‹ Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnâitre les instincts, les penchans, les talens ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux par la configuration de leur cerveau et de leur tête (volume 2)Chapitre 37 sur 54 · DU CE II VE AU · texte numérisé non relu

DU CE II VE AU

J.i source des idées religieuses, c’est rendre la révélation sur perdue.

Si Dieu avait résolu de révéler à l’homme une religion particulière, celui-ci avait besoin d’èlre susceptible de cette révélation au moyen d’une disposition naturelle. Que l’on essaie tous les moyens imaginables de donner à un idiot des idées de Dieu et de la religion , c’est vouloir faire d’un animal quelconque un architecte ou un poète; les dispositions naturelles, la réceptivité, manquent à l’un comme à l’autre. De même le irermo des sublimes leçons de la révélation

fût tombé dans un terrain pierreux, si l’homme n’avait été rendu susceptible de se féconder par les dispositions que lui a données le Créateur. La révélation a guidé ses pas dans le chemin où son penchant naturel à l’idolâtrie l’égarait dans les ténèbres ; elle a épuré et fivé l’idée qu’il se faisait de Dieu et de ses devoirs. Ainsi donc le penchant naturel de l’homme pour les idées religieuses, non-seulement n’est point en opposition avec la religion révélée, mais la révélation eût éLé absolument impossible si l’espèce humaine n’y avait pas été préparée par le moyen de son organisation.

Il est remarquable que ceux même qui font dériver toute idée religieuse d’un commerce personnel de Dieu avec les premiers hommes et

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avec Moise, se servent, comme par instinct, des mêmes expressions qu’ont employées Sénèque et Cicéron pour rendre compte de la généralité de la croyance en Dieu. Ils disent tous que ce sentimentaété gravé dans le cœur de tous les hommes, les plus féroces aussi bien que les plus humains.

Dans cette hypothèse , on explique naturel- 4 lement comment , malgré les altérations et les changemens survenus chez les différens peuples, il s’y trouve néanmoins partout une certaine uniformité, même dans les fables qui ont rapport à l’existence de Dieu, à certains points de morale, et à plusieurs observances qui supposent les mêmes ou de semblables principes.

Da us la même supposition, il est encore facile de concevoir comment les idées religieuses doivent avoir passé, de générations en générations, comme un héritage commun à tous.

Selon que cet organe coexiste avec d’autres organes également très actifs, la dévotion se combine de différentes manières avec les qualités ou facultés qui en résultent. Le guerrier dévot, comme Gustave-Adolphe et le sanguinaire Suwarow, invoquera Dieu avant la bataille, pour obtenir de lui la victoire, et il astreindra ses soldats à la prière. Le dévot cruel , comme Louis XI, Philippe II, et plus d’un autre tyran, prouvera son zèle pieux en armant l’inquisition,

en faisant des auto-da-fé, et en remplissant de ses propres mains les fonctions de bourreau. L’artiste dévot, comme Philippe Champagne, évitera scrupuleusement tout ce qui est licencieux , et ne représentera que des sujets sacrés. Le philosophe et le naturaliste dévots, comme Newton, Bonnet, Kleinjogg et Clarke, verront partout dans la nature le doigt de Dieu et rendront partout honneur au Créateur, ou même , comme Malebranche, feront découler toutes nos idées de Dieu, et soutiendront que l’on voit tout en Dieu. Le poète dévot, comme Millon et Klopstock, chantera les mystères de la religion.

Je connais un libertin dévot qui paie les femmes publiques en leur donnant des livres de prières. Chez cet homme l’organe de la dévotion et celui de la propagation sont l’un et l’autre très développés.

Ces combinaisons vont à l’infini, pour l’organe de la dévotion, comme pour tous les autres, dans l’état de santé comme dans la manie.

Comme tous les penchans peuvent devenir la source du mal, de même le penchant le plus élevé du genre humain n’est pas exempt de tout inconvénient. Pour peu que les hommes soient bornés, ils tiennent naturellement aux objets de vénération de leur propre création, et auxquels ils prêtent un pouvoir surnaturel. Un pliéno-

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mène constant observé chez toutes les nations , prouve que trop souvent ce penchant dégénère aux dépens du sens moral. Partout et dans toutes les sectes de religions , les hommes se croient beaucoup plus obliges de remplir scrupuleusement les promesses et les devoirs qu’ils s’imposent envers les idoles de leur imagination, envers les fétiches, etc. , que de remplir les devoirs d’une pure morale. On est à genoux de- \ant une image, on est l’esclave d’une croyance fanatique, on s’impose des obligations aussi pénibles que ridicules, tandis que l’on ne se fait aucun scrupule d’enfreindre les lois de la société et de la nature. Qui n’a pas fait la triste expérience que là où les ministres de la religion n’entretiennent le peuple que de mystères et de dogmes, l’intolérance, la fraude, le parjure, le vol , les assassinats , les viols , les incestes , etc., se commettent avec une déplorable indifférence? On perdrait plutôt la vie que de rompre le vœu d’une certaine abstinence.

L’esprit du vulgaire n’est pas assez exercé pour pouvoir embrasser plusieurs sentimens et plusieurs idées d’une nature différente. Une fois imbu de dogmes stériles, il y est tout entier; il en est frappé bien plus fortement que des préceptes conformes à la vie sociale. Là, il se croit lié à des êtres tout - puissans , à des forces mysle-

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rieuses et invisibles ; ici seulement aux lois humaines, dont la stricte observance exige, non pas une légère privation, un exercice oisif, mais souvent une courageuse abnégation de soi-même, une compression des inclinations les plus chères et les plus impérieuses. Prêchez les macérations , le fanatisme, les abstinences, les mortifications, les mystères, etc. , et la loulc vous suivra ; mais exigez une sévère moralité des actions, et vous serez abandonné dans le désert. 11 en coûte bien plus d’être vertueux que d’être dévot.

Penchant religieux dans la manie.

« Rien n’est plus ordinaire dans les hospices , dit M. Pinel, que des cas d’une aliénation produite par une dévotion trop exaltée , des scrupules portés à un excès destructeur, ou des terreurs religieuses (1). »

Comme cette espèce de manie se présente très souvent sans qu’il y ait lésion des autres qualités ou facultés , les médecins auraient dû en con-

(1) Sur l’Aliénation mentale, p. 4 3.

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dure , il y a long-temps, qu’elle lient à la lésion d’une partie cérébrale particulière.

Nous vîmes dans l’bospice d’Amsterdam un aliéné qui était tourmenté de l’idée que, contre son gré, il était forcé de pécher , et qu’il ne pour' lait pas être sauvé. Il avait l’organe de la dévotion très développé.

J’ai parlé ailleurs d’un ecclésiastique qui désespérait de son salut. Un autre aliéné encore avait l’idée fixe qu’il était condamné aux brasiers éternels. L’organe de la dévotion était très développé chez tous les deux.

On mena chez moi une nommée Elisabeth Lindemann. Jevis du premier coup-d’œil qu’elle avait l’organe de la dévotion extraordinairement développé. Elle se tenait debout devant moi , levant de temps en temps les yeux au ciel , et témoignant par tous ses gestes la tristesse et l’angoisse. Depuis sa jeunesse elle s’était livrée avec excès à la prière; depuis quelque temps elle était sujette à des convulsions et soutenait qu’elle était possédée; le diable, disait-elle, entrait dans son cœur par la bouche, et faisait des efforts pour l’entraîner en enfer.

« Un jeune homme , à l’époque de la révolution, fut consterné du renversement du culte catholique en France, et dominé par dessentimens religieux , il devint maniaque, et lut I ra us-

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fëré à Bicétre après le traitement usité à l’Hôtel - Dieu. Rien n’égale sa sombre misanthropie ; il ne parle que des tourmcns de l’autre vie , et il pense que pour s’y soustraire il doit imiter les abstinences et les macérations des anciens anachorètes : il s’interdit dès-lors toute nourriture , et vers le quatrième jour de cette résolution inébranlable, son état de langueur fait craindre pour sa vie. Remontrances amicales, invitations pressantes , tout est vain; il repousse avec dureté un potage qu’on lui sert, et il affecte d’écarter la paille de sa couche , pour reposer sur les planches (i). »

« Un aliéné d’un caractère doux invoque sans cesse son bon ange gardien , ou bien quelquesuns des apôtres, et ne se plaît que dans les macérations, le jeûne, la prière. J’aimais à converser quelquefois avec un aliéné par dévotion, qui, comme les antiques disciples de Zoroastre, ren dait un culte particulier au Soleil , se prosternait religieusement devant cet astre à son lever, et lui consacrait durant la journée ses actions, ses plaisirs , ses peines (2). »

J’ai vu , dans la collection de M. Esquirol, les

(1) Pinel, sur l’Aliénation mentale, p. 207. Voyez •les exemples semblables, p. 3i , /p , 44 , 267 , 269. y 2) Ibidem , p. 11 8.

plâtres des têtes de trois personnes atteintes de manie religieuse. L’organe des sentimens religieux est extrêmement développe dans toutes les trois. J’ai cité des exemples analogues à l’occasion des organes du meurtre et de la poésie. Si M. Esquirol continue pendant quelque temps de mouler les têtes des aliénés et de conserver leurs crânes, il ne tardera pas à être l’un des sectateurs les plus zélés et les plus instruits de l’organologie.

J’ai connu un paysan nommé Michel Scliayer, ainsi que sa sœur; l’un et l’autre sont sujets à des accès périodiques de manie religieuse. L’organe delà dévotion est extraordinairement développé chez tous les deux.

Tout comme dans l’état de santé, cet organe joue différons rôles, selon qu’il coexiste avec tels ou tels autres organes très actifs ; de même, dans l’état de maladie, ces différentes associations produisent différentes espèces de manie pieuse.

« On remarque une gradation singulière, dit M. Pinel, dans les affections morales des jeunes mélancoliques douées d’un tempérament ardent; elles donnent ordinairement dans la plus haute piété, adressent au ciel les plus ferventes prières pour combattre les penchans de la nature et sortir triomphantes de celte lutte pénible.

» Une jeune fille de seize ans, élevée dans des

principes sévères , est placée chez un ouvrier pour y apprendre la broderie; elle y reçoit d’abord les prévenances d’un jeune homme du même âge, et se trouve exposée à toutes ses agaceries ; des sentimens de piété , qu’elle doit à son éducation , se réveillent encore avec force, et il s’établit une sorte de lutte intérieure avec les affections du cœur. La mélancolie succède avec toutes scs craintes et ses perplexités; plus d’appétit , plus de sommeil, et un délire furieux se manifeste. Conduite à l’hospice et livrée tour-à-tour à des mouvemeus convulsifs et à tous les écarts de la raison, elle semble assaillie par les idées les plus incohérentes, fait entendre souvent des sons inarticulés ou des phrases entrecoupées, parle de Dieu et de tentation (i). »

« LTne fille de service douée , dès sa plus tendre jeunesse, d’un caractère vif et emporté, sentit se développer à trente ans toute l’effervescence d’un tempérament ardent, quoique d’ailleurs très sage et très pieuse, et il s’excita une espece de lutte pénible entre les penchans du cœur et les principes sévères dont elle avait depuis long-temps contracté l’habitude. Ces combats intérieurs et les alarmes d’une conscience timorée la plongeaient quelquefois dans le déses-

(i) Ibidem , p. 38 et 3q.

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