‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 55 sur 80 · UNE VISITE AU CAPITAINE PARIEL · texte numérisé non relu

UNE VISITE AU CAPITAINE PARIEL

des mœurs indigènes, a su établir avec les farouches Figuiguiens de si excellents rapports, que l'on jouit dans les oasis d'une sécurité qu'on ne trouve peut-être pas au même point dans les douars de notre vieille Algérie. En fait, très populaire parmi les musulmans, il est le véritable souverain de Figuig, et c'est lui qui règle et apaise les différends qui agitent si souvent ces turbulantes petites républiques.

Admirateur passionné de ce pays, nul n'en connaît mieux l'histoire et n'en apprécie les ressources ; nul ne sait mieux en signaler les multiples beautés et les admirables spectacles, indiquer comment, à quelle heure, par quelle lumière il faut les aborder. Fort gracieusement, il me trace pour nos excursions un minutieux itinéraire que nous devions suivre scrupuleusement et qui devrait servir de modèle à tous les visiteurs de l'oasis.

Mais, à écouter un si aimable et érudit informateur, le temps s'écoule rapidement. La lampe qu'apporte un serviteur nous avertit que le jour tombe. Déjà, du seuil du Bureau Arabe où je vais me séparer du capitaine, je vois l'ombre envahir la plaine et quelque chose comme une appréhension se dessine sans doute dans mes yeux. « Faut- il vous faire accompagner ? interroge l'officier. — Y a-t-il un danger quelconque ?... — Moins qu'aux Champs-Elysées, à Paris, à pareille heure. Suivez tout droit en vous guidant sur les lumières de la Redoute.... »

Enveloppé dans mon chêch, poussé par le vent, je marche d'un pas alerte à travers la plaine obscure, où, malgré moi, je ne puis m' empêcher de penser que, quelques semestres plus tôt, j'eusse payé de ma tête ma témérité. L,e sol est plat, mais les malencontreuses pierres funéraires me font souvent trébucher ; comme de noirs fantômes, lespalmiers sebalancentautourdulieu de prière du terrible Bou-Amama, et quelques broussailles semblent propices aux embuscades ; du reste, âme qui. vive, aucun bruit que le rauque souffle du désert.... Enfin, voici la Redoute et ses

sentinelles. Bientôt je suis à l'hôtel où, dans la claire salle à manger, les officiers aux éclatants uniformes se pressent autour des tables servies....

Le Simoun à Béni-Ounif. — Prisonniers à l'hôtel du Sahara. — Les Méharistes. — Le « pâturage » au désert.

Toute la nuit, la tempête a soufflé avec rage sur Béni-Ounif. Dans notre chambre, qui occupe l'étage supérieur de la tour d'angle de l'hôtel du Sahara, il nous semble être en pleine mer, tant les rafales secouent notre logis, dont les murailles d'argile sont heureusement d'une épaisseur respectable. Cependant, on s'habitue à tout et, bercé par les rugissements du vent, je ne me réveille qu'assez tard dans la matinée, du moins, si je m'en rapporte à ma montre, car il fait encore presque nuit, et une lueur blafarde filtre à peine à travers les rideaux.

Je cours à l'unique fenêtre qui éclaire la pièce et qui donne sur la vaste esplanade de la Redoute. Le spectacle est vraiment impressionnant. Un épais brouillard de sable nous enveloppe si complètement que, quoique le soleil doive déjà être assez haut sur l'horizon, on ne distingue que très confusément la silhouette des maisons situées en face de nous, du côté opposé de la rue. Parfois ce nuage dense, qui passe avec une vitesse vertigineuse, secoué de tourbillons, de trombes, se déchire quelques instants en lambeaux, laissant apercevoir des trouées de ciel d'un bleu d'acier, et alors se produisent d'étonnants effets de Ivunière : les particules de sable en mouvement étincellent comme des paillettes d'or ou de métal en fusion, le brouillard prend des tons de! flamme, de pourpre, puis il s'épaissit de nouveau en un mur d'un] jaune grisâtre.

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Par les joints des ouvertures, une poussière impalpable pénètre dans notre logis et couvre déjà d'une couche fort appréciable tous les objets qui nous entourent : l'effet, comme nous pourrons le constater, en est funeste pour nos montres et les mécanismes délicats des appareils photographiques ; un goût acre nous prend à la gorge. Cependant le premier déjeuner est sonné et il nous faut sortir d'ici, ce qui n'est pas une petite affaire, car notre chambre ne communique avec le reste de l'hôtel que par la terrasse ; à peine la porte ouverte, le vent, le sable s'engouffrent, et ce n'est qu'à demi suffoqués que nous gagnons l'escalier qui descend au rez-dechaussée. Et nous qui regrettions presque le banal confort de notre hôtellerie : voilà enfin des impressions sahariennes !

En bas, les voyageurs, réunis pour le petit déjeuner, ont des mines quelque peu consternées. Il paraît que ce n'est plus, comme on nous l'avait annoncé hier, le modeste sirocco qui nous assaille, mais bien le simoun, la terrible tempête du désert si redoutée des caravanes et qui arrive directement des immenses solitudes de sable du Grand Erg. D'après la violence du vent, il est à craindre que nous en ayons pour toute la journée; non seulement il est impossible de songer à ime excursion, mais il serait presque téméraire de s'aventurer au dehors en ce moment, même emmitouflé de chêch et de manteau. On nous dit que le simoun entraîne dans ses tourbillons jusqu'à des cailloux et qu'on risque

L'hôtel du Sahara à Béni-Ounif. {Cl. Gallois.)

d'être blessé par cette mitraille saharienne. Nous voici bel et bien prisonniers dans l'hôtel.

Incrédule, j'essaie de jeter un regard dans la rue, mais je suis si instantanément enveloppé, étourdi, aveuglé, que je me hâte de battre en retraite. Cependant j'ai eu le temps d'apercevoir tm étrange tableau : au pied de notre tour, un cheval harnaché de la haute selle arabe, la bride traînant à terre, se tient immobile, les naseaux presque collés au sol, tandis qu'auprès de lui, enveloppé d'un burnous bleu dont le capuchon pointe en l'air, un homme reste blotti en boule contre le mur que battent les vagues de sable. C'est notre guide, le mokhazeni que nous a envoyé le capitaine Pariel pour nous escorter à Figuig ; esclave de la consigne, il attend ainsi depviis ce matin, impassible sous la tempête, notre bon vouloir. Je m'empresse de le congédier : d'un bond, l'Arabe saute sur sa bête et au triple galop s'enfonce dans le broviillard.

Cependant, vers midi, de courtes averses balaient un peu l'atmosphère et laissent voir le ciel où roulent maintenant de lourds nuages gris; mais lèvent n'a pas diminué de violence et, dès que la pluie s'arrête, il balaie de nouveau la rue de ses trombes de sable. Jotrrnée mélancolique, où notre seule ressource est de relire les études si captivantes de Gautier et de Bernard sur ces régions du Sud-Oranais.

Puis, tout à coup, un incident typique, vm joU tableau africain, qui nous réveille de notre torpeur. Débouchant des demi- ténèbres' qui enveloppent la plaine de la Redoute, nous voyons apparaître tm chameau presque blanc, de taille gigantesque, monté par un guerrier haut enrubanné, enveloppé de voiles flottants et dont la carabine scintille en travers de la selle. Puis, derrière lui, surgissant fantastiques de ce sombre décor, un, deux, trois, dix cavahers, aussi superbement montés, et en quelques instants toui la caravane s'arrête devant notre hôtel : avec leurs vociférations]

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