LE CAMP DES SÉNÉGALAIS
substituer aux tentes des habitations plus confortables et permettant l'isolement de chaque famille. Le plan adopté est celui de cases formant une série de « blocs » symétriquement disposés en damier et séparés les uns des autres par de larges voies. Chaque « bloc » constitue un véritable cube de maçonnerie, percé de deux portes sur deux des faces et divisé à l'intérieur en quatre pièces complètement indépendantes. Ce sont là les demeures des ménages ; les célibataires sont réunis par escouade dans des cases de plus grandes dimensions.
Tout cela a été édifié, sous la direction de nos officiers, des mains de nos soldats noirs. Les énormes briques de « toub » que nos légionnaires ont, à cause de leur poids considérable, surnommées ironiquement des « bengalis », et qui composent les parois et les terrasses de ces primitives habitations, ont été pétries par nos tirailleurs dans l'argile de l'oued voisin et, comme, après avoir construit les maisons, on s'occupe d'entourer en ce moment le village d'une enceinte qui le mette à l'abri des rôdeurs, nous assistons à la fabrication et au transport de ces frustes matériaux. L'argile mouillée et pétrie est tassée dans une sorte de gabarit de bois, formant un parallélipipède du volvune de six à huit de nos briques ordinaires, puis, une fois moulée, exposée pendant un temps plus ou moins long à l'action du so leil ou simplement de l'air si desséchant de ces régions.
Comme nous sortons du lit de l'oued qui nous a servi de route, nous voyons partant de la berge, se dérouler à travers la plaine, une longue théorie de tirailleurs, portant chacun en équilibre sur le fez d'ordonnance ou la tignasse laineuse un des lourds «bengalis », tandis que d'autres, les bras ballants et le crâne libre, reviennent vers la rivière. Quelques-uns de ces hommes sont de vrais géants ; presque tous sont grands, et leurs noires figures s'illuminent d'un bon sourire d'enfant, tandis qu'ils nous saluent de joyeux bonjours en nous voyant les suivre ou les dépasser
pour nous diriger vers leur campement dont les cubes blanchis à la chaux papillotent sous le soleil.
A peine approchons- nous des premières cases qu'en un instant nous sommes enveloppés, assaillis par la plus amusante collection de négrillons qui se puisse imaginer. Ily a là comme une réduction en miniature de toutes nos vaillantes tribus soudanaises, Bambaras, Toucouleurs, Soninkés, Bobos, MaUnkés, etc., et, mieux que chez nos tirailleurs, rendus tous semblables à nos yeux par l'uniforme, on discerne sur ces bambins les particularités ethniques de ces diverses races. Ce n'est pas que ces négrillons, dont les plus âgés n'ont guère plus de six à sept ans, soient vêtus d'une façon bien caractéristique, la plupart sont à peu près nus ou affublés sommairement de quelque lambeau de défroque européenne, mais sur leurs mignonnes frimousses on distingue aisément une étonnante variété de types et de couleurs, depuis le fin visage presque aquilin et brun clair jusqu'à l'épais masque du nègre d'un noir luisant ; et ce qui accentue cette diversité, c'est qu'ils ont conservé chacun la coiffure distinctive de sa tribu, petites plaques de laine découpées en bandes ou en losanges sur le crâne rasé, mèches finement tressées ou petites queues de rat du plus comique effet. Et tout cela est joli et amusant. Ce petit monde saute autour de nous, réclamant dans vm charabia mi- français des sous ou des biscuits que nous leur distribuons aussi longtemps que dure notre provision, malheureusement vite épuisée, car la fourmihère est nombreuse. Comme de juste, ce sont les plus lestes et les plus forts qui sont les mieux partagés ; les pauvres petits qui n'ont rien attrapé se mettent gentiment à pleurer, tout comme des bébés français, et, pour les calmer, il nous faut promettre de revenir.
Les mères sont sorties de leurs cases, mais se tiennent à distance avec dignité, souriant à la scène et nous saluant de gracievix
MÉNAGES DE TIRAILIvEURS 197
« bojou ». Elles aussi ont presque conservé leur costume national et, demi-nues, s'enveloppent dans de larges pagnes de guinée bleue ; quelques-uns ont la jupe à l'européenne. Solides, bien campés, le geste large, le regard ferme et assuré, ce sont bien des femmes de guerriers. Au premier signal, elles ramasseront le ménage sommaire qui garnit la case, quelques nattes, une marmite de fonte, de la vaisselle émaillée de bazar, des calebasses, et, chargeant le tout sur leurs robustes épaules, seront prêtes à suivre leurs époux à travers le bled ou la brousse. Pour le moment, tandis que les hommes remplissent les devoirs de leur état, font l'exercice, les corvées, construisent les murs du camp, elles vaquent aux soins de la cuisine, font mijoter le riz cuit à l'eau, les sauces fortes en épices, le bœuf réglementaire et tiennent le repas prêt pour l'heure où le clairon sonnera le gai refrain de la soupe.
Encore haut sur l'horizon, le soleil brille maintenant dans un ciel balayé de tous nuages et nous fait presque regretter de ne pas avoir tenté d'aller à Figuig, mais c'eût été vraiment déflorer notre excursion : mieux vaut attendre à demain. Au delà du camp des Sénégalais, cependant, la noire Hammada s'étend si unie, si attirante par son aspect de mystérieuse soUtude que nous décidons de faire, sous la garde de notre bleu chaouch, une promenade jusqu'au pied du Djebel Mélias. Là, parmi les roches, existe un groupe de ces fameuses gravures et inscriptions rupestres dont l'antiquité prodigieuse remonte bien au delà de l'époque des Numides de Massinissa et qui présentent un des plus intéressants problèmes de l'ancienne civilisation du Sahara. Le capitaine Pariel n'a pas manqué de nous les signaler, et les ouvrages de Gautier et de Flamand nous ont fourni des renseignements qui éveillent notre curiosité. Malgré la proximité apparente, due à l'extrême transparence de l'air, il y a peut-être d'ici à la montagne 4 à 5 kilomètres, mais sur ce sol formé de grandes dalles
igS SUR I<ES CONFINS DU MAROC
plates, dont le vent a balayé le sable et les cailloux, la marche est facile et agréable.
On se fait difficilement idée, du reste, de l'horizontalité presque absolue de ces hammadas, horizontalité que ne présentent jamais nos plateaux dont le nivellement relatif n'est dû qu'à l'action toujours assez ir régulière des eaux, moins puissante que l'activité destructive des éléments météoriques, vent, températures extrêmes et siccité de l'air, réunis ici. Comme nous commençons notre promenade, un train de marchandises quitte précisément la gare de Béni-Ounif et se dirige vers l'ouest, à destination de Colomb- Béchar. En quelques instants, le petit convoi s'est assez éloigné pour ne plus paraître au milieu de cette immensité que comme un minuscule jouet d'enfant, et cependant nous pouvons le suivre pendant des kilomètres et des kilomètres, serpentant sans remblai ni talus sur cette table de pierre, jusqu'à ce qu'enfin, décrivant un crochet, il disparaisse dans un défilé des noires montagnes qui ferment l'horizon. Et par la pensée nous accompagnons un instant le train qui s'en va se perdre dans le désert et que des esprits audacieux rêvent de faire, dans un avenir prochain, continuer sa route de plus en plus loin, bien au delà de Colomb, et même du chapelet d'oasis du Touat, mais bien jusqu'à Tombouctou, jusqu'au Tchad et au Congo ; car c'est cette modeste petite ligne se déroulant sous nos yeux qui, dans leurs projets, certainement réalisables, doit, dans im avenir peut-être procham, devenir non plus le Transsaharien, mais le " Transafricain, réimissant, soudant l'un à l'autre les vastes territoires de notre Empire d'Afrique....
Comme nous approchons de la montagne, tout d'im coup le sol apparaît bosselé d'une façon étrange : du mîHeu des dalles degrés surgissent de petites taupinières arrondies, d'ime régularité presque parfaite, qu'au premier coup d'œil nous prenons pour de gros galets ronds, à moitié enfoncés dans le sol et patines
LES CHOUX-FLEURvS DU BLED 199
d'une mousse verdâtre ; mais un rapide examen nous montre que ce sont là des plantes vivantes, bizarres végétaux, durs au toucher comme du silex ou comme un amas de lichen fortement comprimé. Déjà, en traversant la Hammada de Tiout, nous avions aperçu des champs de ces étranges plantes sahariennes que le lieutenant Renault nous avait désignés sous le nom de « chotixfleurs du Bled» ; mais la rapidité de notre course ne nous avait pas permis de les examiner de près. Et, en effet, la plante se prête assez bien à cette comparaison imaginée par nos soldats, car elle ressemble à une pomme de chou- fleur posée sans tige, ni feuille, sur le sol. C'est Vanabasis aretioides des botanistes, Ved-Dega des Arabes, d'une végétation paradoxale, dure, compacte et remplie d'arêtes pierreuses. La dent des animaux ne peut entamer sa surface, et la solidité de sa masse est telle qu'elle suffit à faire dévier les roues des voitures comme une borne de pierre. Plante sans utilité apparente, mais intéressante par sa vitalité même qui s'affirme dans des conditions où la vie végétale paraît impossible. Au printemps, ce « chou- fleur » saharien se couvre de minuscules fleurettes rosées, dures et ligneuses, d'une durée éphémère, mais qui suffisent à perpétuer l'espèce. Parfois les Arabes décollent, non sans peine, le dur champignon et en font tm combustible qui se consume lentement comme de l'amadou.
Tout en cheminant, nous voici au pied du Djebel Mélias, qui forme la borne occidentale du col de Zenaga : au-dessus des dunes se dressent les éventails des palmiers; quelques pas plus loin, nous serions en territoire figuiguien, mais nous résistons à la tentation. Obliquant vers la gauche, nous grimpons vers le monticule où, comme nous dit Mohammed-ben-Kadour, sont les Hadjra Nektouba, ce qui signifie, en arabe, les « Pierres écrites ».
lyà, en effet, parmi les blocs épars, se distinguent de vagues écritures gravées dans la pierre et, aussi des silhouettes de bêtes de formes fantastiques. Ces gravures sont, les unes sur des pans
200 SUR LEvS CONFINS DU ML\ROC
verticaux de rocher, et d'autres, aucontraire, sur des surfaces horizontales.
Nous avons dit que ces curieux restes d'une civilisation saharienne disparue remontent à une antiquité extrêmement reculée." Sans partager l'opinion de certains archéologues qui les feraient contemporains de l'époque où coulaient encore les grands fleuves sahariens, il y a donc plusieurs milliers de siècles, nous croyons, en effet, que bon nombre de ces gravures datent des temps préhistoriques.
Ces gravures préhistoriques se distinguent, non seulement par la beauté de leur exécution, mais encore par la nature des animaux qui y sont représentés et qui ont, depuis de nombreux siècles, disparu de cette région de l'Afrique, tels que les éléphants, les girafes, les bubales.
Mais il semble que les pierres, sur lesquelles ces premiers Africains avaient gravé ces mystérieuses figures, aient conservé, au regard des générations qui leur ont succédé, un caractère mystique, sacré, qui a amené les populations plus récentes, plus proches de nous, à ajouter aux inscriptions anciennes de nouvelles gravures, de nouveaux dessins, comme un hommage de piété et de consécration. De là, juxtaposées aux premières, une série d'inscriptions dites libyco- berbères, parce qu'on les attribue aux lyibyens et aux fameux Numides berbères contemporains des Romains.
« L'âge plus récent, dit l'explorateur saharien Flamand dans . sa savante étude de cette série de dessins, est nettement indiqué par le fait que les traits pointillés de ces derniers coupent en de nombreux points les traits pleins de galbes des grands animaux de l'époque précédente, et cela manifestement. Les animaux figurés vivent actuellement tous dans la région : mouflon, cheval, panthère, chacal, outarde, autruche, etc. Le chameau — à tout seigneur tout honneur — est le plus fréquemment représenté.