‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 74 sur 80 · DANS LE LABYRINTHE D'OUDAGHIR · texte numérisé non relu

DANS LE LABYRINTHE D'OUDAGHIR

SOUS ces voûtes une obscurité de cave. Ces passages, si nombretix qu'ils doivent occuper au moins la moitié du développement total des rues, ont souvent 20 ou 30 mètres de longueur, parfois plus de 50, et on ne s'y avance qu'en tâtonnant, pour se retrouver quelques instants après à demi- ébloui par l'éclatante lumière qui inonde la rue seulement plafonnée d'un ruban de ciel implacablement bleu. Mais bientôt les yeux s'habituent à ces continuelles alternances, et on s'apprend à distinguer le curieux spectacle qu'offrent ces tunnels obscurs ; tandis que, dans l'étroite voie, défilent incessamment piétons et animaux de charge qui gHssent autour de vous comme des ombres, sans vous bousculer, sans même vous effleurer, on aperçoit, silhouettes imprécises, les oisifs accroupis au seuil obscurde leur demeure ou sur les hautes banquettes de pierre qui garnissent les côtés du corridor. On se prend à songer, si l'on avait à conquérir ces villes par la force, ce que serait la guerre des rues,encet inextricable labyrinthe dont chaque lézarde des murs peut se transformer en meurtrière. Et ici vraiment, dans l'obscurité de ces défilés de murailles qui semblent inviter le guet-apens, l'on se sent Uvré sans défense à la merci de cette foule barbare. De quel secours pourrait être le mokhazeni quinous précède, si d'un des seuils noirsqui s'ouvrent sur le sinistre coupe- gorge s'élançait sur nous quelque fanatique? Mais, qu'on se rassure, le plus grossier Berbère, le plus farouche même qui vous abattrait d'un coup de fusil au coin d'un champ, vous considère comme son hôte dès qu'il vous a autorisé à pénétrer dans son ksar.

Et cependant on se sent plus à l'aise chaque fois qu'on sort de ces tunnels. Quel charmant constraste alors que celui de ces façades où la lumière se joue en tons roses ou dorés, colorant de teintes bleuâtres les ombres légères des auvents ou des portiques. I,à, sur des placettes exiguës, des hommes, assis par groupes sur le sol, discutent à mi- voix ou somnolent en égrenant le lourd chapelet

coraniqtie ; quelques-uns — nomades du Bled sans doute, car les ksouriens ne portent pas leurs armes dans la ville — tieiment leur fusil entre leurs jambes et s'entretiennent peut-être du djich ou du rezzou qu'ils préparent. Mais, sauf quelques bourricots, parfois un chameau, nulle part aucune trace d'activité. Du reste, Oudaghir n'ayant aucune industrie, ni brodeurs, ni juifs, il n'y existe rien qui ressemble à une boutique ; chacun y vit pour soi et par soi.

Il est un point sur lequel il nous faut insister : c'est l'extrême propreté qui règne dans ces petites cités figuiguiennes. Nous qui nous souvenons des rues fangeuses et puantes d'Oudjda, nous sommes étonnés de ne rencontrer ici ni ordures, ni boue, ni surtout de mauvaise odeur (notons en passant que le « tout à l'égout » est depuis longtemps de règle, grâce à l'abondance de l'eau dans tous les ksours de Figuig) ;et vraiment, s'il en était autrement, quel foyer de pestilence serait une ville semblable, presque à moitié privée de lumière.

Du reste, les vêtements des habitants semblent participer de ces mêmes principes de propreté imposés par les djemaâs ; ce ne sont que beaux burnous, haïks blancs, gandouras bien nettes ; on est frappé de l'apparence aisée des habitants.

Des femmes, on voit peu de chose, et, quoique les Berbères se voilent rarement, la plupart, de? qu'elles nous aperçoivent, se cachent le mieux qu'elles peuvent. Sur les vieilles seulement on peut juger du costume.

Le vêtement féminin, semblable à celui des femmes des anciens Hébreux, se compose d'une pièce d'étoiïe unique attachée sur les épaules et serrée à la taille par une épaisse ceinture ; un voile court retombant sur les épaules couvre la tête, dont les cheveux tressés en nattes encadrent le visage. Jeunes et vieilles portent de grosses boucles d'oreilles, des agrafes de même métal, des colliers de verroterie, des bracelets de corne ou parfois d'argent ;

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souvent aussi des bracelets du métal ornent les chevilles ; les pieds sont chaussés de belras, babouches ou sandales de cuir rouge.

N'était la prestigieuse lumière du Sahara, combien mornes et tristes paraîtraient ces agglomérations de maisons de terre, de forme cubique, aux arêtes effritées, sans saillies ni ornements, semblables à de gigantesques termitières ; mais l'ardent soleil, qui les cuit et les recuit, transforme ces blocs d'argile en masses rutilantes où se jouent les tons fauves, les ors, les rouges, découpant en un lacis de broderies les mille aspérités de leurs murs nus ; et malgré l'aspect de ruines que leur donne la pluie furieuse des orages qui émousse les arêtes, ravine les façades, ces ksour sahariens constituent, sous l'azur invraisemblable de ce ciel, entre le cadre mouvant des palmes, des tableaux d'un éclat et d'une vigueur incomparables.

Nous avons déjà dit que les seuls matériaux de construction étaient fournis par l'argile pétrie en blocs informes ; pour les charpentes, on se sert de poutres de palmier. Parfois les murs sont crépis à la chaux et l'encadrement des portes peint de couleurs vives.

lyCs maisons n'ont généralement qu'un rez-de-chaussée, souvent un étage, rarement deux : elles sont toujours couronnées de terrasses, sur lesquelles, comme dans toute l'Afrique du Nord, les femmes se tiennent après le coucher du soleil ; peu ou point de fenêtres sur les façades,les pièces n'étant éclairées que par la cour, étroite et carrée, qui occupe le centre du bâtiment. Que sont ces maisons à l'intérieur ? Il est malaisé de le savoir, les Figuiguiens ne laissant jusqu'ici pénétrer aucun infidèle dans leurs demeures: cependant, à juger par celles des Juif s, plus accessibles, elles doivent se composer — sauf chez les grands personnages — de nombreuses chambrettes de dimensions exiguës et n'ayant pour meubles que des nattes, des tapis, des coffres. Mais

toutes ont de l'extérieur, avec leurs profils rectilignes, leurs murs rouges, le même aspect sinistre de forteresse, de prison.

Ainsi, au gré de nos guides, nous errons pendant plus d'une heure à travers les inextricables méandres de la mystérieuse et captivante cité, d'où nous serions bien embarrassés de sortir si nous étions brusquement abandonnées à nous-mêmes. Un moment, nous passons devant la mosquée au blanc minaret et, parla porte ouverte, nous apercevons une grande pièce obscure, sous des arcades dentelées les fidèles en prière ; nous ne jetons qu'un regard furtif, car notre curiosité pourrait déplaire. Puis, par d'autres carrefours, d'autres terriers noirs, nous gagnons la porte du Sud et nous nous retrouvons sur le plateau, parmi les jardins où se balancent les panaches des hauts palmiers.

Ce coin du plateau est vm des plus riches en eau ; de tous côtés y jaillissent des sources, dont tme partie sevdement est employée aux besoins de la ville et des jardins supérieurs, tandis que la plupart, captées en de profonds foggaras, descendent vers la grande palmeraie.

Parmi ces sources, une des plus riches est la fameuse Aïn- Tzadert, objet de si longues luttes entre Oudaghir et Zenaga.

Le bordj ou petit bastion que les Zenaguiens vainqueurs élevèrent pour protéger leur précieuse conquête se dresse au rebord même du plateau, accrochant sa pittoresque tour d'argile audessus de l'abrupt talus. De la terrasse qui l'avoisine, on a de nouveau un admirable panorama d'ensemble de la grande oasis, avec, devant soi, toute l'étendue de la palmeraie enveloppant le grand ksar de Zenaga et, cette fois, au fond, la ligne dentelée de la chaîne des cols dont les élégantes pj^ramides semblent vêtues de velours violet. Vue superbe certainement, mais dont doivent se contenter en général les touristes, que les guides d'hôtels se bornent à conduire ici et à Zenaga, alléguant de chimériques dangers dans la visite des autres ksour.

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Par un chemin en lacets, nous redescendons vers la palmeraie, et en quelques minutes nous nous retrouvons sous la voûte lumineuse des grands dattiers. Cette partie de l'oasis appartient à Zenaga, etles richeset cupidescitoyensyont accumuléles canaux et les réservoirs. Quelques-uns de ceux-ci sont de vastes bassins aux margelles de pierre. Leur miroir glauque, qu'ombragent

La falaise du Djorf à Oudaghir. [Cl. Gleiser.)

les larges palmes aux courbes harmonieuses, forme, en cette forêt silencieuse, le centre de petits motifs pleins de mystère et de fraîcheur.

En des sentiers étroits et contournés, bordés de murailles croulantes, à travers des jardins où l'orge naissante enveloppe d'un épais tapis vert les massives colonnes des palmiers, nous gagnons Zenaga.

C'est, comme nous l'avons déjà dit, la plus peuplée et la plus riche de la Confédération figuiguienne ; celle aussi qui manifesta le plus ouvertement son hostilité contre les Français, et

la large brèche que nos canons ont pratiquée dans son enceinte témoigne encore du châtiment qui lui fut infligé. Mais tout cela a bien changé depuis, et Zenaga est aujourd'hui, comme étant le plus facilement accessible de Béni-Ounif, le ksar qui reçoit le plus de touristes européens. Peut-être moins pittoresque qu'Oudaghir, il offre le même enchevêtrement de ruelles étroites coupées par de longues et noires galeries ; mais les maisons y sont en général plus hautes, plus massives, plus renfrognées. Nulle part, aucune trace de commerce, aucune boutique, aucvm café public ; seulement de loin en loin de petites places, de larges et irréguliers carrefours, où, accroupis, se réunissent les indolents ksouriens.

A notre approche, les conversations s'arrêtent. Tandis qu'à Oudaghir parfois on nous saluait, ici on se contente de nous regarder, les uns d'un air de mépris indifférent, d'autres, les vieux, avec un mouvement de lèvres marmottant quelque imprécation: on sent que si le Zenaguien s'est soumis à la force, sa haine n'est pas encore éteinte, et qu'il faudrait bien peu de choses pour la rallumer. Cependant, ici encore, on n'a à craindre aucune manifestation d'hostilité, et ces farouches Berbères se laissent même très paisiblement photographier.

Sur une des places principales, la grande mosquée dresse sa haute façade à deux étages d'arcades mauresques et l'on y distingue les trous profonds que creusèrent nos boulets lors du bombardement de 1905.

A notre sortie du ksar par la porte du Sud, nous trouvons Mme V... qui a pris les devants et qui nous attend avec sa voiture, car la journée s'avance et il ne serait certes pas prudent de se laisser surprendre par la nuit. Entassés dans notre étroite guimbarde, nous nous éloignons par le plus eô'royable chemin qui se puisse imaginer et où il semble que, pour rebuter les visiteurs, les Zenaguiens entassent tous les cailloiix qu'ils puissent

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