LE COL DE TAGHLA
service de voitures permettant de parcourir l'oasis dans des conditions de sécurité et de confort modeste qui n'existent pas actuellement ; car enfin tout le monde n'est pas cavalier, et peu de dames savent enfourcher une selle arabe. Dans l'état actuel des
Un bras de la Zousfana. (C/. J\oiiiselel.)
routes, rien n'empêcherait même d'employer pour le service des touristes un ou deux autos....
Quoi qu'il en soit, de nouveau empilés dans une carriole blanlante et précédés de notre fidèle mokhazeni, nous nous acheminons, après déjeuner, vers Figuig. Un peu avant d'atteindre le col de Zenaga, nous tournons à droite pour suivre un embranchement du « chemin de discipline », qui, longeant la base de la montagne durant 2 ou 3 kilomètres, nous amène à l'entrée du col de Taghla (Tarla). Énorme brèche ouverte dans le rempart naturel de Figuig par les eaux de la Zousfana, à l'époque fort lointaine où celle-ci était un des plus puissants fleuves sahariens.
ce passage est fâcheusement encombré jusqu'à une grande hauteur par une énorme dune; aussi est- il beaucoup moins fréquenté que les deux cols de l'Ouest.
Observant scrupuleusement les indications que nous a données le capitaine Pariel, nous mettons pied à terre à l'entrée du défilé, tandis que notre voiture, poursuivant la route, va nous attendre à l'extrémité orientale de la plaine de Baghdad. Il fait un temps admirable ; brillant dans l'azur implacable, le soleil enveloppe d'une lumière féerique tout ce qui nous entoure ; au-dessus du torrent de sable doré, où flottent à demi ensevelis quelques panaches verts se dressent, encadrant le col, deux immenses et noires pyramides, dont les faces semblent ciselées, burinées dans le métal, reflets d'acier, de bronze, de de cuivre patines par la flamme.... Les impressions lumineuses, en ce pays saharien, sont tellement puissantes qu'elles en constituent, en somme, la beauté principale, beauté qu'aucun pinceau sans doute ne pourrait rendre, et que la plume la plus habile est impuissante à décrire. Fromentin, grand peintre et admirable écrivain, a cherché à définir cette lumière saharienne « d'une incroyable vivacité, mais diô'use. Elle vous baigne également, comme une seconde atmosphère, de flots impalpbles ; elle enveloppe et n'aveugle pas... l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre se noie de tant de reflets que la vue n'éprouve aucune violence, et qu'il faut presque la réflexion pour comprendre à quel point cette lumière est intense.... »
Au col de Taghla, la Zousfana sort de l'enceinte des monts de Figuig où elle prend sa source et, se frayant un chemin à travers la dvme qui obstrue le col, coule à l'air libre d'tme façon constante ; mais, à peine hors de ce passage, elle disparaît sous le sable pour ne reparaître de nouveau qu'à une centaine de kilomètres d'ici, près du ksar de Taghit. Parfois, à la suite des grands orages du printemps, elle se grossit assez pour forcer la gigantesque bar-
LA ZOUSFANA 245
rière de sable et s'étale en une immense nappe qui roule lentement jusqu'au cœur du Sahara. Ces crues, de peu de durée mais d'une violence extrême, ont nécessité la construction d'un solide viaduc pour le passage du chemin de fer d'Oran. En ce moment, le fleuve ne dépasse pas le débouché du col ; du point où nous sommes, on peut suivre jusqu'au lointain horizon le couloir large de plusieurs kilomètres qu'il a creusé dans le sable ; entre des berges rousses, une traînée de palmiers dessine à travers le désert le trajet suivi par les eaxix souterrains et jalonne ainsi la grande route du Touât.
A travers les brèches de murs écroulés qui entouraient des jardins aujourd'hui délaissés, nous glissant sous les panaches de dattiers à demi ensevelis, nous descendons au fond du ravin jusqu'à la rivière dont, à partir de ce point, on peut remonter le cours sur 8 ou 10 kilomètres. Et c'est là un des spectacles les plus inattendus que celui de ce beau cours d'eau calme et profond se déroulant dans ce décor saharien, encadré d'un côté par des dunes menaçantes, de l'autre par des blocs de lave brûlée. Un bois de dattiers, non plus sombre et aligné comme la palmeraie de la grande oasis, mais formé de groupes épars, de rangées tortueuses, remplit la vallée, se masse sur les berges croulantes, et au travers de ce paysage de parc africain la rivière se partage en étroits méandres ou s'étale en larges bassins dont les eaux clapotent en vaguelettes.
L'eau de la Zousfana, d'une extrême limpidité, est malheureusement, comme celle de la plupart des rivières sahariennes, fortement chargée de sels de magnésie, ce qui lui donne à la fois un goût un peu saumâtre et surtout de redoutables propriétés laxatives; on s'y habitue, paraît-il, cependant et, faute de mieux, on s'en contente au désert. I^es poissons s'en trouvent fort bien et on pêche ici de gros et beaux barbillons dont la chair ne se ressent nvUlement de cet habitat pharmaceutique.
A l'ombre épaisse des palmiers, au bord de ces eaux nonchalantes, il règne une fraîcheur délicieuse et nous nous attarderions volontiers ici. Mais Mohammed- ben-Kadour ne l'entend pas ainsi, et, esclave des instructions du « capitaine », il nous entraîne hors de ce coin enchanté pour nous ramener dans la plaine brûlante. Nous hissant au flanc de la berge de sable, nous grimpons vers un pittoresque groupe de ruines : l'ancien ksar de Taghla, abandonné depviis notre occupation et dont il ne reste que des masures croulantes. La palmeraie de la Zousfana n'appartient pas à la Confédération de Figuig dont elle est, du reste, séparée par la plaine de Baghdad ; c'était — c'est sans doute encore — la propriété de la puissance tribu berbère des Béni- Guill, dont une importante fraction venait établir ses tentes ici lors de la récolte des dattes et profitait de l'occasion pour pressurer les ksouriens de Figuig ; mais les farouches nomades ont fui à notre approche et ne sont plus revenus.
La partie orientale de la plaine de Baghdad, où nous débouchons au delà du ksar ruiné, est envahie par le sable, et la marche, sous un soleil ardent, au milieu des hautes touffes d'herbes aux lames tranchantes n'offre qu'un médiocre agrément. Il nous faut cependant franchir ainsi un peu plus d'un kilomètre potir rejoindre la berge de la Zousfana, en évitant la longue courbe que décrit la rivière. Du point où nous condtiit notre mokhazeni, sorte de cap de sable dominant la vallée saharienne, on embrasse, selon le programme du capitaine Pariel, « une des plus admirables vues de Figuig ». Et, en effet, il n'y a, je vous assure, rien d'exagéré dans le quaUficatif apphqué au tableau qui se déroule devant nous ; à nos pieds, la Zousfana avec sa ceinture de palmiers, ses sables fauves ; en face de nous, la koubba de Sidi-Youssef, pittoresquement située à l'entrée d'un étroit ravin ; puis l'alignement des monts dentelés, découpés, sillonnés de rajnires verticales, se projetant en bastions, en pyramides, et tout cela enve-