LE PORT D'ORAN
que les récoltes de vins et de céréales de l'Europe ont été frappées par de continuelles intempéries, l'Algérie a vu doubler et tripler la valeur de ses produits ; c'est pour elle l'année du vin et du blé chers, l'année du milliard ! celle où, pour la première fois, son commerce a atteint et dépassé ce chiffre fatidique. Aussi, dès que nous mettrons le pied sur le sol algérien, nous verrons s'étaler partout les signes manifestes d'un état de prospérité et de richesse qui semble ouvrir à notre grande colonie des perspectives infinies.
I^e branle- bas de l'accostage et les formalités — fort sommaires — de la douane ont pris un temps assez long ; il est déjà huit heures lorsque l'omnibus nous fait gravir la longue rampe qui, tournant le dos à la vieille ville, grimpe au flanc du rocher pour gagner la nouvelle cité. C'est au sommet de cette montée qu'est notre hôtel, le Continental, vaste et élégant caravansérail moderne, dont la tenue et le confort peuvent rivaliser avec ceux des meilleures hôtelleries des capitales d'Europe.
Tout auprès, dans un cadre de verdure et d'élégants édifices, s'ouvre la Place d'Armes, le centre du nouvel Oran. N'étaient quelques palmiers qm balancent leurs lourds panaches sur la place ou au long du boulevard, et çà et là, parmi la foule, la note blanche de quelques burnous, on ne se croirait certes pas sur la terre d'Afrique. Par l'animation, le bruit des voix bien françaises, le gai tiunvdte des passants, le croisement incessant des voitures, des trams et des autos, on se croirait plutôt dans quelque grande ville de notre Midi, Marseille ou Toulon, et certes, dans ces deux- là, ne voit-on pas moins de burnous, ni moins de palmiers.
C'est qu'Or an, qui compte aujourd'hui plus de 100 000, peutêtre 125000 habitants, ne date pour ainsi dire que d'hier. Lorsque les Français y entrèrent en 183 1, il y avait à peine cinquante ans
que les Espagnols, pressés par les Turcs, avaient, après une occu-
i8 SUR LES CONFINS DU MAROC
pation de près de trois siècles, abandonné la ville que venait de bouleverser le terrible tremblement de terre de 1790. A peine relevée de ses ruines, Oran avait tout au plus 4000 habitants, dont quelques centaimes d'Européens. Son port n'était qu'une rade sans protection, et les navires devaient par mauvais temps se réfugier sous les remparts de Mers-el-Kébir. Ce n'est, du reste, qu'à partir de 1875 que le port fut vraiment constitué par l'établissement de jetées ; depuis lors, une série de travaux continuellement poursuivis, agrandis et non encore terminés, en ont fait un des havres les plus sûrs de la Méditerranée.
A la suite de notre occupation, la ville française se fonda auprès de la bourgade espagnole, dans le fond du ravin qui fut plus tard comblé et devint le boulevard Malakoff. Jusqu'en 1880, on se contenta de ce site étroit et malsain ; mais, avecle développement du port, la viUe, étouffant dans son ravin, en franchit le rebord définitivement, et s'épanouit sur l'immense plateau qui va en s' élevant jusqu'à Karguentah,, où il atteint 100 mètres d'altitude au-dessus de la mer. C'était un site sain et admirable, et dès lors l'expansion fut prodigieusement rapide.
Bien entendu, cette viUe neuve n'offre au visiteur que l'intérêt de son développement lui-même. Ses grandes et larges artères, bordées de maisons modernes, s'allongent sur les pentes assez rapides du plateau supérieur que couronne la gare de Karguentah, construite dans un. fort joli style arabe et au delà de laquelle s'étendent de plus en plus de nouveaux et vastes faubourgs. De somptueux édifices publics, malheureusement de cette fâcheuse architecture officielle qui sévit dans notre vingtième siècle, encadrent de nombreux squares bien complantés d'arbres exotiques et de palmiers. De tous côtés circulent des tramways électriques qui, soutenus par leurs trolleys, s'insinuent dans les rues les plus étroites, escaladent les rampes les plus r aides ou se laissent dégringoler jusqu'au fond des ravins et rendent ainsi