XXVI. Dieu et la Religion
Dieu et la religion ont été, de tout temps, des objets tellement importans pour l’homme, que tout ce qui peut être dit à ce sujet semble épuisé. Il îby a pas d’idées relatives à ces matières, depuis la superstition la plus grossière jusqu’à l’athéisme , que l’ignorance ou les diverses sectes de philosophie n’aient lâché d’accréditer ou de réfuter. Si bon en croit certains philosophes, c'est l’homme effrayé par les grands Ph énomènes de la nature qui en a rapporté la cause à des êtres tout-puissans ; la doctrine sur l’existence d’un Dieu est l’ouvrage de la prudence humaine , un artifice des législateurs pour conduire les peuples par la crainte, par l’imposture et par la superstition. Interrogez l’histoire des peuples sur l’origine de leurs croyances ; il n’en est pas un qui ne se glorifiât d’une origine surnaturelle, d'une révélation divine de ses mystères religieux.
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Ne voulant traiter ce noble sujet quen qualité de naturaliste et de physiologiste , je me bernerai à examiner si l’homme, au moyen de son organisation , a été prépare' à la croyance eu une intelligence indépendante, en Dieu el à des senliniens religieux, a un culte religieux.
Il islori(/ue de lu découverte du sentiment, religieux comme qualité fondamentale , et de son organe .
Nous étions dix enfans dans la maison de mon père; mes frères et sœurs et moi nous reçûmes tous la même éducation, mais nos facultés et nos penclians étaient très difFérens. L’un de mes frères, depuis sa plus tendre enfance avait un grand penchant pour la dévotion. Ses jouets étaient des vases d’église qu’il sculptait luimême, des chasubles et des surplis qu’il faisait avec du papier. Il priait Dieu et disait la messe toute la journée , et lorsqu’il était obligé de manquer le service à l’église , il p issait son temps à la maison à orner et à dorer un crucifix de bois. Mon père l’avait destiné au commerce , mais il avait de l’aversion pour l’éiat de négociant, parce que, disait-il, il met souvent dans le cas de mentir. A l’age de vingt-lroisans , il
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n'y tint plus ; ayant perdu tout espoir de faire ses études , il s’enfuit de la maison et se fit ermite. Alors, à ma prière, mon père lui permit d’étudier. Cinq ans après, il reçut les ordres, et jusqu’à sa mort il vécut dans les exercices de la dévotion et dans les mortifications.
Je remarquai dans les écoles , qu’indépendamment des autres facultés, certains écoliers n’ont aucune réceptivité pour les instructions religieuses , tandis que d’autres en sont très avides. J’avais remarqué aussi dans toutes les classes que ceux qui se destinaient à l’état ecclésiastique étaient, ou des jeunes gens studieux , pieux, honnêtes, scrupuleux, ou bien des mauvais sujets paresseux , indolens et sans talens ; ces derniers n’avaient d’autre intention que d’être nourris aux dépens de leurs concitoyens ; les premiers au contraire se sentaient une véritable vocation pour l’état auquel ils aspiraient. Cette inclination naissait en eux, sans que l’on sût comment, et sans qu’on pût l’attribuer ni à l’exemple , ni à l’éducation , ni aux objets environnans ; Ja plupart de ces jeunes gens se destinaient à cette carrière contre l’intention de leurs païens et de leurs instituteurs.
Plus tard, à peine quelques qualités ou facultés fondamentales eurent-elles fixé mon atten-
lion, que je nie rappelai les observations que j’avais laites dans mon enfance sur moi-même el sur mes condisciples. J’examinai la forme de tête des personnes qui se distinguaient par leur dévotion, car j’étais déjà persuadé alors que le penchant à la piété et aux exercices de dévotion est inné. Je visitai les églises de toutes les sectes, et je m’attachai surtout à observer les têtes de ceux qui priaient avec le plus de ferveur ou qui étaient le plus absorbés dans leurs pieuses contemplations.
Je fus frappé d'abord de la circonstance que les dévots les plus fervens que j’avais vus, étaient presque toujours chauves. Cependant je me demandai, qu’est-ce que la calvitie peut avoir de commun avec la dévotion? Les femmes sont très rarement chauves, il y a pourtant plus de dévotes que de dévots. Je ne tardai pas à remarquer que les têtes chauves souvent vont en s’élevant jusqu’au sommet, et c’est précisément celte forme de tête qui m’avait frappé la première. Dès que par un nombre considérable d’observations je me fus convaincu que la plupart des personnes dévotes ont la tête ainsi conformée, je parcourus les couvens et j’observai les moines, ayant grand soin de recueillir en même temps tics renseignemens exacts sur leur caractère moral. Mes observations se conlirntè-
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rent chez ceux qui faisaient les fonctions de prédicateur et de confesseur, mais pas toujours chez les servans, tels que sommeliers, cuisiniers, etc. Je fis les mêmes recherches sur la forme des têtes d’autres ecclesiastiques. Je fus frappé surtout de la différence de conformation qui existait entre plusieurs ex-jésuites. Tous ceux qui s’appliquaient aux exercices de dévotion avaient la tête très élevée vers le sommet. Je pus donc présumer que j’avais découvert l’organisation qui prédispose à la dévotion , qui donne naissance aux sentimens religieux.
J’airemarqué en même temps que les portraits des saints et des ecclésiastiques connus par leur zèle dans leurs fonctions religieuses , ont toujours la tête fort élevée dans son sommet.
Déjà les anciens artistes ont représenté les grands-prêtres, les sacrificateurs avec des têtes vénérables ainsi conformées.
Avant do citer mes observations ultérieures que j’ai toujours continué de multiplier , je vais exposer l’histoire naturelle do la croyance en Dieu et du penchant à un culte religieux. J’espère produire par-là dans mes lecteurs, la conviction que le sentiment de ces deux augustes objets est inhérent à notre nature; qu’il est par conséquent un sentiment primitif, fondamental ,
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auquel une partie du cerveau de l’homme est parliculièreinent affectée.
Histoire naturelle de V homme, relativement à sa
croyance en Dieu et à son penchant à une
religion.
Partout , et dans tous les temps, l’iiom me, pressé par le sentiment de la dépendance où il est de tout ce qui l’environne, est forcé de reconnaître à chaque instant les bornes de son pouvoir, et de s’avouer à lui meme que son sort, est soumis à une force supérieure. De là le consentement unanime de tous les peuples à adorer
un Etre suprême; de-là un besoin toujours vivement senti de recourir à lui, de fbonorer et de rendre hommage à sa supériorité.
Les hommes durent nécessairement se former des conceptions très élevées de la première des puissances. L’idée qu’ils devaient en avoir était celle d’un Être supérieur à tout le reste, d’un esprit répandu dans tout funivers , qui anime tout, qui soutient tout par sa présence, qui est le principe de toute génération et qui donne la fécondité à tout ; c était l'idée d’une llamme pure et toujours active, d’une intelligence infiniment sage, dont la providence veille sans cesse à tout
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et s’étend sur tout; en un mot , d’un Etre auquel, en raison de son indépendance et de sa supériorité, ils avaient donné des noms différons, mais toujours des noms qui répondent à quelqu’une de ses perfections infinies et qui portaient toujours le caractère de ce domaine souverain qui n’appartient qu’au Maître absolu de toute chose.
À cette idée des anciens répondent parfaitement celles des nations idolâtres qui subsistent encore ; les termes de leur langue désignent manifestement un Etre supérieur. Ce ne sont pas seulement les nations policées qui ont ces marques de connaissance d’un premier être, tels que sont chez les Chinois, le Tien- Chu , c’est-àdire, le maître du ciel, et le Xanq-Ti, le souverain empereur et le souverain m ître : chez les Indiens, le Kevlar, celui quia fait toutes choses, et le Serjenhar , le créateur du monde : chez les peuples du Pérou, le Pachacamac, ou l’Etre suprême, et le Vira cocha, qui est le Dieu-Créateur. Les mêmes vestiges se voyent également chez toutes les nations qui passent pour barbares. Généralement, toutes celles de l’Amérique, soit errantes , soit sédentaires, ont des expressions fortes et énergiques qui ne peuvent marinier qu’un Dieu; elles le nomment le grand esprit, quelquefois le maître et l’auteur de la vie.
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Il n'est pas jusqu’aux Ou raouars, lesquels, entre tous ces peuples , paraissent les plus bruts et les moins spirituels , qui, clans leurs invocations et leurs apostrophes, ne le nomment souvent le Créateur de toutes choses.
Ce grand esprit connu chez les Caraïbes sous le nom de Chem Un, sous celui de Manitou chez les nations Algonquines, et sous celui d 'Okki chez celles qui parlent la langue Huronne, est désigné d’une manière plus singulière, et qui ne s’applique qu’à l’Etre supérieur, par le nom d "’Areskoui chez les Huions, et par celui d ’ Agriskoue , chez les Iroquois.
Tel est donc le sentiment de la divinité, qu’il n’y a pas une seule nation, quelque barbare, quelque dépourvue de lois ou de mœurs qu’elle puisse être, qui ne croyc qu’il y a des dieux (i). La croyance en Dieu est aussi ancienne que l’existence de l’espèce humaine. La nature ellemême a gravé l’idée de Dieu dans tous les cœurs (2) ; et celte idée est trop sublime pour
(1) JNec ulla gens usquam est a<leo extra leges moresque posita , ut non aliquot deos crcdat. ( Seneca , epist. ii].)
(2) ln omnium animis dei notionem impressit ipsa nalura. ( Cic. , De nat. Deorum. )