‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 65 sur 80 · LA PLAINE DE BAGHDAD · texte numérisé non relu

LA PLAINE DE BAGHDAD

lement de son toit, mais de table, chaises et couverts, mais il faut apporter ses provisions, vivres et boisson.

Du reste, notre perplexité est de peu de durée. A peine informé de l'incident, notre mothazeni éperonne son cheval et pique des deux vers le col pour aller quérir notre déjeuner à Béni-Ounif. De son côté, Mme V... doit songer à mettre à l'abri son éqviipage qu'elle ne peut abandonner dans la plaine durant notre visite des ksour, et elle reprend le chemin du col pour gagner Zenaga où elle a une écurie.

Et nous voilà seuls, ma femme et moi, au [pied des remparts renfrognés de la farouche Figuig, dans la sinistre plaine de Baghdad où ne se montre en ce moment âme qui vive ; loin de tout secours dans le cas de l'attaque imprévue de quelque fanatique ! J'ai bien un petit revolver de poche, mais à quoi bon ?... Et puis, le calme avec lequel notre cavalier, responsablej de notre sécurité, nous a abandonnés ici en ce lieu où, il y a si peu de temps encore, c'eût été la torture précédant la mort pour tout Européen qui s'y fût aventuré, ne témoigne- 1- il pas de la superbe confiance en notre force, en le prestige que nous inspirons à ceux qui nous servent. Du reste, ma compagne — ■ peut-être parce qu'elle ne se rend pas compte du danger toujours possible, puisque le Bureau Arabe lui-même interdit pareilles imprudences — manifeste une telle sérénité que mes appréhensions s'évanouissent bien vite.

Traversant de petits champs d'orge dont les carrés d'un vert d'émeraude sont encadrés de murettes d'argiles destinées à retenir les eaux d'irrigation, nous nous dirigeons vers l'enceinte, où, au pied d'une tour, bizarrement inclinée, s'ouvre un étroit passage. Et, précisément, comme nous approchons, un grand et noir ksourien, de fière mine sous ses haillons et qui sans doute surveillait nos mouvements, sort de derrière la tour et se dirige vers nous. Va-t-il nous interdire l'entrée de l'oasis ? Non, sa figure s'illumine d'un sourire, et il nous salue en passant près de nous.

Désormais rassurés et sans attendre le retour de nos guides, nous avançons. Ce que nous avions pris pour une porte de l'oasis, n'est que l'entrée d'iui jardin, et nous voici sous l'ombre épaisse des palmiers.

« De tous les arbres, le dattier, a dit Isabelle Êberhardt, est celui qui ressemble le plus à une colonne de temple. » Et, en effet, ces troncs droits, cylindriques, alignés, soutenant à quelque 15 à 20 mètres de hauteur des voûtes de feuillage aux courbes harmonieuses, aux puissantes nervures, donnent bien l'impression d'un immense sanctuaire. Une lumière étrange, mystérieuse, tamisée par les étroites folioles et où les tons verdâtres se mêlent à des rais de pourpre et d'or, remplit ces longues nefs qui semblent ainsi éclairées par de féeriques vitrages et que limitent au loin des ombres lumineuses. Ici règne une fraîcheur délicieuse, reposante ; dans le silence absolu, que ne trouble ni le chant d'un oiseau, ni le cri d'un homme, on éprouve vraiment une sensation de mystère oppressant, d'angoisse mystique.

Et vraiment ces palmeraies sont des sanctuaires, car c'est à elles seules que le désert est redevable de la vie ; sans elles, de l'Atlas au lointain Niger, l'Afrique ne serait qu'im affreux désert où nul n'eût jamais pénétré ; espacées, disséminées parfois trop chichement, elles forment cependant à travers tout le Sahara les seules étapes où puissent s'arrêter les hommes ; à elles seules, elles suffisent à les faire vivre et vont même, comme dans le Touât, le Drâ, le Tafilalet, jusqu'à l'enrichir.

On a pu dire que le dattier suffit à tous les besoins, mais il demande pour cela des soins patients et continus. Le proverbe arabe ■ dit de lui : « La tête dans le feu, le pied dans l'eau ». Et cette ■ eau dans le désert, trésor inestimable, ne peut être réimie, amassée, dirigée que par des travaux qui semblent prodigieux lorsqu'on les examine de près et qui ont demandé parfois le labeur de nombreuses générations : foggaras ou canaux souterrains de plusieurs

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kilomètres, puits, séguias. Une fois cet élément obtenu, sa répartition doit être faite avec un soin jaloux, car le dattier demande une irrigation régulièrement espacée ; et c'est cette distribution, source de richesse, qui est la cause de toutes les querelles, de toutes les luttes entre tribus, entre ksour.

L'arbre planté, artificiellement fécondé, irrigué, donne seul des fruits, car le dattier sauvage est stérile, et ces fruits sont la base de la nourriture du Saharien. Mais multiples sont encore les ressources qu'il offre ; les stypes [djerid en arabe) longs et flexibles servent à confectionner les plafonds des maisons, les clôtures des jardins, les battoirs des blanchisseuses. Des folioles séchées, on tresse les nattes, les couffins ; et les troncs, entiers ou refendus, forment la charpente des maisons, dont l'étroitesse des pièces tient au peu de portée de ce bois fibreux. Ajoutons que les noyaux concassés des fruits servent à la nourriture du bétail, et enfin que la sève extraite du bouquet terminal donne le vin de palmes, boisson fermentée et capiteuse fort appréciée des ksouriens.

Aussi, le dattier, source de la richesse saharienne, puisque son produit annuel peut s'évaluer de 15 à 20 francs, sert-il de base à l'impôt que nous imposons aux ksouriens, et ceux-ci acceptent d'autant plus cette contribution qu'elle est relativement minime, I ou 2 francs par arbre en rapport, tandis qu'autrefois le ksourien cultivait et le nomade pillard récoltait.

Mais là ne s'arrêtent pas les bienfaits du dattier. Sous ce climat de feu, c'est l'ombre seule des voûtes épaisses des palmeraies qui permet la culture des céréales et des fruits : c'est là qu'on sème et récolte l'orge et le blé, les fèves, les haricots et les pois chiches, les courges, les tomates, les piments et autres légumes ; là que croissent, abrités du vent et des ardeurs solaires, les figuiers, les grenadiers, les orangers, les citronniers, les abricotiers, et aussi le henné qui sert à embellir les femmes. « Le dattier est le père

de l'oasis et l'eau en est la mère », dit le proverbe berbère.

Un bruit de galop vient troubler le silence du sanctuaire et nous arrache à nos réflexions : c'est Mohammed- ben-Kadour, qui rapporte triomphalement notre déjeuner ; et avec lui, Mme V..., qu'accompagnent quelques jeunes ksouriens qui vont nous servir de guides.

L'enceinte, qui enveloppe la palmeraie de Figuig, n'a pas à proprement parler un caractère défensif ; elle est constituée par les murs qui divisent l'immense forêt en d'innombrables jardins séparés à d'assez longs intervalles par des ruelles tortueuses, A leur débouché dans la plaine, ces passages ne sont fermés d'aucune porte ou barrière ; mais, en général, de hautes tours d'argile, placées à proximité, servent, en cas d'attaque, à en protéger l'accès. L'enchevêtrement de ces ruelles, souvent si étroites que des cavaliers s'y croisent avec quelque peine et que dominent des murs de près de trois mètres de hauteur, forme un véritable labyrinthe où il serait fort difficile de s'orienter sans guide.

Le capitaine Pariel nous a lui-même tracé l'itinéraire à suivre pour cette première journée dans Figuig, itinéraire qui s'écarte sensiblement de celui que les hôteliers tracent atix touristes, mais qu'on ne saurait trop recommander, car il permet, non seulement de voir tout ce qui est intéressant dans l'oasis, mais encore d'aborder chaque ksar sous son plus saisissant aspect. Voici les indications principales : Entrer dans la pahneraie par le « Chemin des Cascades ». — Ksar d'el Maïz : y entrer par la porte Sud. — Ksar des Ouled-Sliman. — Oudaghir : déjeuner chez la Juive ; visite de la ville après déjetmer. — • A la sortie du ksar, sources de Zenaga. — Le Djorf. Descente sur Zenaga. — Retour par le fond du col de Zenaga.

Nous entrons donc dans l'oasis par la ruelle que le capitaine Pariel a baptisée le « chemin des Cascades », terme tm peu ambitieux, car ce sont, du moins en ce moment, de bien modestes

NOTRE ZETTAT

cascatelles que forment les sources descendues du Djorf ; mais c'est néanmoins un spectacle charmant, en pleinrdésert, de voir de toutes parts ces clairs ruisseaux clapoter gaiement au long de

Le chemin des Cascades à Figuig. {Cl. L. Rousselet.)

ces murs branlants que les ombres lumineuses colorent de tons rose et or.

Un jeime ksourien, qui s'est institué d'autorité notre zettat, ou guide responsable de notre sécurité, marche devant nous ; il est vêtu d'une longue chemise blanche serrée à la ceinture par

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une sangle de laine grise et abrite sa tête nue et rasée sous le pan d'un voile de coton dont il s'enveloppe comme d'un burnous. Son visage bronzé, aux traits fins et réguliers, est éclairé par des yeux pétillants de malice et d'intelligence ; et, en effet, ce gentil spécimen des « sauvages » de Figuig baragouine assez de mots français pour se faire à peu près comprendre. Si nous donnons ces détails, c'est comme exemple de la rapidité avec laquelle nous arriverons, si nous savons nous y prendre, à rapprocher de nous les éléments jeunes de cette population, alors que très probablement les adultes, en se soumettant, resteront irréductibles.

Rude et farouche peuple, en effet. Comme nous parvenons à un étroit carrefour, formé par une ruelle transversale, notre jeune Figuiguien nous désigne de la main un palmier dont la tête touffue dépasse à peine la crête d'un mur. Là, il y a quinze jours à peine, un Ouled-Sliman, embusqué dans les feuilles, a fusillé, à bout portant, un homme d'el Maïz qu'il accusait de lui avoir dérobé quelques légumes.

Motif futile, mais qui eût suffi autrefois à déchaîner de sanglants combats entre les deux tribus auxquelles appartenaient la victime et le meurtrier. Actuellement, le cas a dû être soumis au jugement du capitaine Pariel, arbitre suprême, et, en attendant ■ sa décision, le ksar des Ouled-Sliman et celui d'el Maïz vivent^ daris un état d'hostilité latente ; comme les deux bourgades ne sont séparées que par un espace de quelques centaines de mètres, on s'est hâté, de chaque côté, de murer les portes dans les parties des enceintes qui se confrontent, de sorte qu'auctm des membres des deux tribus n'ose plus s'aventurer dans le chemin, des Cas- J cades et doit faire un grand détour pour gagner la plaine.

Avant notre occupation du pays, on se battait presque continuellement de bourgade à bourgade, et souvent de quartier à quartier dans le même ksar. Parfois, comme dans les petites ré-

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