CHEZ REBECCA
sa longue ligne de remparts de terre, au-dessus desquels apparaît seule la haute tour carrée d'un blanc minaret, s'allonge, à une centaine de mètres de l'enceinte maïzienne.
En quelques instants, nous avons franchi la courte distance et entrons dans la capitale du Djorf par un étroit portail, près duquel des nomades déguenillés et farouches ont planté leurs tentes noires. Une large place s'étend derrière lamuraille et, parmi les maisons qui l'encadrent, on nous montre la demeure de la Juive Rébecca, qui doit à sa qualité d'Algérienne de ne pas être reléguée au Mellah.
Là, dans une pièce étroite, mais fort propre et meublée à l'européenne, nous sommes très gracieusement accueillis par la brave femme qui a vite fait, grâce aux provisions apportées, d'organiser notre déjeuner. Installée depuis plusieurs années à Figuig, elle se livre au commerce et est en relation avec les notables des ksour ; aussi, comme elle parle fort bien français, elle nous fournit, au cours de notre repas, d'intéressants renseignements émaillés d'amusantes anecdotes. Nous lui demandons pourquoi elle n'organise pas un rudimentaire restaurant qui rendrait grand service aux touristes, mais elle nous répond que « les temps ne sont pas encore venus » ; ses fanatiques voisins ne verraient pas d'un bon œil la création d'un pareil établissement en plein quartier musulman ; elle est supposée offrir seulement l'hospitalité aux voyageurs de sonpays et ne peut être inquiétée pour cet acte conforme aux usages indigènes. Elle n'accepte, du reste, qu'une modique rétribution pour le café ou le thé à la marocaine qu'elle offre à ses hôtes.
Comme nous sortons, après déjeuner, de chez Rébecca, on nous conduit hors de la ville pour nous montrer alignés au centre de l'esplanade une vingtaine de soldats armés de fusils et vêtus du costume disparate des réguliers du Makhzen, chéchias rouges, courtes vestes et caleçons de toile plus ou moins déguenillés.
jambes et pieds nus. C'est la garnison chérifienne de Figuig qui manœuvre sous les regards goguenards de quelques Bédouins !
Tout près de là, du reste, en une modeste bicoque, demeure l'amel, que le sultan du Maroc entretient ici comme témoignage de sa souveraineté sur le Figuig. Étrange gouverneur qui n'oserait même pas s'aventurer à l'intérieur d'aucun des ksour. « Sa situation, dit M. A. Bernard, est en quelque sorte symbolique. Les Figuiguiens n'ont jamais pu l'admettre et renvoyaient autrefois à Fez, montés à rebours sur un âne, les fonctionnaires qu'on leur adressait. Aujourd'hui, le pacha vit à la lisière du ksar d'Oudaghir, en dehors des remparts, à côté de gens sans aveu que la djemaâ n'autorise pas à pénéter à l'intérieur des murailles et qui habitent des huttes de roseaux avec les askris de Sa Majesté Chérifienne. » C'est cependant par respect pour cette fiction de souveraineté marocaine que la France s'abstient de laisser un seul de ses soldats pénétrer dans la grande oasis !
Et maintenant, franchissant de nouveau la porte et précédés de notre mokhazeni menant son coursier par la bride, nous procédons à la visite d'Oudaghir, le plus grand, le plus beau, le plus populeux ksar du plateau supérieur.
Il serait futile de chercher à décrire l'enchevêtrement de ces ruelles étroites, dessinant le plus imprévu labyrinthe entre des maisons basses pour la plupart, aux murs d'argile non crépie et d'une architecture renfrognée. Ici aucun détail particulier n'arrête le regard, mais l'ensemble présente un aspect de vie primitive et barbare qui produit une impression profonde.
Le dédale des ruelles, à travers lesquelles notre guide nous entraîne, est à chaque instant coupé par de longs couloirs voiités, et ces couloirs ne sont pas seulement formés, comme à Tunis ou à Alger, par des planches ou des toiles destinées à abriter des ardeurs du soleil, mais par les planchers des maisons mêmes enjambant par- dessus la voie publique, de sorte qu'il règne