‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 59 sur 80 · CI · texte numérisé non relu

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sous IvA TENTE DES MOKHAZENIS 191

et dont nous avons déjà expliqué sommairement la curieuse organisation.

Apeineapprochons-nous des tentes que les chiens donnent l'éveil et, le poil hérissé, se précipitent au-devant de nous d'une façon fort menaçante ; brutalement, notre mokhazeni leur décoche en plein flanc de lourds cailloux qui les renvoient gémissants et apaisés. Mais ce vacarme a fait sortir de dessous les profondeurs mystérieuses du toit de laine tout un groupe de femmes et d'enfants, qui, je n'en ai aucun doute, étaient déjà prévenus de notre visite et nous accueillent de joyeux youyous. Vieilles ou jeunes, ces femmes sont dévoilées, et leurs robustes traits berbères sont assez gracieusement encadrés par d'épaisses nattes enroulées que retient un léger turban ; quelques-unes ont des minois éveillés et nullement farouches. Du reste, les Berbères sont loin d'avoir la rigueur fanatique des Arabes et se montrent bien moins inaccessibles aux étrangers. Ce n'est pas sans quelque surprise que je vois Mohammed-ben-Kadour me désigner, d'un geste bref il est vrai, non seulement sa mère, une vieille Berbère au bon sourire, mais encore sa femme, fort gentille ménagère, portant son dernier bébé, nu comme un ver, à califourchon sur sa hanche.

Tout ce monde s'empresse autour de nous, et l'on nous fait cérémonieusement les honneurs de la tente ; des tapis, assez beaux, recouvrent le sol, où ont été disposés des coussins, et l'assemblée, composée de cavaliers, compagnons de Kadour, venus pour nous faire honneur, garnit les divans improvisés, en nous laissant à ma compagne et à moi la place centrale ! On se croirait dans un salon, tant les jarres et ustensiles de ménage sont soigneusement dissimulés dans les angles obscurs de l'immense tente; mais, de temps à autre, une poule épouvantée sort d'un coin noir et traverse l'assemblée avec des cris grotesques.

Et, pendant que les fenunes accomplissent devant nous les

rites solennels du kawa, font bouillir l'eau, mondent le café, lavent avec soia les tasses minuscules, nous causons avec nos hôtes...; parfaitement, avec quelques mots de français et d'arabe, nous réussissons à nous entendre, car ce que nous disent ces braves gens va à notre cœur : qu'ils sont les serviteurs dévoués de la France, que les Français sont bons pour eux. Un d'eux insinue même qu'avec ma barbe grise et mon chêch j'ai l'air d'un chef arabe ; et im autre, voulant encore outrepasser cet élogieux compliment, déclare que je ressemble au capitaine Pariel ! Après cela... nous prenons notre café, tandis que les bébés enhardis viennent jouer jusque sur nos genoux ; puis un léger bakchich discrètement donné à la patronne, des poignées de mains à la ronde, et derrière notre mokhazeni toujours majestueux, salués par les adieux vindicatifs des superbes chiens au poil doré, nous continuons notre promenade.

Sortant de l'oasis, nous remontons le cours de l'Oued-Ounif qui forme sa limite du côté de la plaine de la Zousfana ; le Ht est pavé de larges dalles rocheuses encadrant de loin en loin de jolis bassins d'eau pure sur lesquels se reflètent les élégantes fusées des dattiers qui surplombent la rive. Par ce charmant et pittoresque chemin, nous rejoignons la Redoute, dont nous contournons les murs poiu: gagner le camp des Sénégalais qui s'étale à l'est, blanche fourmilière sur la noire table de la Hammada. Ce camp n'est pas im des moins curieux sujets d'observations que Béni-Ounif offre aux touristes.

Depuis quelques années, certains spéciahstes militaires, parmi lesquels U faut citer surtout le colonel Mangin, de l'Infanterie coloniale, préoccupés de la réduction dont sont menacés nos effectifs, par suite de la diminution, hélas ! constante, de la nataUté en France, ont pensé pouvoir remédier, dans une certaine mesure, à cette redoutable éventualité, en augmentant les contingents que nous fournissent les populations nègres de notre immense

LA QUEvSTION DES TROUPES NOIRES 193

territoire de l'Afrique Occidentale. C'est là ce que l'on a appelé la question des Troupes noires, sujet d'ardentes controverses qui ont eu leur écho jusque chez nos voisins, puisque les Allemands se montrent fort préoccupés à la pensée qu'à la prochaine guerre nous pourrions employer ces « hordes barbares et sanguinaires » à l'invasion de leur pays. Or, la question n'est pas là : il ne s'agit pas d'amener nos braves noirs du Sénégal et du Soudan tenir garnison en France, ni de les transporter, en cas de guerre, au delà du Rhin, stu: le sol germanique ; comme l'a fort bien dit le général Zurlinden : « ce que les promoteurs de l'idée des troupes noires veulent, c'est permettre d'augmenter le nombre de nos propres soldats disponibles pour une guerre européenne, et, pour cela, faire garder l'Algérie par des troupes noires, pendant que notre armée d'Algérie viendra se joindre à l'armée de la métropole pour l'aider à défendre vaillamment, coûte que coûte, nos droits et notre honneur. »

Evidemment, quelque séduisant que soit le projet, il ne nous appartient pas de discuter ici s'il est aussi facilement réalisable que le pensent ses généreux promoteurs, et si, toute question d'acclimatement mise à part, il n'y a pas quelque danger, aupoint de vue ethnique, à introduire un important élément noir dans notre Afrique du Nord.

On sait le rôle fort honorable et même brillant que nos mercenaires noirs ont joué dans l'occupation de Casablanca et de la Chaouïa, et ils semblent avoir fort bien supporté cette épreuve sous tm climat en somme à peu près semblable à celui de l'Algérie. Mais il était important de tenter \me expérience plus probante et de voir comment ils se comporteraient sur le sol algérien même. Dans ce but, on a fait venir en 19 10 un bataillon, presque entièment composé d'éléments du Soudan (ce qui n'empêche de les dénommer Sénégalais), et on l'a envoyé dans le Sud-Oranais, où il a été partagé entre le poste de Béni-Ounif et celui de Colomb-

Béchar. L,a tentative paraît avoir donné des résultats satisfaisants, que le rapporteur du budget de la Guerre, M. Clémentel, a ainsi exposés à la Chambre : « Les autorités sous les ordres desquelles ce bataillon est placé sont unanimes à constater les bons résultats qu'a donnés jusqu'ici l'expérience en cours ; la discipline a été parfaite, l'instruction militaire a pu être menée de front avec les travaux d'installation du camp, de sorte que le bataillon de tirailleurs sénégalais peut être considéré comme en état de partir en colonne dans les mêmes conditions que les corps de troupe voisins. I,es quelques sorties auxquelles ont pris part les troupes noires démontrent qu'elles sont aptes à assurer le service qui incombe habituellement à l'armée d'Afrique. Enfin les rapports des tirailleurs sénégalais, tant avec les autres troupes qu'avec la population civile européenne et indigène, n'ont été marqués par aucun incident. »

Enfin, le point si important de l'acclimatement semble aussi satisfaisant. D'après le rapport du commandant Moureaux, la mortalité aurait été moindre, en 1910-1911, parmi les tirailleurs noirs que parmi les troupes algéro- tunisiennes. « En dépit de cinq mois d'été passés sous la tente et d'un hiver exceptionnellement rigoureux, les deux médecins, chargés de surveiller les deux détachements, constatent que les Sénégalais, hommes, femmes et enfants ont bien supporté le cUmat. »

Nul n'ignore que nos soldats noirs ne se déplacent qu'avec toute leur famille : femmes et enfants les accompagnent partout, souvent même au combat. Il en est ainsi à Béni-Ounif, et leur camp offre le pittoresque aspect d'un grouillant village soudanais. A leur arrivée, rien n'étant prévu pour l'installation de semblables troupes, où chaque vmité doit avoir son foyer indépendant, on les avait simplement logés sous la tente ; mais, en un climat météorologiquement si rigoureux, allant d'un été torride à un hiver très sensible pour les noirs du Soudan, il fallait rapidement

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