‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 63 sur 80 · I,E COI. DE LA JUIVE · texte numérisé non relu

I,E COI. DE LA JUIVE

pas ; notre aimable guide réussit enfin à nous expliquer que son cheval ne peut pas souffrir d'en voir un autre galoper devant lui sans vouloir le rattraper, ce qui fait que, notre mokhazeni étant tenu de nous précéder, nous serions condamnés au steeple- chase forcé.

La route que nous suivons est entaillée dans le flanc du Djebel Zenaga dont le sommet culmine à i 047 mètres et qui, avec l'éperon du Djebel Mélias lui faisant face, enserre le défilé de la Juive, un des trois passages qui font communiquer le cirque intérieur avec la plaine. Sur notre gauche, à mesure que nous nous élevons, le ravin étroit, resserré entre des roches noires et nues, s'allonge à demi rempH de palmiers, parmi lesquels serpente le lit profond d'un oued desséché. On comprend combien ce passage, avant la création de la route actuelle, devait être d'un accès difficile et presque impossible à franchir pour un ennemi sous le feu des défenseurs cachés derrière les roches qui le dominent de toute part. Ces cols faisaient, en somme, de Figuig une véritable forteresse, et c'est à eux qu'elle dut de rester si longtemps indépendante, même des sultans du Maroc.

Mais c'étaient là de bien piètres obstacles pour nous, quoique les Figuiguiens nous voyant, respectueux des conventions diplomatiques, nous établir à Béni-Ounif sans chercher à franchir les cols, aient d'abord pensé que c'était la crainte qui nous arrêtait. Leur erreur ne fut pas de longue durée.

Le gouverneur général de l'Algérie, M. Jonnart, dans le voyage d'inspection qu'il fit en 1903 sur les Confins Marocains, s' étant arrêté à Béni-Ounif, y reçut, le 31 mai, la visite de l'amel marocain de Figuig. Celui-ci l'avait invité à venir avec lui, non pas jusqu'à Zenaga, le principal ksar de la confédération, où luimême, tant son autorité était peu reconnue, n'eût pas pu entrer plus que les Français, mais jusqu'au col de Zenaga d'où l'on domine cette ville et l'oasis entière. Escorté d'une compagnie de

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la Légion et d'un peloton de spahis, le gouverneur se rendit au col et de là, ayant à ses côtés le général O'Connor, il put contempler enfin la mystérieuse Figuig et en étudier à la lorgnette les positions les plus importantes. De Zenaga on suivait tous les mouvements des Français, et les clanieurs, les cris de fureur de la populace montaient jusqu'au gouverneur et à sa suite. Afin d'examiner l'oasis d'un autre point, on décida de regagner la plaine par une route différente et de passer par le col voisin de la Juive. C'est au moment où l'on atteignait ce point que les indigènes se lancèrent à l'attaque de la petite troupe. Le changement de route sauva seul M. Jonnart et les personnes qui l'accompagnaient, car, engagés dans le col de Zenaga, poursuivis par les Marocains, ils n'auraient même pas pu être protégés par leur escorte exposée à tirer sur eux en les défendant.

Ce guet-apens nous coûta une vingtaine de spahis et de légionnaires blessés, mais il décida du sort de Figuig. Le 8 juin, le général O'Connor, avec un fort détachement et une section d'artillerie de montagne, occupait les deux cols, rapidement évacués par les Marocains après une faible résistance, puis il faisait bombarder Zenaga, dont une partie de l'enceinte s'écroula. Pour éviter toute complication diplomatique, on s'en tint là ; cependant la leçon avait porté ses fruits, et, le lendemain, les délégués] des sept villes venaient au camp de Béni-Ounif faire leur sou-j mission. Les traités nous empêchaient d'installer vme garnison] dans l'oasis, mais celle-ci se trouvait désormais placée sous le contrôle de notre administration. Tout en maintenant dans sesj fonctions purement honorifiques l'amel du sviltan comme gou-j verneur de Figuig, on confia la direction effective de la turbu-] lente République au chef du Bureau Arabe de Béni-Ounif.

C'est le capitaine Pariel qui fut, presque dès l'origine, chargéj de la lourde tâche de ramener le calme et l'ordre parmi ces sauvages ksouriens, et il sufiit de visiter la grande oasis pot

IvE CIRQUE DE FIGUIG 207

constater avec quelle habileté il s'est acquitté de cette délicate mission. « Pour comprendre, dit M. A. Bernard, quelle action exercent sur les indigènes ceux qui les aiment et les connaissent, il faut avoir suivi, dans les ksour si longtemps impénétrables de Figuig, le capitaine Pariel, avec sa veste de velours, son bon sourire et sa barbe de patriarche, pris comme arbitre

La palmeraie de Figuig. (Cl. Rousselet.)

dans les différends, accueilli par les paroles de bienvenue de ces ksouriens qui, il y a quelques années, manquaient lapider le général Cauchemez et tiraient sur le gouverneur général. »

A pas lents, maintenant, notre cheval gravit la pente. Nous voici au sommet de la rampe qui contourne le col et l'immense cirque de Figuig s'étale sous nos yeux. Le spectacle est superbe et, pour un vieux géographe comme moi, je puis dire impression-

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nant, car ce fut ici, jusqu'en 1903, un des lieux les plus mystérieuxj et les plus inaccessibles du globe.

Séparée de nous par un espace nu où se dressent, isolées, deux blanches koubbas, l'immense forêt de palmiers s'étend à perte de vue. Surgissant au-dessus d'une. ligne de murailles d'argile, à moitié écroulées, où s'intercalent des hautes tours rondes, bossues, cagneuses, les troncs noirs, en un alignement compact, s'élancent supportant l'immense voûte d'un vert d'émeraude dont les panaches ondulent sous le vent comme les vagues d'une mer. Sur la gauche, les flots de cet océan de palmes vont battre les terrasses roses de la ville de Zenaga et sont contenus au nord, dans toute la longueur de l'oasis, par une haute falaise dorée sur laquelle s'alignent les six autres cités de la confédération, séparées les tmes des autres par des jardins et des esplanades pierreuses. Et fermant l'horizon, magique toile de fond de ce prestigieux tableau, le sauvage massif du Djebel Grouz, dont le soleil tinte les flancs abrupts de reflets mauves, dresse ses crêtes dentelées et toutes saupoudrées de neige étincelante.

lyC pays de Figuig(i) occupe tm vaste cirque, ou plutôt une plaine longue d'environ 15 kilomètres de longueur sur moitié moins de largeur, enserrée de toutes parts d'une Hgne continue de montagnes dont les sommets dépassent en moyenne de 300 à 500 mètres l'altitude de la plaine située elle-même à 860 mètres : à l'ouest et au nord; le Grouz (1407 m.) ; le Djebel Haïmer (i 171 m.) et le DjebelMaïz (1800 m.) ; à l'est, le Béni-Smir (2 000 m.) ; enfin, au sud, l'étroite crête formée par les Djebel Sidi-Youssef (1662m.), Taghla (1115 m.), Zenaga (1047 m.) et Mélias (i 275 m.), véritable rempart séparant l'oasis du désert et où s'ouvrent les trois portes, les cols de Taghla, de Zenaga et de la Juive. I,' oasis n'oc-

I. Les Arabes désignent sous le nom d'el Figuig, ce qui signifie « la Petite Porte, le Petit Passage » l'ensemble de l'oasis ; on devrait donc dire « le Figuig » et non pas Figuig, ainsi que l'usage s'en est établi.

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