‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 56 sur 80 · I.ES MÊHARISTES SAHARIENS · texte numérisé non relu

I.ES MÊHARISTES SAHARIENS

coutumières, les chameaux plient lentement les genoux, basculent, s'accroupissent et les cavaliers sautent à terre, les burnous s'écartent, laissent voir d'éclatants uniformes de poturpre : ce sont nos Méharistes qui arrivent du fond du désert.

Malgré la bourrasque, nous sortons pour accueillir ces vaillants, et il semble, en les approchant, qu'ils nous apportent dans les plis de leurs blancs haïks tm peu de la tiédeur du lointain Touât. C'est Âe là qu'ils arrivent, douze hommes superbes, Châmbas aux mâles visages bronzés conduits par vm lieutenant et deux sous- officiers français : petit détachement envoyé ainsi chaque mois aux nouvelles, au ravitaillement, et qui franchit pour cela d'une traite quelque 800 kilomètres. La fin du voyage a été dure cette fois, nous explique le jeune officier ; pris par le simoun dans la Zousfana, aveuglés par la tempête, ces cavaliers, si habitués pourtant aux fureurs du Sahara, se sont égarés ; ils ont manqué Béni- Ounif, sont remontés jusqu'à Duveyrier, où, s' apercevant de leur erreur, ils ont dû rebrousser chemin, doublant ainsi une étape déjà longue. Et maintenant, ils déballent les menus objets apportés ici à chacun de ces voyages : des fontes sortent quelques paquets déplumes d'autruche, des peaux de lynx et de panthères, les humbles trésors du désert. Puis, tandis que les gradés entrent à l'hôtel, les hommes réenfourchent les superbes méharas au col de cygne et les emmènent au Fondouk où nous irons les admirer demain.

L,e soir, pendant que le vent continue à mugir contre les solides murailles de notre hôtel, nous causons avec les chefs des méharistes qui nous donnent d'intéressants aperçus sur la rude existence que mènent ces hommes, véritables gendarmes du Sahara. Aussi ceux-ci sont- ils moins souvent en garnison dans les ksour du Touât ou du Tidikelt qu'en tournée de surveillance ou en service de pâturage dans le désert.

« lyC service de pâturage est évidemment plus dur que le ser-

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vice en garnison, car, là, la sentinelle sait qu'elle n'est pas plao pour empêcher de pénétrer par telle ou telle porte, mais pour protéger la vie de ses camarades et ses propres animaux ; aussi est-ce d'une attention continuelle qu'elle doit faire preuve. ]> camp étant naturellement installé aux environs du « trou » qui s'appelle puits, les chameaux n'y peuvent pâturer à l'aise : aussi s'en vont- ils, chaque matin, à la petite pointe du jour, pâturer à 3, 4, 5 et 6 kilomètres sous la surveillance de 25 à 30 soldats. Là, des sentinelles placées sur les points élevés sondent l'horizon et, chaque fois qu'apparaît tm être douteux, elles en rendent compte au chef de pâturage qui, lui, fait faire une reconnaissance par l'tm des hommes qu'il a sous sa main. Puis, le soir, après s'être assuré, par de fréquentes rondes à pied ou à méhari, qu'aucun animal ne s'est trop écarté, U fait repousser les chameaux vers le camp, en les rassemblant lentement et en les laissant manger durant leur marche jusqu'au campement, où, pour la nuit, Us sont, tme fois couchés, attachés par les deux genoux.

« Telle est donc la vie du méhariste au jour où il est de service au pâturage. S'il n'est pas commandé pour ce travail, il reste au camp, prend part avix exercices journahers, monte la faction, fait quelques corvées nécessaires, tire l'eau qui abreuvera les animaux, ou bien encore, s'il n'a rien à faire, il prend xm café à l'abri de son burnous tendu sur un genêt ou tme broussaille quelconque. Souvent, réimis par groupes de cinq à six, à l'abri de plusieurs burnous rattachés par des épines de palmiers ou des tiges de drinn qui font à merveille office de boimes épingles de noturrice, ils se racontent, tout en prenant le café, des histoires de leur jeunesse, que tous connaissent déjà plus ou moins ; mais, c'est de leur pays, et ils ne se lassent pas de les entendre. D'autres jouent de la karbah, flûte taillée dans un roseau, tandis que les voisins les accompagnent de leurs chants langtiissants et plain-

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tifs qui ne manquent pas d'une certaine mélancolie dans cet isolement si grand. »

Cette vie, le méhariste la mène d'im bout de l'année à l'autre, à moins qu'il ne soit en route, reconnaissance, contre- rezzou, convoi ou courrier, ce qui lui arrive facilement quinze jours par mois en moyenne. En somme, c'est là la vie du nomade, vie à

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Les Méharistes au Foiidouk de Béni-Ounif. {Cl. L. Rousselet.]

laquelle sont entraînés, dès leur enfance, la plupart des indigènes parmi lesquels se recrutent nos méharistes ; mais cette existence aussi est celle des Français qui les commandent, officiers et gradés, et, comme ces derniers sont tous des volontaires, obligés le plus souvent de rendre les galons acquis en France pour pouvoir entrer dans ce corps spécial, comment ne pas admirer ces jeunes gens qui, sans aucun avantage d'avancement, sacrifient les plus belles années de leur vie pour servir humblement la France dans un si terrible pays et dans de si dures conditions.

Mais depuis longtemps le couvre- feu a sonné à la Redoute et.

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malgré le simoun qui continue à faire rage, nous regagnons notre tour.

I^ dimanche à Béni-Ounif. — Le belvédère du Garet-el-Emir. — La vallée de la Zousf ana et les monts de Figuig. — Dans l'oasis. — Sous la tente des Mokhazenis. — La question des troupes noires. — • Au camp des Sénégalais. — Sur la Hammada. — Les « choux-fleurs » du Bled. — Les « Pierres écrites » du Djebel Mélias. — Le bouc casqué du dieu Ammon.

Ce matin, le temps s'est tm peu amélioré : le simotm retombe au sirocco ; des tourbillons de sable valsent encore sur l'esplanade et des nuées grises, d'où s'échappent parfois de larges gouttes d'eau, vont d'un galop rapide se heurter atix dentelures du rempart rocheux de Figuig. Avec cela on ne peut guère penser à se mettre en route ; aussi je renvoie de nouveau notre mokhazeni qui, dès l'aube, a repris sa mélancolique faction au pied de notre tour, et je lui doime l'ordre de ne revenir qu'après midi

Du reste, c'est aujourd'hui dimanche et nous ne pouvons manquer d'assister à la messe, car Béni-Otmif a vme église... vme chapelle plutôt, élégant petit édifice de style arabe, coiffé d'tme coupole de mosquée et enclavé dans le bâtiment mimicipal, la Mairie comme on dit ici, quoiqu'il n'y ait ni maire ni municipaUté. Fort exigu, l'intérieur de la chapelle, d'tme blancheur immaculée comme tout l'édifice, est cependant suffisant pour l'assistance : quelques dames de la garnison et de la ville, des soldats, surtout des légionnaires, des Espagnols et un peloton turbulent de gamins et de gamines de type fortement ibérique. Un jeune prêtre français, à allure de missionnaire, dessert lai modeste paroisse ; comme il n'y a pas de sacristie, il apporte avec lui les instriunents du culte, revêt ses ornements devant l'autel. Tout cela ne manque pas d'tm certain pittoresque....

LE BELVÉDÈRB DU GARET-Elv-ÊMIR 183

Après la messe nous allons rendre visite à nos Méharistes, installés au Fondouk municipal et qui nous font admirer leurs fameux « coursiers du désert », Tous ces méhara sont vraiment de superbes bêtes, provenant principalement des élevages du Grand Sahara, chez les Touaregs et leurs rivaux, les Châmbas ; par leur taille, la finesse de leurs formes, la coloration si claire, parfois presque blanche, de leur pelage, ils se distinguent autant des lourds et informes chameaux de bât que l'on voit en Algérie, que nos pur sang de course des chevaux de charrette. Les exploits de ces méhara sont légendaires : on vante leur endurance et, en effet, ils peuvent fournir des étapes de 100 kilomètres sans arrêt, mais ce sont néanmoins des bêtes délicates, réclamant des soins constants, et leur sobriété a été fort exagérée,...

I> vent tombe, le soleil se montre par des éclaircies de plus en plus larges. Aussi, traversant la ville, nous gagnons le Garetel-Êmir, monticule isolé qui se dresse à une centaine de mètres de hauteur au milieu de l'immense plaine. On nous en a recommandé l'ascension..., ascension du reste peu pénible, car le mont est découpé en larges assises érodées, immenses dalles fissurées où ne croît aucune broussaiUe, aucune herbe, sauf quelques rares roses de Jéricho, étranges fleurs desséchées que fait revivre un instant la moindre pluie. Du sommet, le panorama est, en effet, fort étendu, et il ne faut pas manquer de monter sur cet admirable observatoire, si l'on veut avoir quelque notion de la topographie de cette curieuse contrée. Pour le profane, le spectacle n'est pas d'un moindre intérêt, puisque l'on peut embrasser une immense étendue de régions pour longtemps sans doute inaccessibles aux touristes : d'un côté, l'Erg, un des plus prodigieirx amoncellements de sables qu'offre le Sahara; de l'autre, les sombres hammadas de pierre et les superbes chaînes de l'Atlas Marocain,

Par l'irrésistible attrait du mystère, c'est vers le Sud, vers l'in-

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fini désert de sable, que le regard se porte d'abord. Du pied même! de la colline commence le moutonnement des dtmes façonnées incessamment par le vent et qui remplissent la large vallée barrée à l'est par une ligne embrumée de hauteurs : car, ici, le Sahara commence par une vallée que parcourt, du nord au sud, un fleuve, autrefois sans doute puissant, et dont le cours, aujourd'hui presque partout souterrain, nous est indiqué par un maigre chapelet de palmiers s' égrenant dans le lointain et tremblotant horizon ; et ce 'fleuve incertain suffit cependant à faire de cette vallée de sable une des principales voies d'accès du Grand Désert.

« Sur tout son parcours, dit M. E. Gautier, dans son bel ouvrage sur le Sahara Algérien, la Zousfana coule à l'air libre tme fois ou deux par an, lors des très grandes crues. En temps ordinaire, elle est à sec comme il sied à un oued saharien. Pas partout cependant. Elle coule à l'air libre assez régulièrement, en deux points très éloignés l'un de l'autre, au col de Taghla, sur 5 ou 6 kilomètres, et dans la palmeraie de Taghit, sur une quinzaine de kilomètres. En ces deux points, c'est apparemment un seuil rocheux qui ramène en surface la nappe aquifère.... En somme, la Zousfana a un ht souterrain continu et pérenne ; les terrains d'atterrissement où elle coule sont gorgés d'eau à une profondeiir plus ou moins faible ; on a pu y trouver un point d'eau, ou y creuser un puits tous les 25 kilomètres, le long de la ligne d'étapes qui est suivie régulièrement par de l'infanterie européenne, des chevaux et des mvilets. Sans doute les étapes sont dures ; au cœur de l'été, l'eau devient rare; il faut parfois rationner bêtes et gens; toute l'armée, d'ailleurs, elle est mauvaise, magnésienne et salée. Pour qui vient du nord, c'est déjà le Sahara et ses horreurs ; enj réahté, c'est un Sahara très atténué. »

Alors que l'on hésitait à s'installer à Béni-Otmif, considéré! comme tme des oasis du groupe figuigien, on avait construit, auj centre même de cette vallée, parmi les dîmes de la Zousfana, notrej

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