‹ Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnâitre les instincts, les penchans, les talens ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux par la configuration de leur cerveau et de leur tête (volume 2)Chapitre 4 sur 54 · DU C. K R V K A U · texte numérisé non relu

DU C. K R V K A U

depuis bien des années, <|uc , dans le plus grand nombre des cas, la conduite de l’homme n’est que l’empreinte de son intérieur, j’ai relu encore Sterne en dernier lieu. Tant dans Tristram Shandy, que dans le Voyage sentimental , on rencontre à chaque instant des portraits très détailles et minutieux à l’excès, sans que de semblables portraits soient essentiels au but de l’auteur. On lit, par exemple, dans le Voyage sentimental :

« Sa fi gure est encore présente à mes yeux , et il me semble, en me la rappelant, qu’elle méritait un accueil plus honnête. Si j’en juge par sa tète chauve et le peu de cheveux blancs qui lui restaient, il pouvait avoir soixante-dix ans. Cependant scs yeux, où bon voyait une espèce de feu que l’usage du monde avait plutôt modéré que le nombre des années, n’indiquaient que soixante ans. La vérité était peut-être au milieu de ces deux calculs , c’est-à-dire, qu’il pouvait avoir soixante-cinq ans : sa physionomie en général lui donnait cet âge; les rides dont elle était sillonnée ne faisaient rien à la chose, elles pouvaient être prématurées.

» C’était une de ces têtes qui sont souvent sorties du pinceau du Guide. Une figure douce, pâle, n’ayant point l’air d’une ignorance nourrie par la présomption; des yeux pénélrans, et qui cependant se baissaient avec modestie vers la

terre, semblaient viser à quelque chose au-delà tic ce monde. Dieu sait mieux que moi comment celte tète et cette figure avaient été placées sur les épaules d’un moine, et surtout d’un moine de son ordre; elle aurait mieux convenu à un Bracmane ; mais il l’avait , et je l’aurais respecté , si je l’avais rencontré dans les plaines de l’Indostan.

» Le reste de sa figure était ordinaire, et il aurait été aisé de la peindre , parce qu’il n’y avait rien d’agréable ni de rebutant que ce que l’expression du caractère rendait tel. Sa taille, audessus de la médiocre, était un peu raccourcie par une courbure ou un pli qu’elle faisait en avant; mais c’était l’attitude d’un moine qui se voue à l’art de mendier, et, à tout prendre, telle qu’elle se présente dans ce moment à mon imagination, elle gagnait plus qu’elle ne perdait à être ainsi.

» Il fit trois pas en avant dans la chambre, mit la main gauche sur sa poitrine et se tint debout, avec un bâton blanc dans sa droite. Il détailla les besoins de son couvent et la pauvreté de son ordre. Il le fit d’un air si naturel, si gracieux, si humble, qu’il eût fallu que j’eusse été ensorcelé pour n’en être pas touché (i).... »

(i) Première part. Edition in-12; à Paris, chez Dufart , 1797. Pag. 12 , 14.

DU CERVE\U.

« Elle était habillée de blanc, et à-peu-près comme mon ami me l’avait dépeinte, si ce n’est que ses cheveux, quand il la vit, étaient retenus clans un réseau de soie, et qu’en ce moment elle les avait épars et floltans. Elle avait aussi ajouté à son corset un ruban d'un vert pale , qui, en passant pardessus son épaule , tombait jusqu’à sa ceinture et suspendait son chalumeau. Sa clievre lui avait été aussi infidèle que son amant, et elle avait à sa place un petit chien quelle tenait en laisse avec une petite corde attachée à son bras. Je regardai le chien, et elle le tira vers elle (i). »

Ailleurs il dit: « Et en traduisant selon ma coutume les figures et les attitudes françaises en anglais »

Une telle correspondance entre l’organisation d’un écrivain et le genre d’esprit qui règne dans ses ouvrages, devient une forte présomption que le sens des personnes ou des individus doit être reconnu pour une faculté fondamentale qui a son organe propre dans le cerveau.

(i) Deuxième partie, p. 4g.

S U IV LES FONCTIONS

X VI. Sens des mots, sens des noms , mémoire des mots, mémoire verbale. ( TVorl-Gcdæchtniss. )

Historique de la decouverte.

Dans ma neuvième année, mes parens m’envoyèrent chez l’un de mes oncles qui était curé dans la Foret - Noire. Celui-ci, pour me donner de l’émulation, associa à mes études un autre garçon de mon âge. On me lit souvent des reproches de ce que je n’apprenais pas ma leçon aussi bien que mon condisciple, quoique l’on attendît de moi plus que de lui. De chez mon oncle, mon jeune camarade et moi nous allâmes à Bade près Rastadt. D’une trentaine d’écoliers que nous étions là, lorsqu’il était question de réciter par cœur, j’avais toujours à craindre ceux qui, par la composition, n’obtenaient que la septième ou même que la dixième place. Deux de mes nouveaux condisciples surpassaient meme mon ancien camarade par leur facilité à apprendre par cœur. Comme l’un et l’autre avaient de très grands yeux à fleur de tête, nous leur donnâmes le sobriquet^ewx de bœuf. Après trois ans, nous allâmes à Bruchsal ; là encore, quelques écoliers à jeux de bœuf me donnèrent du chagrin lorsqu’il était question d’apprendre*

par cœur. Deux ans plus tard j’aliai à Strasbourg , et je continuai de remarquer que les élèves qui apprenaient par cœur avec le plus de facilité étaient ceux qui avaient de grands yeux à fleur de tete, et que quelques-uns d'entre eux n’étaient, pour tout le reste, que des sujets très médiocres.

Quoique je n’eusse aucune espèce de connaissances préliminaires, je dus tomber sur l’idée que des yeux ainsi conformés sont la marque d’une excellente mémoire. Ce ne fut que plus tard que je me dis, comme je l’ai déjà rapporté dans l’introduction du premier volume : si la mémoire se manifeste par un caractère extérieur, pourquoi les autres facultés n’auraientelles pas aussi leur caractère visible au dehors ? Et c’csl-là ce qui me donna la première impulsion pour toutes mes recherches, et ce qui fut l’occasion de toutes mes découvertes.

L’on trouvera fort singulier sans doute que ce soit précisément au sujet de cette faculté et de son organe que mes travaux laissent le plus à désirer. Je m’en tiendrai uniquement aux faits. Les faits resteront immuables, dans le cas meme où ma manière de les envisager subirait encore des modifica dons.

Histoire naturelle de la mémoire des mots.

Depuis long-temps on avait signale cette espèce de mémoire, à l’aide de laquelle on apprend par cœur avec une grande facilité, meme des choses que l’on ne comprend pas, et on l’a appelée Mémoire des mots , Mémoire verbale , ( Memoria verbalis ). L’on savait aussi que ceux qui ont une excellente mémoire des mots n’ont pas toujours les autres facultés à un degré très éminent , et l’on donnait meme trop de généralité à cette idée. On aurait dû en conclure que cette faculté suppose un organe particulier; mais quoiqu’il se présentât des preuves sans nombre à l’appui de cette opinion, les préjugés reçus s’opposaient à ce qu’elle fût admise. Presque partout, dans les écoles, dans les institutions quelconques pour l’éducation , dans les biographies des savans, on voit des exemples d’une mémoire prodigieuse , sans que pour cela le sujet qui en était doué ait manifesté d’autres facultés à un degré éminent. Si en traitant de cette faculté et des suivantes , j’accable le lecteur plus qu’à l’ordinaire de noms et de mots, qu’il s’en prenne à l’organe dont je l’entretiens.

La mémoire des mots se manifeste quelquefois d’une manière étonnante dès l’âge le [dus

DU CE R VE A TT. l5

tendre. A Landau , un garçon de cinq ans savait, par cœur tout le catéchisme, toutes les fables de La Fontaine, et un grand nombre d’autres poésies ; il apprit également par cœur , mais sans y rien comprendre, un volume entier du Cours de mathématiques de Bezoul ; il sait de la même manière beaucoup d’histoire et de géographie. M. le docteur Spurzheim a vu, à Londres , un jeune garçon qui est également un prodige de mémoire. En traitant de l’organe suivant, je citerai plusieurs autres exemples du même genre.

Des personnes douées à un haut degré de la mémoire des mots , récitent par cœur un passage très long, un grand nombre de vers, un rôle tout entier, après l’avoir lu une ou deux fois. Elles savent citer à toute occasion les plus beaux morceaux des auteurs classiques.

On présenta un jour à Frédéric II un homme d’une mémoire telle , qu’il récitait par cœur un morceau assez considérable qu’il n’avait entendu lire qu’une fois. Le jour même, Voltaire devait faire lecture au roi d’une pièce de vers. Frédéric fit cacher l’étranger derrière un paravent; et lorsque Voltaire eut fini de lire, il lui dit que le morceau n’était ni nouveau ni de sa composition ; et il fit paraître son compare qui le récita et soutint qu’il l’avait composé lui-même depuis plus de vingt ans. Que l’on juge de la fureur de

iG

l'irascible Voltaire, cl clos celais de rire du philosophe de Sans-Souci.

J’avais déjà remarqué à Vienne, et j’ai trouvé celte observation confirmée dans tout le cours de mes voyages, que les personnes douées de la mémoire verbale s'appliquent de préférence à un genre d’étude où il est nécessaire de beaucoup de noms; par exemple, la minéralogie, l’entomologie , l’iclhyologie, l’ornithologie, l’histoire naturelle en général, la numismatique, la généalogie , etc.

La mémoire des mots est d’un grand secours aux comédiens, quoiqu’elle soit bien loin de constituer à elle seule le grand acteur.

J’ai déjà cité en plusieurs endroits des exemples d’abolition de ce genre de mémoire, sans que pour cela l’exercice des autres facultés fût troublé le moins du monde.

Siège et apparence extérieure de l organe de la mémoire des mots et des noms.

En traitant de l’organe du sens des personnes, j’ai dit que les circonvolutions antérieures du lobe moyen touchent les parties postérieuresexternes de l'orbite. Lorsque ces circonvolutions sont très développées, celle partie du

nu CF. «VEAU.

sphénoïde , qui forme le tiers-postérieur de lu paroi externe de l’orbite, est chassée en avant j ce qui diminue la profondeur de l’orbite, et rend le bulbe oculaire saillant.

Il n’est cependant nullement vraisemblable que le lobe moyen soit affecté aux facultés. Les frugivores n’en ont que les circonvolutions internes, et ils apprennent les mots et les noms tout aussi bien que les carnassiers. D’ailleurs la mémoire a trop peu d’analogie avec l’instinct carnassier, pour que fou puisse admettre que les circonvolutions du lobe moyen placées audessus de l’oreille, constituent l’organe de l’instinct carnassier, et les circonvolutions antérieures du même lobe, l’organe delà mémoire des mots.

Or donc, s’il arrive en effet que le bulbe soit chassé en avant de l’orbite par un développement considérable et par un grand prolongement de ce lobe , la forme des yeux qui en résulte ne serait plus la marque d’une excellente mémoire. C’est peut-être là la raison pour laquelle certaines personnes, avec de grands yeux à fleur de tête, même dans toute la force de l’âge et de la santé, n’ont pas toujours une mémoire plus qu’ordinaire. Il est au moins certain que quelques personnes apprennent, en général, par cœur avec facilité , mais ont une mémoire des

lu SUR Ii E S F O N C r 1 O N S

noms ingrate , tandis que d’a utres s'impriment facilement les noms, cl ont de la peine à retenir des morceaux tant soit peu considérables, soit de vers, soit de prose. Je n’ai point réussi encore à bien discerner toutes ces variétés; cependant, dans dix jugemens que je porterai, je me tromperai une fois tout au plus. Je serais encore bien plus rarement dans le cas de me tromper, si l’organe de celle faculté n’était pas placé dans une région telle qu’il peut s’étendre dans toutes les directions, de haut en bas, en avant, latéralement, et de bas en haut.

Je regarde comme l’organe de la mémoire des mots, cette partie cérébrale qui repose sur la moitié postérieure de la voûte de l’orbite, PI. IV, entre xv et 3:). Nous n’avons pas donné dans les gravures de chiffres particuliers à la partie dont il est ici question, parce que nous avions considéré le sens des mots comme n’étant qu’un fragment du sens de langage de parole , xv.

Cependant il est certain que souvent il n’y a que la moitié postérieure du plancher orbitaire qui se trouve déprimée par le grand développement de la partie cérébrale indiquée ; et dans ce cas, la partie postérieure de l’orbite doit également perdre de sa profondeur, et le bulbe être poussé en avant. Celle forme des yeux se rencontre souvent, sans que les circonstances que

j’indiquerai , en parlant du sens du langage , aient lieu en même temps; c’est pour celte raison que je traite séparément de ce dernier organe.

Que l’on observe les personnes qui font des collections; sur cent, on en trouvera quatrevingt-dix-neuf qui ont de grands yeux à fleur de tête. Il paraît que le besoin de se meubler la tête d’une infinité de noms leur inspire l’amour des collections. Elles éprouvent un grand plaisir à retenir avec une grande facilité les noms de tous ces milliers d’objets qu’elles recueillent. Mon respectable maître, M. Jacquin père, professeur de chimie et de botanique , l’abbé Mazola et M. Kreuzer , l’un et l’autre insectologues ; le baron Vanderluhe, le comte de Herberstein, botanistes à Vienne , le conseiller de cour Bloch, botaniste et insectologue à Dresde, qui forment chacun avec ardeur des collections dans leur partie; M. Oelzel de Potsdam, qui fait des collections de tous les objets que l’on rencontre dans le commerce; M. Rœding , à Hambourg, INI. Martens, à Blême, qui a fait une collection précieuse d’algues; M.Beulh , à Hambourg, qui entasse tout ce qui peut être considéré comme objet d’histoire naturelle; M. Gering, à Francfort, qui fait une collection d’insectes et de papillons; M. le professeur Sukew, à Heidelberg,

Page 1