‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 8 sur 80 · LA SEBKHA D'ORAN · texte numérisé non relu

LA SEBKHA D'ORAN

plantés en quinconces à travers champs et, autour des villages, un rideau d'eucalyptus, de platanes et de poivriers au-dessus desquels pointe le clocher d'ardoise d'une modeste église. Ce n'est même pas la Provence qu'évoquent ces sillons où pointent le blé et l'orge, ces prés, ces jardins, mais les doux tableaux de notre France centrale. Peut-être le spectacle changera- 1- il, lorsque, dans quelques semaines, les récoltes rentrées, le soleU viendra rôtir cette étendue qui apparut à nos soldats, à leur première sortie d'Oran, il y a quatre-vingts ans, comme un effroyable désert.

Un instant cependant, on a une courte vision d'Afrique ; la ligne vient côtoyer vme immense lagime, aux rives de sable étincelantes d'efïiorescences salines et dont le miroir glauque va se perdre au loin, dans l'ouest. C'est la Sebkha d'Oran, dépression elliptique de 40 kilomètres de long sur 8 à 12 de large et séparée de la mer par le massif du Mourdjadjo ; en hiver, elle est couverte d'ime nappe d'eau salée ne dépassant pas 50 centimètres ; en été, l'eau s'évapore et il s'y forme une croûte saline. Il y a là, malheureusement, 32 000 hectares perdus pour l'agriculture.

lyes noms mêmes des bourgades et des villages qui parsèment la riche plaine d'Oran fortifient l'illusion qu'on éprouve de se trouver en France : voici Valmy, sur l'emplacement du camp où nos troupes restèrent longtemps, arrêtées par les hordes d'Abd-el-Kader ; Sainte- Barbe du Tlélat avec son importante gare de bifurcation de la ligne d'Alger et du chemin de fer de la frontière marocaine ; Saint- I,ucien, renommé pour ses vergers et ses vignobles.

Mais la montagne qui barrait l'horizon s'est rapprochée, et maintenant la locomotive haletante en fait la rude ascension. Jusqu'à mi-hauteur, des vignes aux énormes ceps noueux couvrent les pentes ; puis la roche, rebelle à l'âpre conquête du colon, s'élance nue jusqu'au sommet, coupée de gorges étroites au

fond desquelles se tordent les ruisseaux qui forment le maigre fleuve Tlélat. Des lauriers- roses sauvages, saules de l'Afrique, remplissent les ravins de leur feuillage lancéolé d'où, dans peu de temps, jailliront les panaches de fleurs embaumées. Voici, du reste, une station qui en a pris le nom, les Lauriers- Roses ; puis, à l'entrée du col qui perce la chaîne par 480 mètres d'altitude, le gros village de l'Oued-Imbert dont les entreprenants colons ont défriché en |vignes les cimes mêmes de la montagne.

Nous arrivons au sommet de l'obstacle, et, par la large brèche, se déroule devant nous l'immense Tell Oranais qui s'étend à l'ouest jusqu'au voisinage de Tlemcen et dont Sidi-bel-Abbès occupe le centre. C'est, malgré son apparente uniformeté, vue de cette hauteur, moins une plaine qu'un moutoimement d'ondulations fortement accentuées et ravinées par les eaux qui courent à la Mékerra. Sur l'alignement de la chaîne que nous venons de franchir, s'élève superbe, isolé, le Tessala, pyramide de I 061 mètres, tandis qu'au sud s'alignent, d'tm bout à l'autre de l'horizon, les lourdes croupes de l'Atlas du Tell où, çàj et là, brillent de larges plaques de neige.

Rapidement, nous descendons et gagnons la plaine ; tandis ' que, au revers opposé, ce n'étaient guère que céréales, ici c'est un immense vignoble couvrant sans aucune interruption l'interminable succession de coteaux. Ici encore, on se croirait loin de l'Afrique, en quelque coin de Bourgogne ou de Beaujolais ; jusqu'aux arbres qtii sont de chez nous, comme l'indique le nom du premier gros bourg que nous atteignons, les Trembles, où la sineuse Mékerra, abritée de ces blancs feuillages, semble vm ruisseau de France.

Il est midi passé, lorsque le train entre en gare de Sidi-bel-Abbès. L'omnibus nous emporte au miUeu d'tm épais nuage de poussière, fléau bien africain, et, franchissant une porte à pont-levis, d'aspect guerrier, nous dépose à l'hôtel, au centre de la ville. C'est

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encore ici le « Continental », et, renseignement qui a son importance, nous y trouvons très affable accueil et confortable gîte.

Il n'y avait en ce lieu, dans la plaine déserte, qu'un marabout solitaire, lorsqu'en 1843 le général Bedeau y construisit une redoute pour contenir les tribus de la puissante confédération des Béni- Ameur, redoute que nous dûmes plus d'vme fois défendre contre les attaques du «grand Emir » et à laquelle ne succéda un embryon de ville qu'en 1849.

Aussi, Sidi- bel- Abbès, ainsi nommé du saint musulman enseveli sous le marabout, est par excellence le type du bordj, c'est-à-dire de la ville édifiée de toutes pièces par le Génie militaire : un parallélogramme d'exactement 800 mètres de long sur 400 de large, entouré d'une simple muraille percée de meurtrières, — défense suffisante contre un ennemi sans artillerie, — flanqué de bastions aux quatre angles et précédé d'un large fossé. Quatre portes à pont-levis, percées chacune au centre d'une des faces, donnent accès à deux larges voies qui divisent l'intérieur en quatre quartiers d'égale surface. Chacun de ces quartiers est partagé lui-même en damier par des rues de moindre largeur se coupant à angle droit. Les établissements militaires, caserne de la Légion, quartier des Spahis, magasins, hôpital, etc., sont groupés dans la partie occidentale, tandis que le reste est livré à l'élément civil.

Les rues centrales, véritables boulevards, bordées de maisons basses à toits de tuile, parmi lesquelles surgissent des constructions modernes de plus en plus nombreuses, et ombragées de beaux arbres, présentent une grande animation : colons français. Espagnols, Arabes, forment une foule bigarrée, amusante, sur les trottoirs au long desquels s'alignent les cafés, les étalages des magasins, tandis que, sur la chaussée, se croisent cavaliers et légères voitures, omnibus et diligences aux carcasses antédiluviennes.

Cette animation frappe pour deux raisons : c'est d'abord que

nous sommes ici en pleine province algérienne, et ensuite parce que la ville dont on embrasse les limites d'un seul regard paraît fort petite. Mais, en réalité, l'ancien bordj fortifié n'est plus que la cité centrale, le noyau d'une des plus importantes agglomérations oranaises qui compte plus de 25 000 habitants et déborde en vastes faubourgs hors de son enceinte militaire.

La population de Bel-Abbès, comme^ celle, du reste, de toute cette région de l'Oranie, se compose en majorité de colons et d'ouvriers d'origine espagnole, mais on peut constater que cet élément tend de plus en plus à évoluer vers la nationalité française ; on est frappé, en circulant dans la vUle, de la prédominance absolue de notre langue, alors qu'il y a une trentaine d'années, on n'y entendait guère résonner que le castillan. Du reste, la propriété du sol est presque entièrement entre les mains de Français ou d'Espagnols qui, depuis longtemps établis dans le pays, se sont faits naturaliser. Tous les jeunes gens nés |sur le sol algérien sont tenus, quelle que soit leur origine, à j servir durant deux ans sous notre drapeau, ce qui contribue puissamment à leur assimilation. En fait, l'élément espagnol pur est surtout représenté maintenant par les immigrants récents, ouvriers agricoles, dont la condition sociale n'est guère au-dessus de celle des Arabes des classes inférieures.

Avec les Espagnols, les prolétaires arabes constituent la la maiu-d' œuvre de ce riche pays agricole, et, par leur labeur patient et leur docilité, ils sont une des bases de sa richesse. Quant aux Arabes de condition aisée, propriétaires ruraux, éleveurs et artisans, on ne peut qu'être frappé de la considération, et en quelque sorte de l'égalité comme citoyens dont ils jouissent ici. On les voit, hommes superbes, haut enturbannés, drapés de burnous éclatants, frayer dans les rues, aux terrasses des cafés, avec colons et commerçants européens. Beaucoup parlent notre langue avec aisance, et tous témoignent pour notre pays

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