LES DEUX RABBINS ET LE BERBERE
vage, même un. long éloignement du pays, comme le démontre l'anecdote suivante :
« Un jour arrivent dans une oasis deux rabbins quêteurs de Jésusalem. Comme ils passaient sur le marché, un musulman leur saute à la gorge. « Ce sont mes Juifs ! s'écrie- 1- il. Je les reconnais. Il y a quarante ans, tout jeunes encore, ils s'enfuirent avec leur père. Enfin Allah me les rend ! Qu'il soit loué ! » Les pauvres rabbins de se récrier que depuis dix générations leurs familles habitaient Jérusalem. Jamais eux-mêmes n'avaient quitté la ville sainte avant cette année, et plût au Ciel qu'ils n'en fussent jamais sortis ! « Qu'Allah maudisse votre voleur de père ! s'écrie le Berbère. Je jure que je vous reconnais et que vous êtes mes Juifs ! » Et il les emmène chez lui. Il ne leur rendit la liberté qu'au prix de 800 francs, que paya pour eux la communauté Israélite de l'oasis. »
Les Israélites qui, aux yeux des musulmans, ne sont pas des hommes, à qui les armes, les chevaux sont interdits, ne peuvent être qu'artisans ou commerçants. Pauvres, ils exercent divers métiers : ils sont surtout orfèvres et cordonniers ; ils travaillent aussi le fer et le cuivre, sont marchands forains, crieurs publics, changeurs, domestiques dans le Mellah. Les riches sont commerçants et surtout usuriers....
Dans tout le pays où s'est implantée l'influence française, ce régime d'exception a, bien, entendu, cessé ; mais, déprimés par de longs siècles d'oppression et de mépris, pillés et rançonnés sans merci à tous propos et à cause de cela obligés à une constante dissimulation, les Juifs sahariens ne se présentent pas évidemment sous un jour très favorable; aussi la plupart des voyageurs ont porté sur eux des jugements sévères. Isabelle Eberhardt, qui était elle-même d'origine israélite, a dit d'eux : « Le Juif du Sud se distingue surtout du mulsulman par sa vulgarité. Il n'a pas la moindre idée de ce que nous appelons un sentiment
230 vSLîR LES CONFINS DU MAROC
noble, et c'est en quoi réside, sans doute, le secret de sa force insinuante et commerçante; quand il veut s'adapter, il n'est pas gêné par son pli personnel. » Mais c'est précisément de cette facilité d'adaptation que nous devons tirer parti pour relever de la déchéance morale ces Juifs marocains qui ont donné tant de preuves de vigueur en résistant durant des siècles à des conditions d'existence plus défavorables encore que celles qu'eurent à subir les diverses branches de leur race en d'autres contrées. On ne peut nier qu'ils sont doués de qualités intellectuelles infiniment supérieures à celles des grossiers Berbères et de la grande majorité des Arabes du Sud. Bien avant notre arrivée, ils avaient accaparé tout le commerce des oasis ; depuis, ils n'ont pas été longs à comprendre le parti qu'ils pouvaient tirer de la sécurité et des commodités que nous apportions, et ils n'ont pas hésité à entrer en concurrence avec les négociants européens de Béni-Ounif. « Désireux de faire une fortune rapide, ces derniers, dit M. Ed. Déchaud, ont vendu à des prix très élevés des marchandises de qualité inférieure et n'ont pas toujours eu la juste perception des égards qu'ils devaient à leurs clients. Les Figuiguiens, au bout de fort peu de temps, se sont arrangés de façon à se passer de leur intermédiaire, tout en usant de la facilité de transport que leur donnait la création de la voie ferrée. Ils ont pris le train et sont allés faire eux-mêmes leurs commandes à Oran. Ils ont actuellement des relations avec les principaux centres du Tell ; ils traitent au cours, sur lequel ils sont très renseignés, de gros chiffres d'affaires d',orge, de sucre, de thé, de cotonnades, etc. ; ces denrées et articles leur sont expédiés en gare d'Ounif, où ils viennent en prendre livraison pour les transporter directement à Figuig. »
Mais, l'heure du déjeuner a depuis longtemps sonné, et, sans poursuivre notre visite du ksar, dont nous avons, du reste, vu la partie vraiment intéressante, nous nous hâtons de sortir d'el Maïz pour gagner Oudaghir. Cette ville est, du reste, très proche;