LA TRIBU DES AMOUR
étendent leurs terrains de parcours jusqu'au delà de la frontière marocaine. Ces derniers, chez lesquels nous nous trouvons et qui forment la fraction principale, ne vivent que sous la tente et ne possèdent auciuie culture en dehors des quelques jardins qu'entretiennent leurs serfs dans les oasis des monts des Ksour : on les distingue sous le surnom de Djemala ou « éleveurs de chameaux »,
A l'entrée de Tiout. [Cl. Rousselet.)
de leurs frères orientaux appelés Bagarra ou «éleveurs de bétail». Naguère, avant notre occupation d'Aïn-Sefra, les chefs des Amour se disaient Marocains ou Français, selon les besoins du moment, et étaient en réalité indépendants ; aujourd'hui, ralliés entièrement à notre cause, ce sont de dévoués et loyaux serviteurs de^la France.
ly'agha des Amour, ayant avisé le lieutenant Renault à Aïn-Sefra que, obligé de s'absenter, il avait chargé son frère Si Mouley de nous faire les honneurs de Tiout, un de nos mokhaze-
nis part à fond de train pour prévenir de notre arrivée ce nob' seigneur. Pendant ce temps, nous mettons pied à terre et, enjambant les tombes, nous nous dirigeons vers la ville. Celle-ci est enfouie dans la cuvette d'un profond ravin, et en approchant nous dominons les terrasses plates de ses maisons de terre entremêlées d'élégants groupes de dattiers qui, légers et graciles, s'élancent comme des bouquets d'artifice.
Escorté de quelques serviteurs, Si Mouley nous attend à l'orée des jardins qui précèdent l'enceinte. Appuyé sur sa canne de commandement et majestueusement drapé dans ses vêtements d'une blancheur immaculée, ce seigneur arabe a fort belle tournure. De haute taille, c'est un homme dans la force de l'âge: le chêch de mousseline, qui descend du lourd turban encerclé de cordelettes brunes et encadre le visage, fait ressortir la finesse des traits, les grands yeux brillants, le nez busqué, la courte barbe brune. Sur le burnous de souple laine, seul ornement, le ruban et la croix de la Légion d'honneur : distinction dont est justement fier le grand chef, car il l'a gagnée sous nos drapeaux, dans la campagne de Casablanca, à la tête de son goum.
Avec une dignité souriante. Si Mouley 's'avance vers nous, s'incline devant les dames et nous salue de ce beau geste arabe qui consiste à serrer la main de l'hôte, puis à porter la sienne à ses lèvres et à son front. Par l'entremise de notre aimable guide, qui nous sert d'interprète, il s'excuse de ne savoir que quelques mots de notre langue qu'il comprend cependant assez bien, et ajoute qu'il est heureux de recevoir des hôtes aussi distingués et de se mettre à leur disposition en l'absence de son frère. C'est du reste lui qui s'occupe spécialement de l'administration de Tiout, dont il est le caïd, et il met son orgueil à en faire un ksar modèle.
Sous la conduite du noble Arabe, nous franchissons la grande porte carrée aux lourds battants de bois, formant l'entrée princi-
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pale, et nous débouchons dans une rue assez large qui s'enfonce d'abord entre de hauts murs couronnés de palmiers, puis, sinueuse, pénètre entre des maisons basses, aux façades sans fenêtres, percées au ras du sol de portes étroites et hermétiquement closes. Murs et maisons sont en toub, d'une argile ferrugineuse qui, sous la lumière du soleil, semble revêtue d'une « patine fugitive d'or rouge et de rose ardent ».
On donne dans tout le Sud le nom de toub à ces étranges matériaux, petits blocs informes de terre pétris à la main et séchés au soleil dont sont composées toutes les constructions sahariennes. Ces briques primitives sont simplement posées les unes sur les autres et réunies en mouillant leurs faces au moment de la pose ; ainsi agglomérées, elles forment une masse d'aspect irrégulier, mais compacte, et qui résiste beaucoup mieux qu'on ne le penserait aux intempéries de ces rudes climats ; des habitations ainsi construites comptent parfois plusieurs siècles ; mais, à moins d'un entretien constant, elles prennent rapidement un fâcheux aspect de ruines.
Ce toub, pétri dans l'argile que fournit le sol, en a naturellement la couleur, ce qui fait que les villages semblent des amas de terre se confondant avec le terrain qui les porte. Ici, composé d'argile rose, il donne aux constructions du ksar cette coloration particulière qui charme les visiteurs. Mais ce qui frappe surtout à Tiout, lorsque l'on connaît le sordide aspect des ksour sahariens, c'est non seulement l'extraordinaire propreté des rues et des maisons, mais encore celle des indigènes qu'on rencontre : à les voir si bien vêtus, on se demande si le seigneur Mouley ne pousse pas la coquetterie jusqu'à leur faire abandonner, lors des visites de touristes, les guenilles si chères aux Arabes.
C'est que Tiout n'est pas, à vrai dire, un ksar ordinaire, c'est plus exactement la kasbah, le château féodal, où les grands chefs des Amour vivent entourés de leurs seuls serviteurs et esclaves.
148 vSUR LES CONFINS DU MAROC
Il n'y a ici que 300 à 400 habitants, appartenant tous à l'agha ou à son frère, et l'oasis elle-même n'est que le jardin de cette résidence seigneuriale, puisqu'elle ne compte qu'un millier de palmiers, entretenus plus comme ornement de la vallée que pour leurs dattes assez médiocres.
Aussi ce ksar est un véritable bijou, aux maisons roses entremêlées de vergers ombreux ; au centre, enclos d'une enceinte qui les isole, se groupent les vastes demeures des deux chefs.
SiMouleynous conduit vers la sienne. Traversant un jardinet qu'ombragent quelques palmiers et où jouent des gazelles familières qui dressent la tête avec inquiétude à notre apparition insolite, nous entrons dans le pavillon destiné à la réception des hôtes. La courtoise hospitalité du grand seigneur ne va pas jusqu'à nous faire pénétrer dans sa demeure arabe ; et c'est dommage, car le salon où nous entrons offre un aspect fâcheusement européen, avec ses canapés et fauteuils, ses glaces et ses guéridons ; cependant, sur le sol, sont étendus de riches tapis du Djebel- Amour, dont la haute laine soyeuse a des reflets de velours.
Dès que nous sommes assis autour d'une table ronde élégamment servie, commence la cérémonie du goûter. Dans des tasses mauresques, de porcelaine transparente, Si Moulej^ verse Im- même avec des gestes solennels le café, fait à la façon arabe et accompagné de curieuses pâtisseries , croustillantes et parfumées qu'ont fabriquées à notre intention les dames du harem. Puis, à peine avons-nous ingurgité le kawa fumant, que le caïd, après avoir fait signe à un esclave de changer nos tasses contre des récipients plus vastes, se met à préparer devant nous le fameux thé à la marocaine, infusion de feuiUes de thé et de menthe avec une proportion inusitée de sucre en poudre. C'est très parfumé, pas désagréable, mais trop sucré, ce qui n'empêche que nous faisons nos compliments à notre hôte sur l'excellence de ce breuvage.
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Après quelques instants de causerie, où l'on parle delà France, de notre action au Maroc, des mœurs arabes, Si Mouley se lève, prend des mains d'un esclave noir de petits bouquets d'asters et de lavande qu'il présente avec de profonds saints à chacune des dames ; puis, nous traversons de nouveau le jardinet et regagnons la porte de la kasbah où le caïd prend congé, nous confiant à un de ses secrétaires pour terminer notre promenade.
Dans le ksar, on nous fait visiter l'école, où les fils de l'agha, de son frère et des notables de la tribu sont instruits à la française par un instituteur algérien. Il y a là, dans une salle spacieuse, ornée des cartes et graphiques d'usages, une vingtaine de gamins de dix à treize ans, aux fins visages bronzés éclairés de grands yeux malicieux, qui, dès notre entrée, se lèvent en bon ordre derrière leurs pupitres pour nous saluer. I,e maître, sur le désir que nous exprimons, pose à quelques-uns des questions auxquelles il est répondu clairement et en très bon français ; on nous montre les devoirs en cours, les cahiers du fils de l'agha, et nous ne pouvons que complimenter l'instituteur, un Kabyle sorti de nos écoles d'Alger, des résultats obtenus.
Sortant du ksar, nous gagnons par des ruelles aux murs roses, les jardins de l'osasis qui occupent une petite vallée, un profond ravin plutôt, que dominent, sur le versant opposé, des entassements de rochers rouges. Divisés en petits rectangles, autour desquels courent des séguias d'eau limpide, les champs de fèves, de légumes et d'orge verdoyante ne sont ombragés que de quelques figuiers et de grenadiers. Les dattiers sont groupés à l'amont du ravin, autour de vastes réservoirs où sont réunies les eaux d'un petit oued. A Tiout, « point de grandes palmeraies comme à Figuig, les jardins montent en plein désert et luttent péniblement contre l'envahissement lent et obstiné du sable, contre la sécheresse mortelle de la hammada voisine ».
Mais ici, le décor est délicieux et les dattiers, presque improductifs sous ce rude climat, ne semblent avoir été plantés que pour le plaisir des 3'eux. Par bouquets de cinq ou six, issus de la même souche, ils s'étagent sur ime série de terrasses, encadrant de leurs voûtes frémissantes les vastes allées de ce parc naturel, ou inclinant leurs troncs tordus au-dessus des eaux verdâtres des réservoirs.
Un moment, au cours de notre promenade, le ciel s'obscurcit et une pluie fine tombe durant quelques instants sans percer l'épais feuillage. Mais notre guide arabe s' empresse de nous faire remarquer que cette bénédiction, dont le ciel se montre fort parcimonieux, est due à notre précieuse visite. Il n'a pas plu ici, paraît-il. depuis de longs mois, et cette coïncidence nous vaudra, nous explique notre interprète, le titre de « Chevaliers aux éperons verts » dont sont gratifiés, par une jolie métaphore arabe, ceux dont la présence amène la pluie bienfaisante.
Cependant, l'heure s'avance. Nous regagnons notre équipage qui nous attend près de la koubba, et, à fond de train, bondissant par-dessus les rocs, nous reprenons la route d'Aïn-Sefra.
Comme nous atteignons les ruines du <■ Château rouge », le soleil disparaît derrière la blanche cime du Mektar. C'est l'instant où tout bon musulman doit prononcer la courte prière de Vas far. Un de nos mokhazenis se détache de notre escorte, saute à terre, et, tandis que son cheval, dont la bride traîne à terre, reste immobile, il commence, tourné vers l'Est, ses invocations à Allah ; à mesure que nous nous éloignons, nous voyons sa fine silhouette s'abaisser et se dresser dans les beaux gestes rituels de l'Islam: tableau devenu banal, tant la peinture et la photogragraphie l'ont reproduit de fois, mais qui ici, sur cette hammada sinistre, prend un relief et une grandeur impressionnants. La prière terminée, d'un galop vertigineux, l'Arabe nous rejoint et reprend son rang.