‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 51 sur 80 · EN WAGON-RESTAURANT · texte numérisé non relu

EN WAGON-RESTAURANT

point excellent, avec boissons glacées, etc. De notre table, par les larges vitres de la salle roulante, nous voyons se dérouler les parois calcinées de la gorge où la ligne se faufile entre de fantastiques entassements de rocs surplombant la voie. De plus en plus, le couloir se rétrécit et, comme en amont d'Aïn-Sefra, prend le nom d'e/ Feïdja, c'est-à-dire le « Passage » ; et, en effet, ce col

Une gare fortifiée. [Cl. Rousselet.)

nous fait passer du bassin du Namous dans celui de la Zousfana.

Maintenant, sur notre droite, se dresse le majestueux massif du Djebel- Mzi, dont les flancs bastionnés portent à 2 192 mètres d'altitude une longue crête frangée de neige ; vers l'est, c'est le Zarif dont nous avons déjà signalé la photographie à nos lecteurs ; et, entre les deux, va s' épanouissant une plaine pelée, crevassée, que jalonnent les deux gares fortifiées d'Oglats et de Dayet-el-Kertch. Surles pentes dénudées qui dominent la vallée, quelques thuyas, des jujubiers et oliviers sauvages semblent tenter l'escalade des hauteurs en suivant le fond des ravinements qu'a creusé l'eau des orages.

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Dans la large et profonde fissure tracée sur ce sol déchiqueté par l'un des oueds courant à la Zousfana, nous apercevons, cheminant par petits groupes, des chameaux noirs, chargés de fardeaux et qu'accompagnent quelques hommes, la carabine luisante pendue à l'épaule; les bêtes s'avancent lentement sans ordre, s' arrêtant pour brouter quelques brins de drinn ou d'autre herbe desséchée. Ce groupe d'une trentaine d'animaux est suivi à quelque distance par un autre de même importance, et ainsi, durant une heure, notre train fera défiler devant nous ce long convoi dispersé de plusieurs centaines de chameaux. On nous renseigne : c'est la grande caravane des Hamyan, ou du moins une fraction de cette caravane, qui passe devant nous de retour de son long voyage jusqu'aux oasis du Touât ; le défilé a commencé depuis quelques jours et n'est pas prêt de s'achever, car il est formé de plusieurs milliers de chameaux que l'on est obligé d'échelonner sur un long parcours pour leur permettre de pâturer au cours de leur marche. C'est ainsi, du reste, que cheminent les grandes caravanes de commerce, et non pas dans le bel ordre de bataille que nous montrent les tableaux de fantaisie. Ajoutons, à titre de document, que le trafic de nos caravanes algériennes avec le Touât, principalement aux mains des Hamyan, est assez important ; ils'est élevé, cette année, àplusd'unmillion dont moitié en marchandises françaises à l'aller et, au retour, en produits des oasis, soit 30 000 hectolitres de dattes, 15 000 kilos de tabac, 17 000 kilos de henné, spécialité du Touât employée par les femmes arabes pour se teindre les cheveux et la paume des mains. Pour transporter cette charge de trois ou quatre trains de chemin de fer, il a fallu employer 15 000 chameaux !

Tout au bout de la plaine, encore à plus de 1000 mètres d'altitude, se découpe sur l'uniformité grisâtre im vaste quadrilatère de hauts murs rouges, entouré d'un petit bois de palmiers : c'est la redoute de Djenien-bou-Rezg, un instant le terminus hésitant

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de notre ligne saharienne. Aujourd'hui, presque abandonnée, cette citadelle, rendue inutile par notre marche en avant, n'a plus comme garnison qu'une escouade chargée de l'entretien des bâtiments et surtout du beau jardin que les Légionnaires firent si merveilleusement jaillir de ce sol implacable.

Au delà de cette station, la ligne descend lentement à travers la vallée de l'Oued-Dermel, une des branches mères de la Zousfana. C'est toujours la plaine pierreuse, ondulée, mais le caractère désertique s'accentue; toute végétation disparaît. L,es deux côtés de la vallée sont encadrés de basses collines, de hauts rochers plutôt, déchiquetés, effrités, brûlés, dont le sirocco saharien, maniant le sable comme tin ciseau, a sculpté les flancs, mis à nu les strates de grès brun, ne laissant que les squelettes de ces monts lentement détruits par les puissants phénomènes d'érosion. A l'ouest, énorme citadelle noire, le Béni-Smir, haut de plus de 2000 mètres, domine, formidable, superbement coiffé de neige, cette nécropole géologique. Sous les rafales de vent qui, malgré un soleil ardent, secouent en ce moment notre wagon, ce paysage a un caractère de beauté sinistre vraiment impressionnant.

Et c'est en ce terrible et affreux pays que nous eûmes un moment la pensée d'établir notre capitale saharienne.

Il est environ deux heures lorsque nous nous arrêtons à la station fortifiée de Duveyrier. Ici, l'Oued-Dermel a creusé dans la plaine calcaire de profonds ravins où, autour des mares d'eau stagnantes, poussent des lauriers- roses et de rares palmiers formant une maigre oasis. La présence de cette eau, de ce filet de verdure et aussi, faut- il dire, l'importance stratégique de ce point à la sortie de la chaîne des Ksour, firent décider par l'autorité militaire d'arrêter là, en 1901, le chemin de fer qu'on hésitait à prolonger jusqu'à Figuig. Un camp retranché fut établi dans la plaine, et auprès de la gare se créa aussitôt un embryon de ville à laquelle on donna le nom d'un des premiers explorateurs

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du Sahara Algérien ; les mercantis, les pionniers du commerce, affluèrent ; on traça des rues, on ouvrit des bazars, des marchés....

Mais cette prospérité fut de courte durée. Les conventions passées avec le sultan pour la constitution des Confins Algéro- Marocains faisaient évanouir nos scrupules diplomatiques ; deux ans plus tard, le rail était poussé jusqu'aux portes de l'intangible Figuig, et notre établissement militaire transporté près du ksar de Béni-Ounif. Et alors ce fut une véritable bousculade, un déménagement fantastique à l'américaine. Se pressant pour conquérir les meilleurs emplacements dans la future cité, tous les habitants, sans aucune exception, abandonnèrent leur ville naissante, emportant à Béni-Ounif, non seulement leurs biens, mais jusqu'aux charpentes et aux portes de leurs maisons. Près de la gare, on voit aujourd'hui encore s'aligner les piteuses ruines, murs de toub croulants, toitures défoncées, de ce qui fut Duveyrier et qui a perdu tout droit de figurer sur une carte à autre titre du moins que celui de station de chemin de fer.

Au delà de la défunte capitale, nous longeons encore de squelettiques rochers et, peu après, nous débouchons enfin, dans l'immense plaine saharienne. A notre droite s'allonge le haut rempart dentelé des avant- monts derrière lesquels se cache Figuig et dont les brèches laissent s'écouler sur la plaine noire de vertes traînées de palmiers. Sur un haut viaduc, nous franchissons le vaste lit de sable où la Zousfana roule indolemment son filet d'eau bleuâtre ; une courte vision de hauts bâtiments de style mauresque, de maisons arabes en terre grise émergeant d'un épais bosquet de dattiers, et nous arrivons enfin à Béni-Ounif-de- Figuig.

Sur le quai que domine la gare avix balcons cuirassés, c'est la joyeuse animation de l'arrivée au milieu des éclatants vmif ormes de nos officiers sahariens, des burnous blancs des chefs arabes, des civils accourant aux nouvelles. Un domestique européen à

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casquette galonnée s'empresse, prend nos bagages, nous emmène.... Quelques instants après, nous sommes fort confortablement installés dans l'excellent Hôtel du Sahara;

Grandeur et décadence de Béni-Ounif. — Le sirocco et le chêch. — Une visite au Bureau Arabe. — Le sanctuaire de Si-SIùnan. — Retour dans la nuit.

Situé sur la hammada pierreuse qui s'étend au pied des monts de Figuig, le ksar de Béni-Ounif commande l'entrée des deux cols de la Juive et de Zenaga, brèches ouvertes dans la formidable enceinte de rochers qui enserre la grande oasis ; il constitue en même temps le débouché naturel de la vaste vallée de la Zousfana, large sillon jalonné de points d'eau et de ksour qui s'enfonce à travers le désert jusqu'au Touât. C'est donc une position stratégique de premier ordre, une des clefs du Sahara occidental. Cependant les Figuiguiens considéraient, d'une façon assez plausible du reste, Béni-Ounif comme faisant partie de leur territoire et devant être tenu, d'après les spécifications du traité de 1845, comme aussi intangible que le reste du Figuig marocain.

En 1900, lors de notre avancée vers le Touât, tenant compte de ces protestations, nous nous contentions de fonder à quelques kilomètres de là, dans le lit de sable de la Zousfana même, le petit poste de Djenan-ed-Dar. Ce fl'était, du reste, qu'une solution provisoire, ce lieu désolé étant presque intenable et sans avenir. Aussi, en 1903, lorsque le général Lyauteyreçut l'ordre d'organiser définitivement cette partie des Confins Algéro- Marocains, il n'hésita pas à repousser les prétentions des Figuiguiens et à choisir Béni-Ounif comme le chef- lieu de la région et le terminus du chemin de fer. Il vint établir son camp sous les murs mêmes

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du ksar dont la plupart des habitants s'enfuirent à Figuig et il dressa aussitôt le plan de la future cité.

Un large espace fut réservé, bien entendu, aux établissements militaires ; du reste, le terrain ne manquait pas sur cette immense plaine, aussi unie qu'un billard et où, en dehors de la petite oasis qui entoure le ksar, ne se dressait ni un arbre, ni même un buisson. Pendant que la voie ferrée s'achevait rapidement, en quelques mois on élevait la Redoute, vaste quadrilatère de murs crénelés auquel donnent accès deux portes monumentales et que remplirent peu à peu les casernes de la Légion, de l'artillerie et du génie et les quartiers des Spahis et Méharistes Sahariens. En même temps, séparé de ce quartier militaire par la vaste esplanade que coupe le chemin de fer, de plain-pied avec le sol, et dont la gare fortifiée occupe le centre, la cité civile s'édifiait peu à peu sur le plan régulier que lui avait imposé son fondateur militaire.

Malgré le brusque afilux de la population de Duveyrier, qui, ainsi que nous l'avons noté, s'était transportée ici, traînant avec elles jusqu'aux portes et aux charpentes de ses maisons, les débuts furent pénibles : quelle que fût la proximité de la Redoute, alors occupée par une garnison de 3 000 hommes, la sécurité était fort précaire et, dès la tombée de la nuit, les colons ne pouvaient sortir de leurs demeures sans risquer d'être enlevés par quelque bandit marocain. Mais bientôt devenu un centre de commerce important, où les fortunes semblaient s'édifier avec une rapidité tout américaine, le nouveau Béni-Ounif prit tm tel développement qu'en 1908, M. Jonnart, gouverneur général de l'Algérie, pouvait dire dans un discours officiel : « Ce point, où, il y a à peine] cinq ans, ne s'élevait qu'im ksar arabe sans importance, est devenu depuis la pacification de la région un centre commercial dont j l'activité frappe tous les vo^'ageurs. I,a petite ville possède un ' marché prospère ; elle est coquette et animée, et l'entrain de ses]

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