Tiout, distante de i6 kiïcmètres.
La voiture, mise ainsi à notre disposition, appartient au service des ambulances et est aménagée pour le transport éventuel des blessés ; grâce à ses larges banquettes latérales, garnies de coussins, et à ses parois largement ouvertes que peuvent au besoin fermer d'épais rideaux de toile bise, elle ne manque pas de confortable. Aussi, pour profiter de cette occasion, le capitaine X***, sa femme et ses jeunes enfants, nouveaux arrivés dans le Bled, se sont joints à nous ; de menues provisions ont été placées sous les banquettes, ainsi que châles, couvertures, indispensables en cette région à brusques changements^; et notre course à travers la sauvage Hammada devient comme tm piquenique improvisé. La note pittoresque et saharienne est fournie par notre escorte de quatre cavaUers arabes du Makhzen, au burnous bleu, la carabine luisante en travers de l'arçon de la haute seUe à dossier de fauteuil, sur leurs maigres chevaux blancs à longue queue flottante.
Cet appareil guerrier semble préoccuper un peu nos dames : craindrait- on qu'un de ces mystérieux djich marocain ne nous coupe la route ?... Mais le heutenant Renault les rassure et les informe que, chargé par le général de nous conduire à Tiout, il s'est simplement fait accompagner de ses mokhazenis {prononcer mokrazni), sans lesquels un représentant du Bureau arabe ne se met jamais en route. C'est tme bonne fortune d'avoir pour guide cet aimable officier ; appelé par ses fonctions à parcourir continuellement le territoire des tribus relevant du cercle d'Aïn-
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Sefra et ainsi en contact fréquent avec les chefs indigènes dont il parle la langue, il a pu nous faire profiter de sa connaissance de ce pays, dont il est un sincère admirateur, et nous fournir de nombreux et précieux renseignements.
lyC signal est donné ; le lieutenant, monté sur un fin cheval arabe, prend la tête de la colonne et, à grande et bruyante allure, nous traversons la petite ville pour en sortir dans la direction de l'est.
Durant un ou deux kilomètres, nous roulons fort agréablement à travers la plaine sableuse qui entoure Aïn- Sefra, et où une parcimonieuse végétation de drinn et de reteb constitue le pâturage réservé aux nomades qui visitent le marché. Soudain la route s'interrompt pour se transformer en simple piste, et quelle piste !
I^e couloir, large de moins de deux kilomètres, où nous nous engageons maintenant, s'enfonce entre le Djebel Aïssa (2236m.) dont les derniers escarpements se dressent à notre gauche, et le Mektar (2062 m.) à droite, et semble barré tout au fond, vers l'est, , 'par les contreforts du Tanout (1992m.). Profondément encaissée entre ces hautes parois, la cuvette de ce formidable culde-sac apparaît de loin comme une plaine absolument nivelée ; mais elle est en réalité assez fortement bosselée, coupée d'étroites ravines creusées par les eaux des orages, et sur ce sol d'une dureté de fer, on dirait qu'un malicieux génie s'est complu à semer des cailloux, ou plutôt des fragments de roc, aigus, tranchants, gros ou petits et si habilement dispersés qu'on ne sait où poser le pied pour les éviter.
C'est là, du reste, le caractère spécial du terrain que les géologues désignent sous le terme de hammada, devenu d'un emploi courant dans notre géographie africaine. « Ce qui distingue la hanmada du plateau, dit M. E. Gautier, c'est le faciès très particulier que lui a donné le climat désertique. I,a roche est nue,
décharnée de toute terre végétale, récurée et polie par le vent, vernissée uniformément par des actions chimiques.... Sous l'influence des températures extrêmes, elle a éclaté en grandes dalles et en menues esquilles, formant sous les pieds un chaos qui rend souvent la marche pénible. » Ici, à voir ces blocs rougeâtres patines de taches d'un noir intense, on attribuerait au feu plutôt qu'au vent l'action destructive : on croirait que quelque prodigieux incendie a couvé durant des siècles en cette immense •fournaise.
A travers ce chaos de débris, on a frayé tant bien que mal, plutôt mal que bien, déblayé, nettoyé des plus gros blocs, une piste de la largeur d'une voiture, mais les pieds des chevaux, le passage des roues, l'eau et le vent, ont ramené bientôt les pierres roulantes. Aussi, Seigneur ! quels cahots ! I^e premier nous a jetés tous, surpris, les uns sur les autres ; nous nous raccrochons éperdument aux courroies de cuir pendant du plafond et dont cette effroyable bousculade nous révèle l'utilité ; nous nous épuisons en vains rétablissements dont le comique irrésistible fait fuser nos rires : car nous rions, tandis que, impassibles, dédaigneux de ces menus obstacles et confiant dans la solidité des ressorts déjà éprouvés dans la Hammada, nos conducteurs lancent leurs chevaux au grand trot pour franchir blocs et ravines. Le croirait- on, au bout d'im quart d'heure, on se fait à cet extravagant secouage qui n'a du reste en rien altéré notre boime humeur ; si bien que, devenus habiles à rétablir notre équilibre, nous dédaignons les plus fortes secousses et reportons notre attention sur le superbe paysage qui nous entoure.
Au froid piquant de la matinée a succédé une chaleur qui paraît fort agréable, et si d'épais nuages accrochent leurs volutes aux cimes les plus élevées, le soleil inonde maintenant la vallée, colorant de tons de fournaise les cailloux calcinés. Sous cette