SUR LES QUALITÉS MORALES ET LES FACULTÉS INTELLECTUELLES DE L HOMME
Philosophie de l'Homme.
J'ai dit plusieurs fois, dans le courant de cet ouvrage, que mes devanciers n’ont pas pu faire de découvertes sur les fonctions ni du cerveau en général, ni d'aucune de ses parties en particulier, parce qu’ils se laissaient guider par une fausse philosophie relauvement aux qualités et aux facultés de l’homme. Ce reproche ne s’applique pas seulement à la doctrine de tel ou tel: philosophe, illes atteint tous également. J'ai promis de justifier l’inculpation que je leur fais, et Je l'ai déja justifiée sur plusieurs points, particuliérement T. [, pag. 42 et suivantes. Maiatcnant que le lecteur s’est familiarisé avecles véritables forces fondamentales, je le crois suffisamment préparé pour me suivre pas a pas dans
les considérations suivantes.
Je ne rapporterai pas les systèmes de mes devanciers pour les réfuter en les comparant avec le mien. Ilest inutile de combattre contre les ténébres. Il suffira de faire naître la lunmére. Je vais rassembler ici les idées quise trouvent éparses dans cet ouvrage, et je ferai voir au lecteur les conséquences qui en découlent nécessairement, et qu'il en a peut-être déjà ürces lui-
A 1 2 même.
De la différence qui. existe entre les forces fondamentales et leurs attributs généraux.
La dénomination, qualité ou faculté fondamentale , exprime ce que les forces ont de propre, de bb. ce qui constilue leur essence, leur nature. La dénomination, aitribut général, au contraire, exprime ce qu'il y ade commun dans les qualités et les facultés fondamentales. |
J'ai prouvé que toutes les qualités et toutes les facultés dont j'ai traité, et pour lesquelles j'ai découvert les organes, sont des forces fondamentales primitives. Or, aucun de mes devanciers n’a connu ces forces, qui seules sont les fonctions d'organes cérébraux particuliers. Aucun wa cherché un organe pour l'insunct de la propagation et de l'amour de la progéuilure,
pour l'instinct carnassier, pour la bienveillance, pour la musique, pour le calcul, elc.; par couséquent aucun ne pouvait découvrir un organe quelconque. Ils s’en sont tenus à ce qu’il y a de commun dans les forces fondamentales, c’est-adire à des attributs généraux. Ils cherchaient des organes pour lPattention, la faculté aperceptive, la mémoire, le jugement, l’imagivation et la faculté appétitive ; pour linstinct, pour les affections, les passions. La raison et la volonté étaient leurs forces pures de l'âme, indépen-
dantes de toute condition organique.
Je vais prouver maintenant que l'attention, la memoire, le jugement, l'imagination, ne sont que des attributs communs aux qualités et aux facultés fondamentales, et nullement les qualités ou les facultés fondamentales elles-mêmes.
Pour mieux rattacher la philosophie de lhomme à l'histoire naturelle en général, jetons d’abord un coup-d’œil sur la nature, et examinous le procédé que les naturalistes ont de tout temps observé pour l’étudier dans ses détails.
Ils ont commencé par chercher à connaître les attributs généraux de tous les corps. Ils ont reconnu que létendue, limpénétrabilité, la force‘d’attraction et la force de répulsion appar-
ttennent à toutes les substances matérielles, à la
DU CERVEAU. 393 lumière comme au métal, aux parties intégrantes de la plante comme à celles de l'homme,
Si les physiciens s’étaient contentés de la connaissance de ces propriétés générales, que saurions-nous en physique ? nous ne saurions distinguer, par aucun caractère spécifique, les substances les plus dissemblables, telles que la terre, l’eau, l'air, les métaux, la lumière, les plantes, les ammaux; tous ces êtres sont doués de létendue, de l’impénétrabilité, de l'attraction et de Ja répulsion.
Qu'a-t-il fallu faire ? il a fallu chercher des caractères particuliers et distinguer les corps en classes ; c’est d’après des caractères certains que l'on a distingué la terre de l’eau, l’eau des métaux, les métaux des plantes, les plantes des animaux, et il y avait un grand pas de fait.
Mais si l’on s’en fùt tenu aux propriétés communes à tous les métaux, à toutesles plantes, ete., les sciences naturelles seraient eoccre nuiles ; àl a fallu distinguer un métal de l'autre, une plants de l'autre, etc., c'est-à-dire trouver les proprictés qui distinguent telle classe de métaux, de plantes, d'animaux. L'on a parlé d'animaux terrestres et aquatiques , d'insectes, de peissons, de reptiles, d’amphibies, de mammiféres, el à mesure que l’on a abandonné de plus en plus les généralités,
l’on s’est occupé davantage des propriétés parli-
394 SUR LES FONCTIONS culières ; on a établi des subdivisions; l’on a divisé les mammiféres en frugivores et carnassiers: Jon a subdivisé les carnassiers en cheiroptéres, galéophtèques, insectivores, carnivores, etc., et plus on a fixé des caractères qui ne conviennent qu'a des genres ou à des variétés particulières, plus Les connaissances du naturaliste sont devenues précises , claires, individuelles, et par conséquent utles. s Comment se fait-il donc que précisément ceux qui sont si fiers de leur tendancemétaphysique, qui professent les résultats de leurs spé— culations avec tant d'assurance, comme des vérités démontrées, rejettent cette méthode, et qu'ils croyent leurs notions d’autant plus exactes qu’elles ont plus de généralité, c’est-a-dire qu’elles sont moins applicables à des cas particuliers, à des faits individuels, et que par conséquent elles sont moins pratiquées ? C’est probablement parce que la méthode de ces philosophes ne les assujettit à aucune observation , qu’elle laisse le champ absolument libre au raisonnement comme aux sophismes, et qu'avec celte mamére de procéder, chaque métaphysicien a la facilité de bâtir, en peu de temps, un système à lui, et de devenir chef de secte. Mais il en résulle nécessairement que ces doctrines
n'ont rien de commun avec le monde réel;
qu’elles portent toutes l'empreinte de la tournure d'esprit et de la portée de leurs inventeurs; qu’elles différent entr’elles autant que le génie de ceux qui les ont imaginées.
J'entre en matière, et je commence par montrer ce défaut de toutes les philosophies actuelles, relativement aux fonctions supérieures de la vie animale, cest-à-dire relativement aux qualités morales et aux facultés intellectuelles.
La propriété la plus générale, commune à {ous les nerfs, c’est la sensibilité ou l'aptitude à percevoir les irritations, les stimulus, la sensation. N’y a-t-il pas, de nos jouff encore, des philosophes qui n’admettent que cette seule et unique force dans Le règne animal ; qui en déduisent les mouvemens volontaires, les fonctions des cinq sens et toutes les qualités morales, ainsi que toutes les facultés intellectuelles ?
Penser, disent les idéologistes, c’est sentir ; avoir du souvenir, de la mémoire, juger et Lou, n'est que sentir. Toutes les facultés de l’intelligence sontrenfermées dans la faculté de sentir, et la seule diversité du mouvement explique, d'après M. Destut-Tracy, toutes les différentes manicres de sentir.
Il n’y a point de doute que la sensibilité joue unrôle danstous ces phénomenes, comme tous les corps sont doués d’étendue et d’impénétrabilité.
Mais qu'y a-t-il de gagné pour la physiologie, lorsque lon sait que les nerfs sont sensibles ? Cela nous donne-t-il quelque lumière sur la véritable cause, sur les conditions matérielles des fonctons déterminées, sur les mouvemens volontaires, sur les diverses fonctions des cinq sens, sur les diverses qualités morales et facultés intellectuelles ? Écouterait - on un naturaliste qui nous dirait que tous les êtres ne sont que des corps différemment modifiés ; que les insectes, les poissons, les amphibies, les mammifères ne sont que des animaux différemment modifiés?
D'après ce systèmeMe cours d'histoire naturelle ne serait pas long! Mais comment naissent les modifications de ces sensations? Comment ces divers mouvemens sont-ils effectués ? Comment la faculté générale de sentir devient-elle faculté de mouvement volontaire, faculté de voir , d'entendre, de sentir ? Comment devientelle telle qualité morale, telle faculté intellectuelle ?
L'auteur de tout ce qui existe ne dut-il pas créer une famille particulière de nerfs pour les mouvemens volontaires, une autre pour les fonctions des cinq sens, et une autre encore pour chaque fonction des qualités et des faoultes? N’était1] pas nécessaire que les nerfs ‘de chaque sens eussent leur origine, leur structure,
; leur action propres? Il y a donc partout sensation, mais il y a partout quelque chose de plus que la sensation modifiée de telle maniére ou de telle autre; il ÿ a partout sensation essentielle ment différente; les sensations different entre elles aussi essentiellement que la plante diffère de l'animal , et le mammifere de l’oiseau. Le bat des recherches du physiologiste est de connaïtre la différence qui existe entre les sensations, et de découvrir les divers appareils, tant internes qu'externes , que la nature a dû créer dans l'organisme, pour produire tant de sensations essentiellement différentes RSC Ja PAPER la plus simple d’un FRE pb à la pensée la plus élevée.
Il est donc évident que la manière de généraliser les idées ne saurait point atteindre les objets tels qu'ils sont dans la nature. Nous al- Jons voir qu’il en est de même pour les autres facultés, que les idéologistes ont reconnues comme seules facultés intellectuelles, et qu’elles ne sont également que des attributs communs à toutes les facultés fondamentales,
De la perception, du souvenir, de la mémoire, du jugement, de l'imagination et de l'at-
tention.
Pour prouver que les facultés de l’âme admises jusqu'ici par les philosophes comme les seules existantes, ne sout que l'apanage de chacune des facultés fondamentales, je me contenterai de donner quelques exemples dont 1l sera facile au lecteur de faire l'application ultérieure. |
J'ai mis au nombre des facultés fondamentales le sens des localités, le sens des tons, le sens des nombres, le sens des arts. Or, celui qui est doué du sens des localités, du sens’ des tons, a nécessairement la faculté de saisir les rapports de l’espace, une faculté aperceptive pour les rapports des tons. Il en est de même pour les nombres, relativement au sens des nombres. Une personne douée du sens des localités se souvient des rapports de l’espace, des lieux qu’elle a vus lorsqu'elle s’y trouve replacée de nouveau; elle jouit même de la faculté de se représenter, par sa propre force interne , les rapports des lieux qu’elle a vus, sans qu'il soit besoin que l'impression du dehors se renouvelle, c’est-à-dire qu’elle est douée de la mé-
moire des lieux ; et celui qui se souvient d’avoir déjà entendu telle musique, a le souvenir musical ; celui qui est capable de se représenter, par sa seule force interne , telle musique qu'il a entendue , et sans qu'il soit besoin pour cela de renouveler l'impression du dehors, à la méinoire musicale. De même, l’arithméticien et le mécanicien ont le souvemr et la mémoire du rapport desnombres et de l’arrangement d’une machine.
Il y a donc pour ces quatre facultés fondamentales, quatre facultés de perception, quatre facultés de souvenir, et quatre de mémoire, La faculté de perception, la faculté du souvenir et la mémoire sont donc communes à ces quatre facultés fondamentales et à toutes les facultés fondamentales en général. Aucun de ces attributs communs ne constitue une force fondamentale, Un animal peut avoir la faculté de perception, la faculté du souvenir et la mémoire, relativement à une force fondamentale, par exemple, relativement au sens des localités, au sens des tons, et n'avoir ni faculté de perception, ni souvenir, ni mémoire, relativement au sens des nombres ou des mécaniques, parce qu'il manque de ces deux dernières facultés fondamentales. Lorsque la faculté foadamentale manque, les attributs doivent manquer également. Le chien, douéà un degré si étonnant
vo SUR LES FONCTIONS du sens des localités, n’a ni faculté de perception, ni souvenir, ni mémoire, pour les rapports des tons, porr la structure d’une machine, pour les idées morales etreligieuses. Lecastor, qui est unsi admirable architecte, n’a ni faculté aperceptive, ni souvenir, ni mémoire pour les rapports des tons et des couleurs, et cela encore par Îa raison ce est privé des deux facultés fondamentales, du sens des tons et du sens des couleurs. De ce que je viens de dire, 1l résulte clairement que la faculté aperceptive, la facnlte du souvenir et Ja mémoire ne sont que des altributs communs'aux facultés fondamentales, mais pas du tout les facultés fondamentales elles-mémémes ; et par cons équent elles ne peuvent pas avoir leurs organes propres, Ceux qui ont cherché de semblables orgares, ne pouvaient donc pas en trouver. En effet, si la faculté a perceptive était une force fondamentale, et avait son organe particulier , l'animal on homme quien serait doué pour un objet, devrait être doué aussi de la même faculté aperceptive pour tous les objets. Or, l'histoire naturelle prouve le contraire chez l'homme frappé d'une imbéciihte partielle, et chez diverses espèces d'animaux. Il en est Der de même pour le souvenir et pour la mémoire. L'homme et l'animal ne peuventavoir hi souvenir, ni mémoire pour les
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objets pour lesquels ils n’ont reçu aucune réceptivité.
© Si la faculté aperceptive, le souvenir et la mémoire élaient des forces fondamentales, il n’y aurait pas de raison pour qu’elles se montrassent à un degré si différent, selon qu’elles s’exercent sur des objets différens ; n'y aurait pas de raison pour que le même individu, ou même tous les individus n’apprissent pas avec la même facilité la géographie, la musique, larithmétique et la mécanique; pour qu'ils n’eussent pas la mémoire également fidéle pour tous ces objets. Mais ou est l’homme qui, avec toute Vapplication possible, réussisse avec la même facilité dans ces différentes parties; qui n'ait, sous certains rapports, une capacité, une mémoire étonnantes: et, sous d’autres rapports, les mêmes facultés extrémement bornées ?
Tout ce que je.vieus de dire des trois attributs communs à toutes les facultés fondamentales, est applicable aussi au jugement et à l'imagination. Quiconque est doué à un degré éminent du sens des localités, reconnait facilement les rapports des lieux, a du jagement pour les rapports dans l’espace. Quiconque est doué d’un sens des tons très actif, sent les accords; juge promptement la justesse ou le défaut de
Âo2 , SUR LES FONCTIONS
justesse des rapports des tons, a du jugement enfin pour les rapports des tons.
De même, le sens des nombres a un jugement pour les rapports des nombres; le sens des arts, un jugement pour les ouvrages de l'art; mais là où la faculté fondamentale manque, le jugement relatif aux objets de cette faculté fondamentale doit nécessairement manquer aussi.
J'appelle imagination, Paction de toute faculté quelconque qui a lieu indépendamment du monde extérieur. L’imagination est la puissance créatrice de chaque faculté fondamentale. L'imagination’du sens des localités crée des paysages. L'imagination du sens des tons crée de la mu sique. L’imagination du sens des nombres crée des problèmes. L’imagination du mécanicien crée des machines. |
Ceci explique comment le niême homme peut avoir un jugement prompt et sûr relativement à certains objets, et être presque imbécile rélativement à d’autres; comment il peut avoir limagination la plus vive et la plus féconde pour tel genre d'objets, et être glacé, stérile pour tel autre. Il est impossible que lanimal ait du jugemerit et de l’imagination pour des objets pour lesquels la nature lui a refusé la faculté fondamentale. Quel jugement porteront sur la mu-
sique ou sur les rapports des nombres, le renard qui juge admirablement les moyens d'échapper : aux piéges el de surprendre sa proie; le castor, qui juge l’accroissement et le décroissement du fleuve, au point de disposer ses constructions en conséquence ? Le chien, en vertu de son imagination, rêve qu'il est à la chasse, ou qu’il s’est égaré, et quil parcourt toutes les rues de la ville cherchant la maison de son maître. Mais croyez-vous qu'ilrève mécanique, tableaux, calculs, architectures, cembinaisons d’idées philosophiques ? Le jugement et l'imagination ne sont donc pas non plus des forces fondamentales, ce ne sont que desattributs communs à toutes les facultés fondamentales. Il ne faut pas s’étonner si c'est en vain que l’on a cherché leurs organes ?
Je ne conçois pas comment il a pu venir dans l'esprit de certains philosophes de soutenir que l'attention est la source de toutés nos facultés et de tous nos.penchans. J’accorde pour un mo-.
ment qu'il y ait attention dans tout ce que font J’animal et l’homme. Cette attention proviendra bien d’une force fondamentale, mais jamais elle ne pourra êlre la source d'aucune force fondamentale quelconque. Telle personne , incomplétement imbécile, donne l'attention la plus soutenue à tout ce quia rapport à la mimique, à
Vesprit d'ordre; aux fonctions sexuelles, et n’eil a aucune pour les sentimens et les idées d’un ordre différent: L'homme cultivé et pensant même se fatigue au bout de trés peu de temps, lorsqu' il fixe son attention sur des objets qui sont hors de sa sphère, tandis que ce n’est qu'un jeu FAR lui de donner l'attention la plus soutenue à des objets qui en font parue. Celui qui est doué à un haut degré du sens des localités , porte sans effort son attention sur les rapports de l espace, et sien lui le sens des tons n’est que faiblement développé, : à peines ’aperçoit- “il que l'on exécute une musique enchanteresse.
Vaucauson, encore enfant, porte son attention sur les rouages d’une horloge , sur RARE tel musicien, tel poëte à cheveux blancs n’a jamais daigné jeter un regard, telle coquette dont la boutique d’une marchande de modes captivé l'attention tont entitre, passe avec indifférence devant la collection d’histoire naturelle la plus curieuse ou la plus riche bibliothé éque. L’attention n’est donc encore qu’un attribut de chaque faculté fondamentale, et lorsque telle faculté fondamentale manque, l'attention pour les objets de cetté faculté est impossible. Essayez de fixer sur des nombres, sur des couleurs, sur un poëme, Vattention du faucon, qui ne perd pas de vue Palouette; du este qui a l'oreille
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dressée pour suivre les ordres de son conducteur; de mon sansonnet, qui oublie de manger les vers, son repas favori, lorsque je lui siffle un air.
Le lecteur sera , je pense, convaincu , par ce queje viens de dire, que Ja faculté intellectuelle et toutes ses sous-divisions, telles que la percepuon, le souvenir, la mémoire, le jugement, imagination, ne sont pas des facultés fondamentales, mais seulement leurs attributs généraux. Comme l’on ne connaissait pas les facultés fondamentales, comme on ne cherchait d’organcs que pour leurs altributs, j'ai eu bien raison de dire que c’est une fausse philosophie qui a empéché de faire des découvertes sur les fonctions du cerveau et sur celles des parles intégrantes,
Résumons-nous :
Foutes les fois donc qu'il existe une faculté fondamentale, une force intellectuelle particuliére et déterminée, il existe nécessairement aussi ue faculté aperceptive pour les objets relatifs à celte facuité. Toutes les fois que cette faculté réagit activement sur les objets de son domaine, il ÿ aatiention. Toutes les fois que les idées ou les traces que les nmpressions de ces objets ont laissées dans ke cerveau , se renouvellent, soit par là présence, soit dans l'absence de ces
mêmes objets, il y a souvenir, réminiscence , mémoire passive. Si ce même renouvellement des impressions reçues se fait par un acte réfléchi, volontaire des organes, il y a mémoire active. Toutes les fois qu’un organe, ou une faculté fondamentale, compare et juge les rapports d'idées analogues et disparates, il y a comparaison, il y a jugement. Une suite de comparaisons et de jugemens constituent le raisonnement. Toutes les fois qu’un organe, ou une force fondamentale , crée par sa propre énergie inhérente, saus concours du monde extérieur, les abjets relatifs à sa fonction; que l'organe découvre, par sa propre activité, les lois des objets mis en rapport avec lui dans le monde extérieur, il y à imaginalion, invention, génie.
Considérez à présent la perception, lattention, le souvenir, la réminiscence , la mémoire, la comparaison , le jugement, le raisonnement, imagination, l'invention, le génie , ou comme des gradations des degrés divers F une même faculté, ou comme des manieres d’être particulières de cette même faculté, il demeure toujours certain. que toutes les faculiés fondamentales, démontrées comme telles dans les tomes II, IV et V, sont douées ou peuvent être douées de la faculté perceptive, d'attention, de sou-
DU CERVEAU. 407 venir, de mémoire, de jugement, d’imagination, et que ce sont elles par conséquent qui doivent être reconnues comme facultés intellectuelles et fondamentales , et que les prétendues facultés de l'âme de mes prédécesseurs ne sont que des attributs communs. Voilà donc, pour les facultés intellectuelles ,une philosophie toute nouvelle , fondée sur l'histoire naturelle détaillée des divers modes de l'intelligence humaine. Faisons la même opération pour les facultés ou plutôt pour les qualités appétitives.
Des qualités morales, de la faculté appé- Litive, des appelits , des penchans, des passions.
On regarde la faculté appétitive et ses sousdivisions comme des facultés propres, tout comme on fait à l'égard de la faculté intellectuelle et de ses sous-divisions , et lon a cru pouvoir chercher également des organes pour elles. Mais comme on n’a jamais réussi à en découvrir, on a conclu, de toutes ces recherches : infructueuses, que les opérations de l'âme sont beaucoup trop secrétes pour qu'il soit possible de suivre leurs traces. La découverte de ces organes était en effet impossible; car un désir, un penchant, une passiom ne sont dans le fait
que différens degrés d'activité d’une force fondamentale quelconque, soit intellectuelle, soit appétive. Le désir, le penchant, la passion supposent donc une qualité ou une faculté fondamentale, et Pon ne peut avoir un désir, un peschant, une passion que pour un objet pour lequel on est doné de la force primitive ou fondamentale
Je RUE lorsqu'une personne est douée tu sens des tons, du sens de la poésie, du sens des constructions , du sens des localités, etc., à ün faible degré seulement, elle n’aura pas un penchant bien prononcé pour ces objets. Lorsqu’au contraire les organes de ces forces fondamentales agissent avec plus d'énergie, la personne trouve du plaisir à exercice des fonctions qui y sont relatives; elle a du penchant pour ces objet s. Lorsque l’action de ces organes est plus énergique encore, la personne sent un besoin de s'occuper de ces objets; elle a le désir de s’en occuper. Enfin si l’action de ces organes est prépondérante, elle est entrainée vers ces objets; elle y trouve son bonheur; elle se sent contrariée, maihenreuse, lorsqu’elle ne peut pas suivre son penchant: elle a la passion de ces objets. C'est de cette manière que certains individus ont la passion de la musique, dela poésie, de l'architecture, des voyages, etc.
Comme dans chaque individu les forces fondamentales sont développées dans des proportions différentes, une personne peut avoir une violente passion pour certaines choses, par
exemple , pour la musique, et être très indifférente pour d’autres , par exemple, pour les mathématiques.
S'il existait un organe des passions, ceux qui seraient doués de cet organe devraient étre également passionnés pour tous les objets.
La même chose devrait avoir lieu pour les désirs et les penchans, si les désirs et les penchans étaient des facultés ou des appétits propres.
Il en est de même pour les facultés intellectueiles les plus relevées. Les personnes chez “esquelles l'organe de la sagacité comparative est trés acüf, ont du goût, de la passion pour les comparaisons et pour les apologues. Une grande activité de l’organe de la métaphysique jette le
penseur dans le monde des idées; il ne voitla vé-
rité,ilne trouve du plaisir que dans les objets qui:
netombent poiutsouslessens, dansla spéculation, dans labstraction; c’est par la seule force de la pensée qu’il veut deviner ou plutôt construire les lois du monde. Où est celui qui n’ait été quelquefois victime d’un ami doué d’un esprit épigram- : à) . . : . : AUDE matique ? Qui ne sait combien ilen eût coûte à un
Aro SUR LES FONCTIONS
Boileau, à un Piron pour contenir, l'essor de leur humeur caustique ? Empéchez Bacon ou Leibniz de réfléchir sur la liaison de cause et d'effet, de ürer des conclusions, d'établir des principes, et vous contrarierez leur penchant , vous ferez violence à leur passion.
S'il est question de forces fondamentales, qui ne sont que des sentimens , qui sont réellement des appétits, la gradation qui a lieu dans les talens, dans les facultés intellectuelles, sera encore bien plus sensible, À l'époque où lorgane cérébral de l'amour physique n’est point encore développé, il nya point pour l'enfant de difference entre les deux sexes. Mais à mesure que cet, organe se développe, le jeune garcon et la jeune fille commencent à fixer leur attention sur céqui concerne les fonctions sexuelles, soit sur eux-mêmes, soit sur les autres; dans la même proportion, il naît un sentiment de plus en plus distinct, un penchant qui finit par s’exalter jusqu’à devenir une passion. Ce qui a lieu pour Pinsunet. de amour physique, arrive également pour l'amour de la progéniture, pour l'instinct de la, propre défense, pour celui de Pinstinct carnassier, pour le sentiment de la propriété, pour la fierté, pour la vanité, pour la circonspection, etc. [l-y a des femmes passionnées pour les enfans ; 1 ya des personnes qui sont bienfai-
DU CERVEAU. Axx
santes, dévoles, etc., avec passion, qui sont tourmentées par l'ambition.
Descendons maintenant aux êtres privés, tantôt de telle et tantôt de telle autre force fondamentale, et nous verrons qu'il est impossible qu’il naisse en eux un désir, un penchant, une passion pour les objets de la force fondamentale dont ils ne sont pas doués. Mais donnez aux animaux des forces fondamentales, et vous avez le chien qui chasse avec passion; la belette qui étrangle les poules avec fureur ; vous avez le rossignol qui chante à côté de sa femelle avec passion, et avec une telle passion que quelquelois il succombe aux efforts trop longtemps continués; vous avez le singe qui aime passionnément sa femelle et ses petits, elc.; mais dans aucun de ces animaux vous ne pourrez faire naître ni désir, ni penchant, ni passion pour la dévotion, pour les mathématiques, pour les spéculations métaphysiques. Ilest donc manifeste que les désirs les penchans, les passions ne sont nullement des forces fondamentales propres, mais un résultat. du différent degré d'activité des organes, ou des qualités et des facultés primitives.
J'ai montré que, même relativement aux facultés fondamentales, telles que lesens des tons, celui des nombres, etc., qui se rattacheut aux
facultés intellectuelles, il y a désir, penchant, -
passion , selon que le degré de leur activité est plus ou moins grand. L’on peut admettre que, ice versé, la faculté aperceptive, le souvenir, la mémoire, imagination, sont également les attributs 46 forces fondamentales quine conslituent que des sentimens. L' insunct de la propagation, celui del'amour de la progéniture,
lorgueil, la vanité, ontsans contredit leur faculté aperceptive, leur souvenir, leur mémoire, leur jugement, leur : imagination, leur attention pro-
pre. Ce qui dans les facultés TRE alieu
pour les idées, a lieu ici pour les sensations et pour les sentimens. L'histoire de la manie et de lidiotisme nous prouve que Îorsque lune des qualités fondamentales a été perdue ou affaiblie, sa facullé aperceptive, son souvenir , sa mémoire, son jugement, son imagination, son attention, tous ses attributs enün, sont perdus ou affaiblis également.
J’ai cité des cas où, par suite d’une lésion ac-
cidentelle du cervelet, les parties sexuelles se sont completement atrophiées et où la faculté de procréer s’est entièrement perdue ; dans ce cas le souvenir des jouissances passées est aussi faible que le désir. Ces individus en parlent avec indifférence ; et c’est plutôt par oui-dire qu'au moyen d'impressions conservées qu'ils savent
DU CERVEAU. 415 qu'autrefois ils étaient hommes comme les autres, et il està présumer que si le cervelet avait perdu tout-àa-fait son action, le souvenir des sensations qu'il avait éprouvées autrefois, serait complètement nul.
J'ai rapporté ailleurs des exemples où la perte totale d’un sens extérieur et de son appareil nerveux intérieur a non-seulement empéché les impressions nouvelles , mais a effacé les anciennes impressions relatives à ce sens; pourquoi n’arriverait-il pas la même chose lorsqu'il y a perte totale de l’activité d’un organe d’une qualité morale ou d’une faculté intellectuelle ?
Quoiqu'ilen soit, il reste toujours prouvé que le désir, lé penchant, le besoin, la passion ne sont que des gradations de l’action de la force fondamentale, et qu’on a eu tort de considérer ces gradations comme autant de forces propres: J'ai par conséquent justifié encore à cet égard le reproche que je fais à la philosophie de mes devanciers. Puisse la réfutation de ces erreurs; consacrées par Les siècles , faire concevoir enfin combien sont inutiles tous les raisonnemens quit ne s'appuient passur des faits !
De l'instinct et de l’entendement intellect ov
intelligence.
L'instinct et l’entendement ont-ils des organes particuliers ?
L'animal agit poussé par l'instinct, l’homme agit conduit par l’entendement : voila le langage reçu des philosophes. L'instinct, dit-on, supplée chez les animaux à l'intelligence qui est propre à l’homme. Les animaux n’agissent-ils que par instinct et sont-ils privés d’intelhgence 14 L'homme est-il exempt de toute impulsion instinctive, est-il soustrait à l'influence de l'instinct ?
Commençons pas préciser l'idée d’instinct et celle d’entendement ou d’intellect, et la vérité s’offrira à nous d’elle-même.
L'instinct est un sentiment, un mouvement intérieur indépendant de la réflexion et d’une véritable volonté, une impulsion qui pousse à certaines actions un être vivant, sans que celuiciaitune idée distincte ni de moyens, ni de but. Je demande maintenant : l'instinct est-il une force universelle qui explique tous les actes des animaux ? ou bien varie-t-il autant que les qualités et les facultés fondamentales , et ne pro-
DU CERVEAU. 415 duit-1l que la manifestation de ces qualités et de ces facultés?
L'instinct est-il une force universelle qui explique tous les actes des animaux ? Comment tient-il à l’organisation ? Existe-t-il un organe pour cette force ? :
Si l'instinct était une force universelle, chaque animal devrait faire précisément la même chose que l'autre. Il n'existe pas d’animal dépourvu d’instinct. Si l'instinct est une force uni- verselle, pourquoi l'animal qui fait une toile ou qui construit des cellules bexagones et y dépose du miel, ne chante-t1l pas? Pourquoi n’a-t-il pas d’attachement pour son maitre ? L’araignée tend une toile et fait la chasse aux mouches; l'abeille ouvrière construit des cellules, mais elle ne tue pas de mouches pour s’en nourrir; elle a soin des petits, mais elle ne s’accouple pas. Plusieurs animaux mâles s’accouplent, mais ne prennent aucun soin de leurs petits; le coucou , tant mâle que femelle , abandonne à d’autres oiseaux le soin d’élever ses petits, quoiqu'il soit porté à l’accouplement par un instinct tres ardent; le castor construit une cabane, mais il ne chante ni ne va à la chasse; le chien va à la chasse, mais ilne bâtit pas ; la pie-griéche chante, bäut et chasse; la caille ne se marie pas, maiselle s’acc ouple, à soin de ses petits et voyage; la per-
drix se marie, s’accouple et prend soin de 5eë petits, mais ne voyage pas; le loup, le renard; le chevreuil et le lapin vivent dans l’état de mariage, et prennent soin de leurs petits conjointement avec leur femelle; le chien, le cerf et le lièvre s’accouplent indistinctement avec la premire femelle venue et ne connaissent pas leurs petits. Le loup vigoureux, le lièvre rusé et timide ne creusent pas de terriers comme le lapin courageux et le renard rusé. Les lapins vivent en république et placent des sentinelles, ce que ne font ni le renard ni le lièvre.
Comment ces divers instincts peuvent-ils ei exIster dans une espèce d'animal et pas dans une autre? Comment peuvent-ils être combinés si différemment?
Si l'instinct étaitune force unique et générale; tous les instincts devraient se manifester nonseulement à-la-fois, mais aussi au même degré, et cependant tandis que dans le jeune animal tels instincts agissent avec une grande force; d’autres sont plongés encore dans une profonde inactions certains instincts agissent dans telle saison, d’autres dans telle autre. Autre saison pour la propagation que pour émigrer; autre saison pour vivre isolé que pour se rassembler en troupeaux, ou pour faire des provisions.
Et comment expliquer, dans la supposition
DU CERVEAU. 417 d'un instinct général, que les divers instincts n'existent pas seulement séparés dans les difiérentes espèces d'animaux, mais que plusieurs d’entr’eux sont même contradictoires ?
On a donc tort de considérer linstuinet comme une force générale, et de vouloir expliquer par elle tous les actes des animaux, quelque opposés qu’ils soient. Il est par conséquent absolument impossible de trouver un organe unique de Pinsünct;et les efforts que l’on a faits pour y parvenir, durent être infructueux. De semblables expressions ne servent qu'a se donner à peu de frais l'air d’un profond savoir, à se ürer de toutes les difficultés au moyen d’une faculté occulte, et a se dispenser de toute recherche pénible.
Y a-t-il autant d’instincts que de forces fondamentales? La dénomination instinct ne désignet-elle que lPactivité de ces mêmes forces fondamentales ?
La propagation, l'amour de la progéniture, l'amitié et l'attachement, le mariage ou le célibat, état de société ou d'isolement, la propre défense ou l’amour des combats, se nourrir de chair où de substances végétales, faire des provisions, la circonspection et la précaution de placer des sentinelles, le choix d’un lieu déterminé pour sa demeure, l'émigration, le chant,
la construction, etc. , dérivent d'autant de qualités fondamentales, sont autant de dispositions primitives, et toutes deviennent des instincts, du moment où, par leur activité, elles font éprouver à lañimal un désir, un besoin, une impulsion intérieure en vertu de laquelle il est poussé à agir.
La dénomination énstinct convient donc à toutes Les forces fondamentales, et il doit exister autant d'organes pour les insuncts qu'il existe de forces fondamentales. Ceci explique très natarellement comment un animal peut être doué de tel instinct et être privé de tel autre; lon peut dire que tous les animaux agissent par instinct, quoique leurs actes soient trés différens et quelquefois même opposés.
Maintenant examinons la question , si dans la manifestation de leurs forces fondamentales les animaux obéissent toujours à une impulsion aveugle ; s'ils agissent exclusivement par insünct, ou s’ilë ont la conscience de leurs penchans et de leurs facultés; s’ils modifient leurs instincts par l’idée claire d’un but et des moyens qu’ils employent; en d’autres termes, s’il faut leur accorder l’intellisence, Yentendement.
Si les animaux n'agissaient que par un instinct aveugle , leur manière d’agir devrait être
constamment uniforme; l'expérience, l'influence
des objets extérieurs devraient être impuissantes pour les faire dévier le moins du monde de leur ornmiere habituelle; leurs actes et l’ordre dans lequel ceux-ci se succèdent, devraient être soumis au calcul comme la marche d’une machine, c’est ce qu’en effet l’on soutient ordinairement ; mais l’expérience nous appreud le contraire.
En même temps que le loup évente un troupeau enfermé dans un parc, la sensation du berger et du chien lui est rappelée par la mémoire, et balance l’impression actuelle qu’il reçoit par les moutons; il mesure la hauteur du pare, il la compare avec ses forces ; il juge de la difficulté de la franchir lorsqu'il sera chargé de sa proie, et il en conclut linutihité ou le danger die la tentative. Cependant au milieu d’un troupeau répandu dans la campagne, il saïsira un mouton, à Ja vue même du berger , surtout si le voisinage du bois lui laisse Pespérance de s’y cacher avant d’être atteint. Il mine le parc ou la bergerie lorqu'il ne trouve pas d’autre moyen pour y pénétrer. Il ne faut que trés peu d’ex. périence au loup pour apprendre que l’homme est son ennemi, et qu'il doit redouter ses piéges. Aussi est-1l toujours sur ses gardes. Plus il avance en àge, plus 1l a couru de dangers, plus il est méfiant. Les loups umis chassent ensembie , et