BIJOUTERIE SAHARIENNE
Assistés de l'excellente Mme V... qui entretient des relations suivies avec ces négociants, nous faisons quelques achats à des prix modérés, surtout comparés à ceux qu'on nous eût faits dans les magasins de Béni-Ounif ; puis, toujours sous la direction de notre cicérone, fort populaire à el Maïz, nous nous dirigeons vers le quartier des orfèvres.
Celui-ci se confond avec le Mellah, car la fabrication et le commerce de la bijouterie sont exclusivement réservés aux Juifs qui forment ici une communauté très importante. Et, tandis que les fabricants berbères nous ont impassiblement attendus sur leur comptoir, n'arrêtant même pas leur minutieux travail pendant que nous leur parlions, à peine avonsnous franchi le seuil du quartier juif que nous sommes assaillis par une bande de jeunes Israélites nous offrant toute une bimbeloterie sans grande valeur, mais d'un travail curieux : bracelets et agrafes d'argent, bijoux en « or du Soudan », talismans, boîtes à amulettes décorées d'émaux grossiers, marteaux et hachettes de cuivre joliment ciselés, poignards à gaine de métal. On sent que déjà les astucieux trafiquants ont compris le parti à tirer de l'ignorance des touristes et que tous ces bibelots, grossières copies de la bijouterie saharienne, ont été fabriqués dans ce but. Tout cela ne manque pas d'intérêt cependant et peut s'acquérir à des prix fort modiques, dix à vingt fois au-dessous de la valeur fixée de prime abord par le marchand.
Mais il faut aller jusqu'aux échoppes où travaillent eh
public les pères de ces jeunes courtiers, et là on trouve,
et l'on voit même fabriquer devant soi, de barbares
bijoux, d'une réelle valeur et d'un style archaïque intéressant.
Le métal le plus employé pour ces parures destinées aux
beautés sahariennes est l'argent, rarement l'or, souvent 1' « or du
Soudan ».
Ce dernier métal n'est qu'un trompe-l'œil, bon tout au plus
à tromper les naïfs Berbères. Voici ce que nous dit à ce sujet M. E. Gautier, en parlant des mines des environs de Figuig : « Toutes les mines de cuivre sont considérées par les indigènes comme mines d'or et d'argent ; ils n'y soupçonnent pas la présence du cuivre. En poussant un peu plus loin l'investigation, on s'aperçoit que tout le minerai est extrait pour le compte des orfèvres juifs établis à Figuig. Ces ouvriers habiles font de curieux bijoux d'argent et d'or. L,a matière de ces derniers est qualifiée par le vendeur « or du Soudan » ; mais, comme cet or se recouvre très vite d'une pellicule de vert- de-gris, il y entre assurément une forte proportion de cuivre marocain. L,e peu de minerai de cuivre, annuellement extrait du Djebel Maïz ou des gisements voisins, sert donc, à peu près exclusivement, à des alliages de bijouterie, inavoués et fructueux. »
Après quelques emplettes dans les échoppes juives, Mme V... nous entraîne vers les sombres profondeurs du Mellah. Dans les ruelles étroites et boueuses se tiennent, assis sur les bancs de terre qui bordent les façades, des vieillards au type patriarcal, à barbe blanche, les deux longues mèches frisées pendant de chaque côté du visage sous la chéchia noire. Des jeunes gens bruns et barbus, vêtus de courtes tuniques, des enfants demi-nus, des femmes parées de colliers et de bijoux se pressent autour de nous et nous accueillent avec de bienveillants sourires. On nous invite à entrer dans les demeures et, par des portes basses, nous pénétrons dans des cours étroites où la lumière descend à peine, arrêtée par les galeries de bois qui s'accrochent aux murs et aussi par les linges, les oripeaux suspendus à des cordes tendues en travers. En général, l'hôte vient au-devant de nous et, après de profonds saints, nous fait les honneurs de sa maison: en des pièces obscures, des femmes, des enfants, les unes s'occupant des soins du ménage, les autres épelant ou écrivant des caractères hébreux sur une ardoise ; çà et là, dispersés, quelques meubles minables, mar-