‹ Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnâitre les instincts, les penchans, les talens ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux par la configuration de leur cerveau et de leur tête (volume 4)Chapitre 27 sur 58 · Vy · texte numérisé non relu

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plier et de rectilier mes observations. J étendis aussi mes observations aux animaux, el je recueillis en peu de temps un si grand nombre de laits, qu’il n’v a guère de qualité ou faculté fondamentale et d’organe dont l’existence soiL mieux établie (jue celle de la bonté et de l’organe propre dont elle dépend.

Histoire naturelle de la bonté , de la bienveillance, de la sensibilité chez V homme.

L’homme naît-il bon ou méchant? Cette question , agitée si souvent par les philosophes et les moralistes, a dù rester indécise jusqu’à ce moment, parce que les véritables sources de nos penchans , les différens motifs de nos actions sont restés inconnus. L’étude de l’organisation el. de son inlluence sur l’exercice de nos dispositions innées a été négligée; de là le vague et l’arbitraire qui régnent dans toutes les discussions sur le véritable caractère de l’espèce humaine. Les uns ne sont frappés que des exemples de méchanceté, de malice, de persécution, d’oppression, d’injustice, de vengeance, de trahison, d’infidélité, de parjure, d’envie, d’ingratitude, de calomnie, d’imposture, d’égoïsme, de faux-témoignages, etc. Les autres sont tou-

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elles dos traits de bonté, de bienveillance, de justice, de générosité, de reconnaissance, de pitié, de compassion, do désintéressement, de pardon généreux, de résignation, etc. Les uns citent à 1 appui de leur opinion, les Tibère, les Néron, les Commode. Les autres vantent leurs Marc-Aurèle, leurs Antonin, leurs Henri IV, leurs Saint-Vincent de Paule. Ainsi les détracteurs de notre espèce sont aussi bien fondés à dire que l’homme naît méchant, que le sont les partisans de l’antre opinion à prétendre que l’homme naît bon. Mais de chaque côté est le tort d’embrasser l’une ou l’autre de ces propositions exclusivement. Examinons l’homme, sous le double rapport de sa disposition naturelle à la bonté et à la méchanceté.

Le Créateur a destiné les hommes à vivre en société. Il fallait donc les lier étroitement parle moyen d’un principe de sympathie. Ils devaient partager leurs plaisirs et leurs peines, et souvent meme souffrir plus du malheur d’autrui que de leurs propres maux. La Providence se manifeste en cela d’une manièrefrappante. Si les souffrances de nos semblables excitaient en nous de l’aversion, la première chose que nous ferions , à l’aspect d’un malheureux, d’un homme souffrant, serait de l’éloigner de nous , au lieu de courir à son secours. Celle sympathie , ce sentiment de

bienveillance est donc le ciment de la société humaine, de la félicité publique.

On trouvera difficilement une famille tant soit peu nombreuse, dans laquelle il n’y ait quelques individus qui se distinguent par leur bon cœur, par la sensibilité, par une bienveillance semblable à celle dont j’ai cité quelques exemples dans l’histoire de la découverte du signe extérieur de cette excellente qualité ; tandis que d’autres individus donneront des marques d’une rebutante insensibilité, d’égoïsme, de la méchanceté, et même quelquefois d’un penchant à la cruauté.

Tous les jours je rencontre le triste spectacle d’animaux que l’on maltraite inhumainement : c’est un pauvre mouton qu’on frappe à coups redoublés, en le traînant à la boucherie,- c’estun malheureux cheval succombant sous le fardeau , que son barbare conducteur déchire à coups de fouet, après l’avoir impitoyablement surchargé. Mais je ne suis pas le seul dont le cœur saigne a l’aspect de ce triste traitement. Jeunes et vieux, hommes et femmes, habitans et étrangers , font éclater leur indignation contre de pareilles cruautés. Il n’est personne qui n’ait formé le vœu que les animaux fussent pris sous la protection delà bienveillance publique. Si quelquefois encore les grands trouvent une jouissance sauvage à mettre aux abois un malheureux cerf,

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du moins n y a-t-il pas encore eu de si vil lia t— leur qui ail mis ces restes de l’ancienne barbarie au nombre des vertus royales.

L’bommcest plus naturellement bon, juste et bienveillant, que méchant et injuste, surtout quand il est calme, quand il n’est pas agité en sens contraire. Les gens de mœurs simples, le peuple, le paysan aisé, les artisans industrieux, sont très bienfaisans envers leurs semblables. Ou voit rarement parmi eux un orphelin qui manque de trouver tous les secours que sa position réclame j et leur usage est de le traiter comme leurs propres eufans, souvent même avec plus d’égards. Raremenlle pauvre, qui a frappé à leur porte, se relire la main vide; l’impulsion directe enfin est toujours celle de la bienveillance pour les malheureux.

On accuse les eufans d’être cruels, parce que souvent ils se plaisent à tourmenter les animaux que des personnes insensibles sacrifient à leur amusement; mais ils n’ont pas l’idée des souffrances qu’ils causent à un oiseau, à un hanneton, parce que les signes de douleur, dans ces êtres, ne sont ni assez sensibles niassezanalogues, pour que la commisération des enfans en soit excitée. S’ils jouent avec un chien, et qu’ils lui arrachent uu cri de douleur, la pitié naturelle se réveille presque toujours. Il est rare de les voir résister à ce sentiment.

Le peuple court avec empressement aux executions; il recherche avec ardeur le spectacle de ces sacrifices sanglans. Peut-être faut-il, dans ce cas , l’accuser plutôt de grossièreté que de barbarie. Des larmes abondantes attestent toujours la compassion du plus grand nombre des spectateurs. L’horreur qu’inspire le criminel s’anéantit souvent, pour ne laisser place qu’à la pitié. En cela, j’aperçois un autre motif secret : toute force demande à être exercée. C’est surtout le sentiment de la bienveillance qui éprouve ce besoin. Toutes les scènes tragiques attirent une foule de spectateurs; chacun aime à s’y arrêter, à se bien pénétrer de pitié, à s’identifier avec les souffrances des autres. 11 11’y a qu’un petit nombre d’êtres assez mal organisés pour jouir des tournions dont on accable leurs semblables.

Plusieurs moralistes ont déjà donné, comme une preuve de, la bonté naturelle des hommes, l’attendrissement universel dont on est saisi dans les spectacles tragiques, lorsque des scènes bien ménagées donnent de la vraisemblance aux évéuemens qui sont représentés. Il est aisé d’y remarquer tout ce qu’ajoute , à une impression généralement ressentie, la communication des sentimens; et la rapidité avec laquelle l’émotion se propage, ne permet pas de supposer qu’elle soit due à aucun retour sur soi meme. Lorsque

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dans les romans, les situations sont amenées d’une manière naturelle , lorsqu’un heureux tissu d’événcmens vraisemblables nous a tellement attachés, que le fabuleux a disparu pour nous , les personnages nous intéressent, et nous partageons toutes les émotions dont ils sont euxmèmes agités. Il résulte de ces faits, qu’il suffît de faire oublier aux hommes les intérêts particuliers pour les rendre à la nature, et par conséquent à la pitié. Ici encore se fait sentir le besoin d’exercer la bienveillance. On rencontre rarement, dans la vie ordinaire, des scènes aussi intéressantes, aussi tristes, aussi touchantes que les tragédies et les romans les représentent. C’est ce même besoin, et non le besoin d’être ému en général, ni celui d’être occupé, ni toujours la curiosité , qui fait rechercher aux hommes les événemens propres à exciter la compassion , à prendre parti pour un malheureux, à s’intéresser pour ceux qui sont en proie à la persécution et à toutes sortes de dangers; c’est ce même besoin d’exercer le sentiment de a bienveillance , qui prête enfin un charme particulier à tous les grands malheurs, à tous les événemens désastreux.

Un coup-d’œil superficiel sur ce qui se passe ordinairement dans la vie, pourrait nous porter à croire que le soin de la subsistance, et en gé-

DU CERVEAU, lierai l'intérêt, est le principal mobile des actions humaines. Dans plusieurs personnes, il domine, en effet, au point de ne souffrir la concurrence d’aucun autre objet d’attention ou de de'sir. Mais si l’intérêt était un motif exclusif, une injustice qui porte atteinte à notre fortune ou un bienfait qui l’augmente produiraient en nous les mêmes émotions qu’un torrent qui dévaste nos possessions, ou qu’une pluie qui les fertilise. Nous ne considérerions, dans nos semblables, que leur influence sur notre intérêt. Qu’on observe les hommes lorsqu’ils voyent les autres en proie à l’infortune et aux souffrances. Tous les jours nous voyons des hommes se précipiter dans les eaux et dans les flammes , pour sauver ceux qui sont menacés d’y périr. A peine des calamités publiques, des incendies, des inondations ont-ils ravagé les propriétés de nos semblables, que tout le monde s’empresse de réparer leurs pertes : on fait des collectes, on donne des spectacles, des concerts au prolit des malheureux. Ceux dont les moyens sont trop bornés, ont souvent un pénible combat à soutenir entre cette triste impuissance et l’impulsion naturelle qui porte à faire le bien. L’enfant qui jette des cris de pitié lorsqu’il voit son frère attaqué de convulsions; l’homme qui se désiste de la demande d’un emploi, lorsqu’il apprend

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que son ami, charge d’une nombreuse famille, fait Ja même demande; le soldat qui se présente pour recevoir le coup fatal qui devait frapper son général; Saint Vincent de Paule qui se fait enchainer dans la cliiourme des galériens, pour rendre un malheureux forçat à sa femme et à ses enfans plongés dans la plus extrême misère, etc.; de tels êtres, assurément , ne peuvent être soupçonnés d’avoir agi par un retour sur eux-mêmes, par un sentiment d’intérêt personnel.

Est-il quelqu’un qui ne soit touché jusqu’aux larmes, lorsqu’il apprend que des mesures ont été prises pour soulager l’indigence et la misère? lorsqu’il voit acquitter un accusé innocent, accorder la grâce à un prévenu plus malheureux que criminel ; revenir à la vie un malade qui paraissait succomber à ses maux? Les salons sontils jamais plus remplis que quand on donne des spectacles , des concerts au profil des malheureux? El dans les inomens où nous sommes nousmêmes en proie à l’affliction, est-il quelque chose qui calme, qui ranime davantage notre cœur, que le souvenir du bien que nous avons fait, et la compassion dont nous voyons les autres émus en notre faveur?

Les plaisirs qui viennent de la bienveillance nous sont aussi personnels que ceux qui naissent de quelque autre désir que ce soit, et l’exercice

île ce sentiment est une des principales sources de nos jouissances. Tout acte de boule ou d attention de la part des païens pour leurs cnfans ; toute émotion de cœur pour nos amis ou pour tout autre individu, sont de véritables plaisirs. Quand nous éprouvons cette tendre sympathie, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous approuver; nous nous réjouissons d’être ainsi constitués; nous nous en faisons un mérite, et ce sentiment devient pour nous une source intarissable de satisfaction. La pitié elle-même et la compassion , le chagrin et la tristesse, lorsqu’ils naissent delà sensibilité, participent delà nature du sentiment qui les a fait naître; s’ils ne sont pas positivement du plaisir, au moins sontils des peines douces et nobles, qu’on n’échangerai l pas contre la satisfaction de secourir les personnes qui en sont l’objet. Les excès même, en ce genre d’affection, de libéralité, de générosité, ne traînent jamais après eux ces regrets, ces remords qui accompagnent la haine, l’envie, l’avarice et la méchanceté.

Lorsque la bienveillance est menacée de s'affaiblir pour des hommes qui ne sont ni nos pareils, ni nos voisins, ni nos connaissances, elle se fait illusion, et se convertit en zèle pour le bien public, en enthousiasme pour l’humanité*

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Tous les habitans de la terre sont des objets dignes de son atlention et de son exercice.

Le simple récit d’événemens arrivés dans des siècles et des pays éloignés, produit en nous l’admiration et la pitié ou l’indignation. La bienveillance fait de la vie humaine un spectacle intéressant, et sollicite sans cesse, même le plus indolent , à prendre parti pour ou contre dans les scènes qui se sont passées parmi nos ancêtres. Elle verse de la douceur sur la vie présente, sur la vie domestique, sur tout ce qui nous environne; et, par l’expression qu’elle donne à la physionomie, elle surpasse les charmes de la beauté; c’est d’elle que les situations de la vie tirent ce quelles ont de plus touchant. Le prix d’une faveur n'a plus de bornes, quand elle porte l’empreinte de la bonté de l’âme; et le malheur qui n’est pas le résultat d’une injustice, est supporté avec résignation. Nous accordons, par un mouvement spontané, notre amitié à ceux dans lesquels nous croyons découvrir les marques delà bonté. Le héros même qui verse son sang pour la patrie, ne nous paraît mériter notre amour , notre admiration, qu’autant qu’il est bienveillant , compatissant, généreux. Peuton prononcer les noms de Bayard , de Dugiicsclin, de Tu renne, de Scipion, etc., sans eprou-

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ver cette émotion vertueuse qui réveille 1 idée cle la véritable bonté?

La bienveillance s’étend jusqu’à la postérité. Le philanthrope sacrifie son bien-être personnel à ses héritiers, à ceux qui verront le jour longtemps après lui. C’est pour eux qu’il plante des arbres , qu’il fait des legs pour des institutions bienfaisantes. C’est pour eux qu’il travaille jour et nuit , qu’il brave les insultes , les calomnies , les persécutions, parce qu’il sait qu’un temps doit venir où ses travaux seront bénis pour leur inlluence bienfaisante sur le sort de l’humanité. Sans ce sentiment de bienveillance générale, combien de faits, combien de découvertes utiles seraient étouffés sous le poids de l’envie, de la jalousie, de la mauvaise foi et de l’ingratitude des contemporains!

Dans tous les temps, le pardon des injures et des ennemis a été commandé par la morale la plus élevée. L'homme, doué d’un sentiment énergique de bienveillance, est naturellement disposé à celte noble et vertueuse résignation, à cette abnégation de lui-même, qui, à tout autre, paraît si pénible, qu’on regarde de pareils actes d’un pardon généreux, surtout lorsqu’il va jusqu’à rendre le bien pour le mal, comme les efforts les plus admirables et les plus sublimes de la nature humaine. L’homme sensible, lorsqu’il

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est outragé, éprouve aussi un premier mouvement de ressentiment, de vengeance. Nul n’est tellement à l’abri de l’amour-propre, qu’il ne puisse être quelquefois surpris par des émotions ignobles. Mais à peine le bienveillant est-il revenu à lui-même, que tout projet de vengeance disparaît comme contraire à la grandeur morale; il pardonne et se contente de plaindre et de mépriser les intrigues de la bassesse et de la méchanceté.

Le méchant, au contraire, accuse l'homme bienveillant et généreux de faiblesse; il se vante de cette force de caractère qui, à l’entendre, est nécessaire pour mettre à exécution ses conceptions vindicatives. J’appellerai fo rt cet homme porté à la vengeance, lorsqu’il aura su se vaincre et renoncer à cette satisfaction si douce à ses yeux, de rendre le mal pour le mal. Marc-Aurèlc était-il faible, lorsqu’il refusa de voir la tête du rebelle Cassius; lorsqu’il brûla scs lettres pour n’être pas obligé de punir ceux qui avaient trempé dans la révolte, et qu’il pardonna à toutes les villes qui avaient embrassé le même parti : Lorsque Titus condamna tous les accusateurs de profession à être fustigés et à être vendus comme des esclaves, qu’il pardonna à son frère Donatien , et qu’il combla de bienfaits deux sénateurs qui avaient conspiré contre lui, élaieut-ce la des

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actes de faiblesse? Antonin a-t-il jamais été jugé faible, parce qu’il méprisait et chassait des délateurs; qu’il rendait à Rome, par sa bonté , un repos dont ses prédécesseurs l’avaient privée 'par leur méchanceté? Henri IV était-il laible, lorsqu’il pardonna à tous les ligueurs; lorsqu’il répondit, quand on lui parla d’un officier de la ligue dont il n’était pas aimé : « Je veux lui faire tant de bien , que je le forcerai de m’aimer malgré lui! » Lorsqu’d répliqua à ceux qui l’exhortaient à traiter avec rigueur quelques places de la ligue : « La satisfaction qu’on tire de la vengeance ne dure qu’un moment; mais celle qu’011 lire de la clémence est éternelle !» Le modeste et généreux Turenne, lorsqu’il se contenta de chasser de son armée un scélérat qui avait passé dans son camp avec le dessein de l’empoisonner , peut-il être accusé de faiblesse? L’élite des grands hommes se lève en masse pour réfuter ce paradoxe, inventé et approuvé par le méprisable génie de la vengeance.

Mettons enfin la bienveillance sur le trône : bientôt ce ne sera plus que la stricte nécessité qui dictera les impôts; les villes et les villages al'fl igés par des calamités seront consolés; le patrimoine du prince sera consommé en œuvres do bienfaisance , comme s’il avait renoncé au droit de propriété; les actes de rigueur seront réser-

vos pour le scélérat incorrigible; l’amour et le bonheur du peuple seront le but principal du gouvernement; les délateurs seront méprisés et bannis; les conspirations éloufFées dans leur naissance, avant qu’elles n’aient eu le temps d’entraîner des imprudens à leur perte; la guerre, presque toujours un fléau public, sera évitée, et la vie d’un bon citoyen sera préférée à la mort de mille ennemis; l’homme n’étant à rien si fortement attaché qu’au culte, que dès la mamelle on lui a dit être le plus agréable à son Créateur, il y aura non seulement tolérance, mais entière liberté des consciences. La crédulité, la superstition, l’erreur, l’imposture, le charlatanisme, l’esclavage, la chicane, la déprédation des biens des orphelins et des pupilles seront les seuls objets de réforme et de persécution. Pour ralentir les passions brutales, et pour disposer le peuple à des jouissances honnêtes, l’instruction morale, religieuse et civile sera commandée à toutes les classes; le malfaiteur même sera jugé digne de compassion. Partout on verra se multiplier les institutions de bienfaisance; les hospices pour les malades , pour les aliénés, pour les sourds-muets, les aveugles, les incurables, les vieillards, les invalides, etc. Les frères et les sœurs de la miséricorde auront les premiers titres à l’estime publique.

On verra se former les asiles pour les femmes enceintes , pour les enfans trouvés , pour les orphelins. Partout les écoles, les académies, les universités, les musées, les bibliothèques feront fleurir les arts , les sciences, etc., capables d’augmenter le bonheur et d’ennoblir lds jouissances des hommes.

Voilà les résultats précieux de la bonté, de la bienveillance, de la sensibilité. Qui osera encore douter que cette belle qualité ne soit une qualité* inhérente à la nature humaine. Dès-lors, n’ai-je pas raison, lorsqu’à l’exemple de Marc-Aurèle , je lui bâtis un temple dans l’organisation la plus parfaite qui existe sur la terre? Mais est-elle la qualité primitive fondamentale? La bienveillance, telle que je viens de la peindre jusqu’ici , n’est-elle pas plutôt l’action énergique d’une autre qualité qui serait la destination primitive, et à laquelle l’organe, dans un développement ordinaire, serait affecté, comme cela a lieu pour la propre défense, pour l’instinct carnassier et pour le sens de propriété?

Sens moral , sentiment du juste et de l’injuste.

Le lecteur se souviendra que je n’ai pu déterminer les organes que dans leur développement extraordinaire, lequel a pour résultat une disposition très énergique. Celte disposition, quand elle devient active, revêt quelquefois un caractère, en apparence , tout-à-lait différent de sa manifestation ordinaire. Le penchant au libertinage résulte d’une activité démesurée de l’organe delà propagation ; une activité trop grande du sentiment de propriété entraîne le penchant au vol.

Il en est de même de la bienveillance. Les individus qui s’étaient fait remarquer par une bonté, une bienveillance particulière, offrirent aussi un très grand développement de la partie cérébrale indiquée dans l’historique. Par conséquent la bonté, la bienveillance, la sensibilité ne sont point la destination primitive ou la fonction ordinaire de cet organe, mais la manifestation de sa fonction exaltée. La bienveillance est donc quelque chose déplus que la fonction primitive de l’organe dont elle émane? Quelle est cette fonction primitive ?

Les observations positives étant trop difficiles à faire sur la destination fondamentale d’un or-

gane, je me trouve encore ici dans là nécessité de me livrer au raisonnement. Je crois avoir des raisons assez plausibles pour établir que la destination primitive de cet organe est de disposer l'homme à se conduire d’une manière conforme au maintien de l’ordre social. J’appelle cette disposition le sens moral , le sentiment du juste et de l’injuste. Faisons d’abord quelques réflexions sur l’existence de ce sentiment, et sur la différence qu’on croit exister entre lui et la bienveillance, et nous serons conduits à la conclusion que cette dernière -n’est qu’un degré d’action plus élevé du sens moral.

Dès que l’homme était destiné à vivre en société , le sens moral lui est devenu indispensable. Sans lui, aucune association, aucune famille, aucune réunion , aucune nation ne sauraient subsister. S’il ne m’est imposé aucun devoir envers vous, vous n’en reconnaîtrez aucun envers moi. Nous serons forcés de nous isoler l’un de l’autre; sans devoir réciproque, point de secours mutuel. Chacun s’érigera en maître; nos relations seront celles des animaux de proie, une guerre éternelle sera notre partage. Or, comme dans tous les temps et partout les hommes ont formé des sociétés , il s’ensuit nécessairement que chacun est convaincu qu’en qualité d’individu, il n’est qu’une partie du tout qui exige tous ses V. “ 18

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•égards; que la nature a impose à chacun une condition tacite de concourir au bien publie, c’est-à-dire que tous les hommes sont doues d’un sens moral, d’un sentiment de ce qui est permis, de ce qui est devoir et de ce qui est proscrit.

« L’Auteur delà nature, en douant l’homme d’une volonté libre , l’a si visiblement destiné à être un agent moral; nous avons un tel besoin de morale, que les idées du juste et de l’injuste doivent remonter au commencement tle notre ëlre, et précéder l’exercice du raisonnement. »

M. Laromiguière s’appuie sur une observation prise dans Rousseau, qui dit :

« Je 11’oublierai jamais d’avoir vu un jour un de ces incommodes pleureurs, ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur-le-champ. Je le croyais intimidé, je me trompais. Le malheureux suffoquait de colère; il avait perdu la respiration; je le vis devenir violet. Un montent après viennent les cris aigus. Tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir de cet âge, étaient dans ses accens. Quand j’aurais douté que le sentiment du juste et de l’injuste fut inné dans le cœur de l’homme, cet exemple seul m’aurait convaincu. Je suis sûr qu’un tison ardent tombé par hasard sur la main de cet enfant, lui eût éle moins sensible que ce coup assez léger, mais

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