LA SOCIÉTÉ BERBÈRE
contraire des Arabes, soumis à toute une hiérarchie de chefs, de nobles, chez les Berbères, tous, du plus pauvre au plus riche, se considèrent comme égaux.
Sans nous laisser entraîner trop loin, prenons l'organisation de Figuig, véritable république fédérative, comme exemple. Chaque ksar y est gouverné par une djemaâ, véritable petit sénat, puisqu'il n'est composé que des principaux chefs de famille, des notables les plus âgés de la tribu. L,es djemaâs des ksour formant l'ensemble de la confédération sont indépendantes les unes des autres. « Ces assemblées, dit M. A. Bernard, n'élisent aucun chef, et leurs membres sont nommés à vie sans aucune hérédité. En temps de guerre, quand la sécurité générale est compromise, les djemaâs des divers ksour se réunissent, mais, si critiques que soient les circonstances, elles n'élisent jamais de chef suprême. Chaque année, la djemaâ prélève sur le revenu de chaque maison tme certaine quantité de paille, d'orge, de dattes, et constitue ainsi une espèce de fonds de réserve pour les dépenses à prévoir : hospitalité envers les étrangers, invités, ambassadeurs, fournitures pour la guerre, etc. La djemaâ inflige des amendes pour toutes sortes d'infractions. C'est ainsi que, devançant les plus récentes réglementations de la circulation des grandes villes, elle interdit de circuler à certaines heures dans un certain sens par les rues étroites des ksour et des jardins ; les mauvaises têtes qui enfreignent cette prescription payent une amende. Des règlements sévères concernent l'entretien des canaux d'irrigation, travaux pour lesquels chacun doit une partie de son temps. »
En somme, la djemaâ gère toutes les affaires criminelles, civiles, politiques et financières ; elle est essentiellement chargée de l'entretien de la mosquée et du cimetière, s'occupe des discussions entre propriétaires, de la distribution des eaux d'irrigation, de la police, rend la justice, fait payer le prix du sang en cas de meurtre. Mais, il y a, comme en toutes choses humaines.
xine ombre à ce tableau. « Tous ces groupements sont divisés en sofs. Ce sont les querelles des sofs qui sont le fond même de l'âme berbère. Ces querelles font que partout, dans chaque tribu, dans chaque ksar, il y a deux partis groupés autour des personnalités plus ou moins marquantes, acharnés à s' entre- tuer, et préférant s'allier à l'étranger, fût-il même chrétien, que de se réconciher avec le sof adverse. Et ce sont d'âpres luttes pour le pouvoir, accompagnées de dénis de justice de la part du sof triomphant, d'assassinats, de proscriptions et de crimes de toutes sortes, engendrant d 'interminables vendettas. »
Ce sera la tâche de la France, devenue la souveraine et l'arbitre de la société berbère, tout en respectant cette organisation séculaire, basée sur de si nobles principes, d'en faire disparaître les tares qui l'ont si profondément altérée. Les résvdtats déjà obtenus par notre intervention à Figuig permettent d'espérer que cette tâche n'est nullement irréalisable.
Nous éloignant du carrefour du guet-apens, nous continuons à suivre le « chemin des Cascades » qui s'enfonce par de brusques détours entre les hautes murailles couronnées de palmes, puis gravit peu à peu les talus rapides formant la base de la grande falaise. Bt, brusquement, nous débouchons dans un étroit défilé de roches éboulées qui nous conduit au pied même de l'escarpement principal. Constitués par le lent dépôt calcaire des sources qui descendent du plateau, des amas de travertin d'un jaune d'or veiné de rouge se suspendent au-dessus de la crête en stalactites arrondies, ou se creusent en grottes tout scintillantes de cristaux ; et parmi ces blocs s'élancent, comme placés par la main d'un artiste, quelques groupes de palmiers, qui complètent ce coin charmant.
Par un sentier taillé dans le roc, nous grimpons le dernier ressaut de la falaise, et nous voici, surplombant la mer de palmes, sur le plateau supérieur. Devant nous, une longue ligne d'épais