S L H LES F O N ( '. T I O .N S
est outragé, éprouve aussi un premier mouvement Je ressentiment , de vengeance. Nul n’est tellement à l’abri de l’amour-propre, qu'il ne puisse être quelquefois surpris par des émotions ignobles. Mais à peine le bienveillant est-il revenu à lui-même, que tout projet de vengeance disparait comme contraire à la grandeur morale; il pardonne et se contente de plaindre et de mépriser les intrigues de la bassesse et de la méchanceté.
Le méchant, «au contraire, accuse l’homme bienveillant et généreux de faiblesse; il se vante de cette force de caractère qui, à l’entendre, est nécessaire pour mettre à exécution ses conceptions vindicatives. J’appellerai fort cet homme porté à la vengeance, lorsqu’il aura su se Aaincre et renoncer à cette satisfaction si douce à ses yeux, de rendre le mal pour le mal. Marc-Aurèle était-il faible, lorsqu'il refusa de voir la tête du rebelle Cassius; lorsqu’il brûla ses lettres pour n’être pas obligé de punir ceux qui avaient trempé dans la révolte, et qu’il pardonna à toutes les villes qui avaient embrassé le même parti? Lorsque Titus condamna tous les accusateurs de profession à être fustigés et à être vendus comme des esclaves, qu’il pardonna à son frère Donatien, et qu’il combla de bienfaits deux sénateurs qui avaient conspiré contre lui, étaieul-ce la des
actes de faiblesse? Antonin a-l-il jamais été juge faible, parce qu’il méprisait et chassait des délateurs; qu’il rendait à R.ome, par sa bonté, un repos dont scs prédécesseurs l’avaient privée par leur méchanceté? Henri IV élail-d faible, lorsqu’il pardonna à tous les ligueurs; lorsqu’il répondit, quand on lui parla d’un officier de la ligue dont il n’était pas aimé : « Je veux lui faire
tant de bien , que je le forcerai de m’aimer malgré lui! » Lorsqu’il répliqua à ceux qui l’exhortaient à traiter avec rigueur quelques places de la ligue : « La satisfaction qu’on tire de la vengeance ne dure qu’un moment; mais celle qu’on tire de la clémence est éternelle !» Le modeste et généreux Turenne, lorsqu’il se contenta de chasser de son armée un scélérat qui avait passé dans son camp avec le dessein de l’empoisonner , peut-il être accusé de faiblesse ? L’élite des grands hommes se lève en masse pour réfuter ce paradoxe, inventé et approuvé par le méprisable génie de la vengeance.
Mettons enfin la bienveillance sur le trône : bientôt ce ne sera plus que la stricte nécessité qui dictera les impôts; les villes et les villages affligés par des calamités seront consolés; le patrimoine du prince sera consommé en œuvres de bienfaisance , comme s’il avait renoncé au droit de propriété; les actes de rigueur seront réser-
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vos pour le scélérat incorrigible; l’amour et le bonheur du peuple seront le but principal du gouvernement; les délateurs seront méprisés et bannis; les conspirations étouffées dans leur naissance, avant qu’elles n’aient eu le temps d’entraîner des iinprudens à leur perte; la guerre, presque toujours un fléau public, sera évitée, et la vie d’un bon citoyen sera préférée à la mort de mille ennemis; l’homme n’étant à rien si fortement attaché qu’au culte, que dès la mamelle on lui a dit être le plus agréable à son Créateur, il y aura non seulement tolérance, mais entière liberté des consciences. La crédulité, la superstition, l’erreur, l’imposture, le charlatanisme, l’esclavage, la chicane, la déprédation des biens des orphelins et des pupilles seront les seuls objets de réforme et de persécution. Pour ralentir les passions brutales, et pour disposer le peuple à des jouissances honnêtes, l’instruction morale, religieuse et civile sera commandée à toutes les classes; le malfaiteur même sera jugé digne de compassion. Partout on verra se multiplier les institutions de bienfaisance; les hospices pour les malades , pour les aliénés, pour les sourds-muets, les aveugles, les incurables, les vieillards, les invalides, etc. Les frères et les sœurs de la miséricorde auront les premiers titres à l’estime publique.
nu c kh veau.
On verra se former les asiles pour les femmes enceintes , pour les enfans trouves , pour les orphelins. Partout les écoles, les academies, les universités, les musées, les bibliothèques feront fleurir les arts , les sciences , etc. , capables d’augmenter le bonheur et d’ennoblir les jouissances des hommes.
Voilà les résultats précieux de la bonté, de la bienveillance, delà sensibilité. Qui osera encore douter que cette belle qualité ne soit une qualité inhérente à la nature humaine. Dès-lors, 11’ai-je pas raison , lorsqu'à l’exemple de Marc-Aurèle , je lui bâtis un temple dans l’organisation la plus parfaite qui existe sur la terre? Mais est-elle la qualité primitive fondamentale? La bienveillance, telle que je viens de la peindre jusqu’ici , n’est-elle pas plutôt l’action énergique d’une autre qualité qui serait la destination primitive, et à laquelle l’organe, dans un développement ordinaire, serait affecté, comme cela a lieu pour la propre défense, pour l’instinct carnassier et pour le sens de propriété?
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Sens moral , sentiment, (lu juste et de V injuste.
Le lecteur s c souviendra que je n’ai pu déterminer les organes que dans leur développement extraordinaire, lequel a pour résultat une disposition très énergique. Celte disposition, quand elle devient active, revêt quelquefois un caractère, en apparence , tout-à-lait différent de sa manifestation ordinaire. Le penchant au libertinage résulte d’une activité démesurée del’orgafte de la propagation ; une activité trop grande du sentiment de propriété entraîne le penchant au vol.
Il en est de même de la bienveillance. Les individus qui s’étaient fait remarquer par une bonté, une bienveillance particulière, offrirent aussi un très grand développement de la partie cérébrale indiquée dans l’historique. Par conséquent la bonté, la bienveillance, la sensibilité ne sont point la destination primitive ou la fonction ordinaire de cet organe , mais la manifestation de sa fonction exaltée. La bienveillance est donc quelque chose de plus que la fonction primitive de l'organe dont elle émane? Quelle est celle fonction primitive ?
Les observations positives étant trop difficiles à faire sur la destination fondamentale d'un or-
gano, j° 1110 ti’ouve encore ici dans la nécessité de me livrer au raisonnement. Je crois avoir des raisons assez plausibles pour établir que la destination primitive de cet organe est de disposer l’homme à se conduire d’une manière conforme au maintien de l’ordre social. J’appelle cette disposition le sens moral, le sentiment du juste et de l injuste. Faisons d’abord quelques réflexions sur l’existence de ce sentiment, et sur la différence qu’on croit exister entre lui et la bienveillance, et nous serons conduits à la conclusion que cette dernière n’est qu’un degré d’action plus élevé du sens moral.
Dès que l’homme était destine' à vivre en société, le sens moral lui est devenu indispensable. Sans lui, aucune association, aucune famille, aucune réunion , aucune nation ne sauraient subsister. S il ne m est impose aucun devoir envers vous, vous n’en reconnaîtrez aucun envers moi. Nous serons forcés de nous isoler l’un de l’autre; sans devoir réciproque, point de secours mutuel. Chacun s’érigera en maître; nos relations sei ont celles des animaux de proie, une guerre étemelle sera noire parlage. Or, comme dans tous les temps et partout les hommes ont formé des sociétés, il s’ensuit nécessairement que chacun est convaincu qu’en qualité d’individu, il n est qu une partie du tout qui exige tous ;?es
égards; que la nature a imposé à chacun une condition tacite de concourir au bien public, c’cst-à-dirc que tous les hommes sont doués d’un sens moral , d’un sentiment de ce qui est permis, de ce qui est devoir et de ce qui est proscrit.
« L’Auteur delà nature, en douant l’homme d’une volonté libre , l’a si visiblement destiné «à être un agent moral ; nous avons un tel besoin de morale, que les idées du juste et de l’injuste doivent remonter au commencement de notre être, et précéder l’exercice du raisonnement. »
M. Laromiguicre s’appuie sur une observation prise dans Rousseau, qui dit :
u Je 11’oublierai jamais d’avoir vu un jour un de ces incommodes pleureurs, ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur-le-champ. Je le croyais intimidé, je me trompais. Le malheureux suffoquait de colère; il avait perdu la respiration; je le vis devenir violet. Un moment après viennent les cris aigus. Tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir de cet âge, étaient dans scs accens. Quand j’aurais douté que le sentiment du juste et de l’injuste fut inné dans le cœur de l’homme , cet exemple seul m’aurait convaincu. Je suis sûr qu’un tison ardent tombé par hasard sur la main de cet enfant, lui eut été moins sensible que ce coup assez léger , mais
donné clans l'intention manifeste de l’offenser. » ( Emile, liv. Ier. )
« Il n’y a personne , continue M. Laromiguière, qui n’ait pu faire la meme observation que Rousseau, et qui n’adopte pas la conséquence qu’il en tire. »
Rousseau en tire la conséquence que le sentiment du juste et de l’injuste est inné; M. Laromiguière adopte cette conséquence : « Je me permettrai cependant, ajoute-t-il , une remarque sur l’expression sentiment inné. A la rigueur, le sentiment du juste n'est pas inné. Il y a dans l’àme quelque chose qui le devance , ne fùt-ce que d’un moment. J’ai marqué l’époque bien voisine delà naissance où sans doute ce sentiment se manifeste. Il faut que l’enfant puisse prêter une volonté à l'agent extérieur; mais rien ne lui est plus naturel, rien n’est plus prompt, puisqu’à peine il existe qu’il se sent lui-même doué de volonté. »
Le sens moral juge-t-il donc seulement les actions des autres, et les facultés et les penchan3 ne seraient-ils pas innés par la raison que leur exercice suppose une volonté?
L’objet du sens moral n’est pas toujours aussi déterminé que celui de la bienveillance. Son domaine se borne à des généralités : s’abstenir de faire du mal aux autres; être juste envers tout le
monde j faire son devoir, voilà ce que renferme le sens moral.
Mais les idées des hommes, sur ce qui est bien ou mal, sur ce qui est juste ou injuste, sur ce qui est devoir ou non devoir, sont, à l’égard de bien des choses, très différentes, souvent contradictoires d'individu à individu, et de nation à nation. On a voulu définir comme bonnes toutes les actions qui seraient conformes à la nature humaine. Les mauvaises actions sont conformes à la nature de celui qui est dominé par de mauvais penchans. Quand même nous ne reconnaîtrions comme bonnes que les actions qui s’accordent avec le bien public, il sera encore difficile de faire l’application de ce principe à des actions particulières. La valeur des actions varie selon que le degré d’ignorance ou de connaissance , selon que les divers intérêts, selon que les habitudes, les mœurs d’une nation changent. Combien de fois la morale publique et la législation se sontelies revêtues de formes tout-à-fait différentes ? Celte versatilité ne signale pas seulement les opinions et les actions qui concernent les sectes religieuses et la politique, elle pèse aussi sur les choses qui paraissent intéresser exclusivement la morale. Le vol, la polygamie, le polythéisme, l’inceste, l’adultère, le suicide, etmême le parricide, ont clé tour-à-tour regardés on comme des • -
crimes, ou comme des acles permis et meme méritoires.
En Italie et en Espagne, la franc-maçonnerie est condamnée comme une association criminelle. En Autriche , elle est regardée comme dangereuse pour le gouvernement. Dans le nord de l’Allemagne, et en France, on s’en honore, et elle ne fait aucun mal , etc.
Seulement, quand il est convenu que telle chose est bonue ou mauvaise, juste ou injuste , i'e sens moral devient le régulateur de nos actions. Le commandement de bien faire et d’éviter le mal, a été donné à tous les hommes. Tous ont le sentiment intime de ce devoir , et tous en conviennent. Ainsi, le sens moral n’est pas le principe d’un acte déterminé, mais il est le principe du devoir en général.
Les philosophes qui ont négligé celte distinction essentielle, ont cru pouvoir nier l’existence du sens moral inné, et Font regardé comme un produit artificiel de la société. Mais , en cela, ils ont commis la même erreur qu’ils commettraient en niant l’existence de la faim, parla raison que ce besoin peut être satisfait de mille alimens diffère ns.
Peut-être ferai-je mieux ressortir les propriétés du sens moral , en le mettant en parallèle avec la bienveillance. Ce rapprochement servira en
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meme temps à faire sentir l’analogie de ces deux sentimens. S’abstenir de faire le mal, faire le devoir, est la loi du sens moral, de la justice. Répandre le bonheur, est la loi de la charité, de la bienveillance. A travers l’instabilité des opinions et des jugemens des hommes, il y a une infinité de choses qui sont généralement reconnues comme justes ou injustes, et qui, meme avant la naissance des lois, impriment à la morale un caractère uniforme et immuable. L’homme juste a une profonde horreur pour l’oppression exercée sur ses semblables, pour le mensonge, la perfidie, le parjure, la trahison, la délation, l’espionnage, l’intolérance, l’hypocrisie, la calomnie, la cabale, l’usure, la séduction, la débauche de toute espèce, pour la contrefaçon, pour tout autre vol, pour la cruauté, pour le meurtre, etc. ; en générai, pour tout ce qui blesse l’ordre et le bien de la société. Le juste se tient obligé d’observer les lois meme arbitraires, d’obéir à ses père et mère et à ses supérieurs, de remplir scs promesses et ses engagemens, de payer ses dettes , de réparer un tort fait à autrui, de restituer un bien qui lui a été confié, de ne pas révéler un secret, de ne pas donner un conseil pernicieux, d’être de bonne foi et équitable envers tout le monde. Il respecte toute propriété, non-seulement les propriétés meubles et
immeubles , mais aussi celles du lalent et de l’esprit; les droits et les privilèges sont égaux pour tous les hommes; toute loi qui n’est pas d’une nécessité urgente, est une injustice à ses yeux, parce qu’elle multiplie les cas de délits et de crimes; il rejette les moyens violons pour arracher aux prévenus des aveux incertains, etc.
Ainsi , le sens moral sc renferme dans les choses do première nécessité, sans lesquelles l’idée de société ne serait qu’une chimère; que l’homme n’est pas libre de faire ou de ne pas faire ; qui lui sont commandées par les lois de la nature , et dont la transgression entraîne la culpabilité et provoque le ressentiment du corps social. Le sens moral est donc la base de toute législation et du droit des gens; il est antérieur aux lois. « Car si le bien et le mal n’existaient pas avant la naissance des lois, s’ils ne different pas essentiellement l’un de l’autre, le droit n’a rien de fondé, rien de juste. Les lois seraient le fruit de l’aveugle caprice; elles seraient des attentats contre la liberté de l’homme : se soumettre à la justice, serait subir le joug d’un tyran (i). »
Le but de la bienveillance, quoique moins nécessaire, est d’une nature bien plus élevée. Le
( 1) Anti-Lucrèce , t. I,p. 179.
ulio
jnste ne fait que son devoir; ses actes ne sont point méritoires; il n’est pas l’objet de l’amour et de l’admiration. Le bienveillant s’oublie; il sacrifie son bien-être personnel à celui de soir prochain, de son ami, de sa femme, de ses enfans, de sa patrie, du genre humain. Il exerce des actes d’humanité, de bienfaisance, de générosité, d’héroïsme et de magnanimité. Ces actes, sans être dans les attributions du devoir, sont pourtant plus beaux, plus méritoires et plus vertueux que ceux du juste. L’omission des actes de bienveillance n’attire, dans la plupart des cas, aucun reproche; leur accomplissement, au contraire, est toujours un objet d’approbation et de récompense. Les sauvages même ne parlent jamais des actions de bienveillance et de générosité avec les idées du devoir. Faire un acte de bonté, c’est satisfaire un désir naturel, un sentiment inné. Il t st reçu , parmi les hommes, que les marques de bienveillance et d’affection sont la pierre de touche de ce qui est méritoire, et la règle d’après laquelle on apprécie les actions, est prise de l’influence qu’elles exercent sur le bien général.
Dans les actes de pur devoir, l'homme n’est ému par aucun sentiment vif ou exalté. C’est pourquoi souvent des hommes, tout en oubliant leur devoir et les actes les plus ordinaires de
justice, font preuve de la plus noble bienveillance, lorsque des événemcns malheureux ont réveillé leur sensibilité.
Par la meme raison, les malheurs qui interrompent les habitudes heureuses de certains hommes, leur deviennent salutaires pour eux et pour les autres ; les revers les font sortir de leur indifférence, leur font connaître les souffrances d’autrui, et les disposent a des actes de sympathie et de compassion. Il faut avoir été malade pour savoir apprécier la douceur que nous font goûter ceux qui viennent nous consoler.
Lorsque la bienveillance donne trop de latitude «à la méchanceté, et que celle-ci s’enhardit par l’indulgence, le sentiment du juste reprend ses droits. 11 n’est pas juste que la bonté devienne le jouet de l’envie, de la malignité et de l’ingratitude. L’expérience n’a que trop souvent démontré que le méchant est rarement touché par un acte généreux de pardon. Il est juste et nécessaire qu’il soit confondu ; que ses projets soient déjoués; que le vice et le crime soient réprimés et punis. Comme le méchant est toujours enclin à des interprétations malicieuses, et qu’il met volontiers sur le compte de la faiblesse ou de l’insensibilité, ce que la bonté lui fait éprouver de généreux, la justice se fait un devoir de repousser scs attaques avec vigueur, et
de le convaincre de sa propre impuissance par la force et la supériorité d’une juste satisfaction.
Telles sont les nuances entre le sens moral et la bienveillance. Mais l’essentiel n’esl-il pas toujours d’éviter le mal et de faire le bien? Ne voiton pas que la différence n’est que du plus ou du moins, et qu’il doit être permis de présumer que la bonté, la bienveillance, n’est qu’une gradation du sens moral , qui est lui-méme la destination primitive, la qualité fondamentale de l’organe de la bonté?
Ajoutons que j'ai remarqué avec plaisir, que tous les auteurs qui ont traité delà bienveillance comme d’une qualité inhérente à la nature humaine, mêlent constamment les actes de pur devoir et de justiceaveclesactesdela bienveillance ; tous regardent celte dernière comme la source de toute morale et de toute vertu. Qu’on passe en revue les préceptes de la morale et les actes moraux , on verra que la bienfaisance constitue une partie essentielle de leur nature.
Si nous consultons l’histoire, elle nous apprendra que les personnes les plus morales, les plus vertueuses ont toujours été en même temps remarquables par un grand fond de bienveillance. u La vertu seule égale les hommes aux dieux; avoir peu de besoin soi-même, et faire aux autres tout le bien possible; être sévère en-
vers soi-même, et indulgent envers les autres; supporter les hommes tels qu'ils sont, parce que nous ne pouvons pas les rendre tels que nous les voudrions. » Voilà quelques-unes des maximes de Marc-Aurèle, de l’auteur de l’Evangile des Païens, de la plus belle morale de l’antiquité. Qui ignore la bonté et la moralo de Sociate? Trajan, lorsqu’on lui lit le reproche qu il était trop bon, répliqua : « Je veux faire ce que je voudrais qu un empereur fit a mon égaid , si j etais particulier. » Le bienveillant Scipion, quoique passionné pour les femmes, renvoya honorablement la femme de Mardonius à ses parens , et rendit à Allutius sa fiancée , dont il n’avait pu s’empêcher d’admirer les charmes. Bayard et ïurenne n’ont-ils pas aussi rendu à leurs pères, à leurs maris, à leurs amans, les plus belles femmes qu’on leur avait amenées pour prix de leur valeur? Et L’Hôpital, Franklin , St.-\ încent de Paule^ combien d’institutions de bienfaisance et d’actes de générosité attestent leur extrême bonté! Enfin le précepte « Tu ne feras pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse , » n’cst-il pas émané du fondateur de la morale la plus divine, de la source et du complément de toute bienveillance? Ce précepte, fondé sur la sympathie, sur le retour sur nous-meme, est le plus conforme à notre nature, le mieux senti , le
plus facile à interpréter, et renferme, en peu de mots, toute la morale humaine.
Il est donc prouvé qu’il existe la plus intime analogie entre le sens moral et la bonté , et qu’il est impossible de séparer les actes de la bienveillance des actes moraux. Par conséquent, je suis justifié de faire dériver la bonté, la bienveillance, la sensibilité d’une action énergique du sens moral, et de n’admettre pour ces deux s en li mens modifiés qu’un seul organe.
De la Conscience.
On appelle conscience, la peine ou le plaisir qu’on éprouve intérieurement, par suite d’une mauvaise ou d’une bonne action, ou d’une action qu’on jugeait mauvaise ou bonne. On demande si ce sentiment, ce juge intérieur est une qualité fondamentale affectée à un organe particulier, ou s’il estune modification seulement d’une autre qualité, d’un autre organe? Je vais examiner la nature ou l’histoire naturelle de la conscience. Il résultera , de mes réflexions, que la conscience n’est autre chose qu'une modification, une affection du sens moral, du sentiment du juste et de l’injuste, de la bienveillance, comme une sensation agréable ou douloureuse n’est autre chose-
qu’une affection, une modification des organes de la sensation en général.
Notre jugement, si telle action est bonne ou mauvaise, est déterminé d’après deux données de nature bien différente. Ou ce sont nos dispositions naturelles, ou ce sont les idées reçues par l’influence des choses extérieures, qui nous font juger une chose, une action , comme permise ou comme défendue, comme bonne ou comme mauvaise. Dans le premier cas , c est la conscience naturelle; dans le second cas , c est la conscience artificielle. Celle distinction nous donnera la facilité de parler pertinemment, et avec vérité, d’un sentiment qui, aux yeux de certains moralistes, est un guide sûr de nos actions , et qui aux yeux d’autres, n’est qu’une source féconde d’erreurs.
Examinons d’abord la conscience naturelle dans toutes ses nuances, selon qu’elle est le produit de différentes dispositions , ou de leur degré différent.
La conscience naturelle est toujours proportionnée au degré du sens moral et du sentiment de bienveillance dont un individu est doué. Les personnes très bienveillantes et 1res sensibles ont aussi la conscience très dehcale. Les scrupules,^^ remords, et souvent les remords les plus cuisans, les poursuivent après les actions
les plus innocentes , pourvu qu’elles aient entraîné des effets contraires à leur extrême bienveillance. Mes père et mère avaient vu mourir, avant qu’ils n’aient eu connaissance de l’inoculation, l’un de leurs enfans de la petite vérole. Bien des fois je les ai surpris baignés de larmes et examinant avec la plus tendre inquiétude s’ils pourraient avoir la moindre chose à se reprocher. Cependant il n’existe pas de père et mère qui remplissent leur devoir avec plus d’exactitude. Je me rappellerai toujours le désespoir d’un père à qui j’avais donné le conseil d’inoculer son fils aîné. Imbu do principes de métaphysique, il jugea l’inoculation contraire à la Providence divine. Peu de temps après il perdit cet enfant chéri, victime de ce terrible fléau. Je crains quo jamais ce père ne puisse se soustraire aux remords de sa conscience. Le motif pour lequel il refusa le bienfait de l’art, était pourtant fondé sur une intention pure et religieuse. On est la cause innocente d’une promenade qui , par accident, devient funeste à une personne chérie ; et voilà qu’ons’adresse d’éternels reproches, comme si l’on eut été l’instrument du malheur d’un ami. Un médecin perd un malade après avoir épuisé tous scs moyens physiques et moraux. Serait-il possible que je me fusse trompé? peut-être, si je n’avais pas fait telle chose, si j’avais agi de telle
autre manière, le malade n’aurait pas succombé ! plus d’une fois, je n’ai retrouvé la parfaite tranquillité de mon âme, que par suite de l’ouverture du défunt, dernière épreuve de notre savoir et de nos erreurs.
Combien les remords seront-ils plus réels, lorsque des personnes encore douées d’un sens moral énergique et d’une grande bienveillance se seront laissées entraîner a des actions en ellesmêmes mauvaises ou criminelles. A peine auront-elles repris l’usage entier de leur caractère habituellement prédominant, que l’opposition, la contradiction entre l’action commise et leurs dispositions naturelles se feront vivement sentir , et que les plus noirs remords assailliront leur espri t.Ou’une bonne mère abandonnée de son aman t, et déshonorée devant le monde, dans un instant d’égarement et de désespoir, porte une main tremblante sur son enfant nouveau-né, et le prive de la vie : lorsque le fatal concours des circonstances et les affreuses émotions intérieures seront passés, le sentiment inné de l’amour maternel, le sentiment de l’horreur de son action se réveilleront. Il s’établira un combat terrible entre ses dispositions naturelles et son crime ; le meurtre de son enfantsera toujours présenta ses yeux, et empoisonnera son existence. Un homme bon et honnête, dans un violent accès de colère, avait tué
sa femme; il fut condamné à une réclusion perpétuelle. Il eût préféré mille fois la mort, parce qu’il sentait que le reste de ses jours il aurait le cœurdécliiré par les remords les plus effroyables.
Ce qui, dans ces cas, arrive subitement , ne manque pas d’arriver tût ou tard à ceux qui , étant bons et bienveillans, sont dominés en meme temps par des qualités nuisibles. Ce sont ces hommes qui ne font pas toujours le bien qu’ils veulent, mais qui font souvent le mal qu’ils ne veulent point; c’est un mauvais penchant qui les maîtrise; lorsqu’ils veulent faire le bien, ils éprouvent une autre puissance qui s’y oppose. Il résulte, de-là , un mélange de caractère et une alternative d’actions qui paraît inexplicable à ceux qui 11e sont pas familiarisés avec les mobiles intérieurs et souvent contradictoires de nos actions. Les meilleurs hommes sont quelquefois en proie aux vices les plus déplorables , à la débauche la plus honteuse, au vol, etc., etc. Adrien ne s’est-il pas souillé par sa passion pour Antinous, et Trajan par la sienne pour Sura? Aujourd’hui ils marchent dans le grand chemin des pécheurs; demain ils se rangent dans un coin parmi les péuitens; et c’est ainsi que leur vie se passe entre le vice et les remords, selon qu’ils consentent à suivre tantôt telle impulsion, tantôt telle autre. Lorsqu’enûn ils sont blasés
sur les jouissances déréglées, ou que les concupiscences illicites s’émoussent, ils ont bientôt un retour salutaire sur eux-mêmes ; ils désapprouvent sincèrement leur vie passée, réparent le mal et le scandale par une conduite d’autant plus exemplaire que le sentiment du juste et de la bienveillance les inspire davantage.
Quand le sens moral n’est plus échauffé et éclairé par la douce flamme de la bienveillance, il devient très sujet à caution. Il se trouve livré aux erreurs du raisonnement, aux instigations de I amour-propre et de l’égoïsme.
Les exemples et les habitudes l’égarent, et lui servent de réglé plutôt que les véritables notions du bien et du mal. Les symptômes de l’indifférence et de l’altération du sentiment du juste et de l’injuste se manifestent partout. On fait, on voit faire , on imite sans regrets et sans remords les choses évidemment immorales. On ne juge plus bien ou mal que ce que la législation commande ou interdit expressément. Les lois sont éludées ; la bonne foi est trahie dans les transactions, pourvu qu’on échappe adroitement au ressentiment de la justice. Dans le commerce avec les négocians, les artisans, les agriculteurs , etc. , les belles paroles : Mettez-là la main , frappez dans la main , sont taxées de bonhomie vieillie; 1 homme confiant est toujours la dupe