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gieux a toujours été l’apanage de toutes les nations.
On objecte encore que les idées relatives à Dieu et à la religion ne naissent jamais chez les sourds-muets, et l’on eil conclut qu’il n’y a pas chez l’homme de disposition naturelle à ces idées.
Mais croit-on que l’homme dont l’esprit est le plus développé parvînt à avoir de Dieu et de la religion les idées que nous en avons, s’il n’avait pas été élevé dans ces idées ? La foi des sectateurs quelconques est l’œuvre de l’éducation , d’une instruction arbitraire, et les idées que le philosophe se forme de Dieu sont le fruit des abstractions les plus relevées. L’on ne peut attendre ni l’un ni l’autre d’un sourd-muet dont l’éducation n’aurait pas été dirigée vers cet objet,- mais on pourrait deviner ce que feraient des sourds-muets , vivant entre eux en peuplades, d’après ce que l’on voit faire à tous les peuples grossiers, car le défaut de l’ouïe n’empèclie pas les sourds-muets de se faire du monde extérieur la meme idée que s’en font les autres hommes, et de lit er des événemens qui se passent sous leurs yeux les mêmes inductions.
J’ai présenté le développement successif, les nuances et les modifications du sentiment reli-
gieux cl de l’idée d’uue divinité dans un ordre inverse de celui qui est adopté par le plus grand nombre des auteurs ; l’on suppose ordinairement que les hommes , incertains sur la nature des puissances dont ils éprouvaient à chaque instant la secrète influence, attribuèrent d’abord ces pouvoirs à des corps animés, par exemple à des fétiches , et puis à des créatures vivantes. Ce ne serait qu’a près qu’ils auraient atteint un certain degré de culture et de civilisation qu’ils se seraient élevés à l’adoration des êtres. Plus tard ils adoptèrent, dans cette supposition, des dieux titulaires pour chaque individu , pour les villages , les villes , et meme pour les fleuves et les forets ; et après bien des efforts et des combinaisons, ils finirent par concevoir l’idée abstraite, métaphysique, d’une intelligence indépendante, d’un Dieu, seul créateur et maître de l’univers.
L’ordre dans lequel j’ai exposé la marche des peuples à l’égard des idées et des sentimens religieux, me paraît plus conforme et à la tradition et à la raison. L’expérience nous apprend que de tous les temps les idées justes sur la nature de la divinité, ont dégénéré en superstition et en idolâtrie. Les Hébreux connaissaient Jéhova. Mais malgré les défenses de Dieu, leur
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inclination pour l'idolâtrie était telle, qu’ils y revenaient toujours. Ils ne purent abandonner l i grande vénération qu’ils eurent , comme d'autres peuples, pour les montagnes, les hauts lieux et les bois.
Après l’ère chrétienne , après la proclamation solennelle d’un vrai Dieu, ils n’ont pu concentrer leurs vœux dans ce seul être tout-puissant ; d leur a lallu des divinités secondaires; il leur faut encore des images, des reliques, des amulettes, des anges tutélaires, des saints, autant d’êtres auxquels ils supposent un pouvoir particulier, et qu’ils invoquent dans l’attente d’une protection spéciale.
Il sera, du reste, toujours difficile d’éviter, dans l’une ou l’autre des deux hypothèses, tous les écueils qui s’opposent à la preuve péremptoire de la marche que la nature a fait prendre à l’espèce humaine dans le plus grand de ses intérêts.
Quelqu’opinion que l’on adopte, il s’ensuit toujours que dans tons les temps et partout les hommes ont eu, par un instinct général, recours à des puissances illimitées , soit bienfaisantes, soit malfaisantes. Sous quelque forme qu’ils aient figuré ces puissances , c’est toujours l’idée plus ou moins obscure, plus ou moins épurée d’un être supérieur , qui constitue la
base do toutes les croyances cl de tons les cultes, meme les plus absurdes. Bientôt les hommes ne se contentèrent plus d’adorer leurs dieux dans leurs foyers ; ils leur vouaient des temples et des aulcls.« Les premiers édifices, dit M. Sobry, rftie demande l’ordre social , sont les temples. Les hommes veulent s’unir pour rendre à Dieu un hommage qui les console, qui les concilie, qui les moralise. C’est un devoir, c’est un besoin, c’est une nécessité. Tous les siècles , toutes les nations, tous les lieux sont soumis à cet usage sacré, aussi ancien que le monde, aussi étendu que le genre humain (i). »
Maintenant il n’est pas difficile de concevoir pourquoi il en est de la croyance en Dieu et du culte religieux, comme de toutes les qualités et lacultes qui ont été données à l’homme au moyen de son organisation. Personne n’a inventé le penchant de l’amour physique , l’amour de la progéniture , l’attachemctit ; on n’aura jamais l’idée de chercher dans les fastes de l’histoire le premier qui ait livré combat à un de ses semblables, ou le premier qui ait fait la guerre, qui ait créé l’esprit de domination pour s’éi iger en chef d’une tribu ou d’un peuple. Personne n’a la gloire d’avoir inventé la pein-
(i; Poétique des Arts, p
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turc, la musique, le calcul, l’art mécanique, l’éloquence , la poésie. De meme il n’est personne, ni législateur, ni conquérant qu’on puisse citer comme premier auteur d’une religion , avant lequel on 11e démontre qu’il y avait une religion reçue. Il y en avait une avant Nuraa chez les Romains. Moïse, dont les écrits sont antérieurs à tout autre ouvrage que nous ayons, fait voir une religion établie depuis l’origine du monde. Qu’on lise ses livres , on y verra une religion formée chez tous les peuples dont il parle, en particulier chez les Egyptiens et chez les Chanane'ens; on y verra une religion déjà altérée et corrompue chez les vieux peuples. Qu’était le veau d’or , si ce n’est le symbole d’Isis et une de ces divinités monstrueuses de l’Egypte déjà idolâtre? Du temps d’ Abraham , la Chaldée était infectée d’idolâtrie. La religion étant pour les hommes, doit avoir commencé avec eux , et doit subsister autant qu’eux ; et, je le répète , l’idée de Dieu est beaucoup trop sublime pour que l’homme eût pu s’élever jusqu’à elle par le raisonnement, si elle n’était pas inhérente à son organisation.
Mais quelques dévots timorés sont alarmés par l’assertion qu’il y a une disposition innée aux idées religieuses,- parce que, disent -ils, chercher dans l’intérieur meme de l’homme
la source des idées religieuses, c’est rendre la révélation surperflue.
Si Dieu avait résolu de révéler à l’homme une religion particulière, celui-ci avait besoin d’ètre susceptible de cette révélation au moyen d’une disposition naturelle. Que l’on essaie tous les moyens imaginables de donner à un idiot des idées de Dieu et de la religion, c’est vouloir faire d’un animal quelconque un architecte ou un poète; les dispositions naturelles , la réceptivité , manquent à l’un comme à l’autre. De même 1 e germe des sublimes leçons do la révélation fut tombé dans un terrain pierreux, si l’homme 11’avait été rendu susceptible de se féconder par les dispositions que lui a données le Créateur. La révélation a guidé ses pas dans le chemin où son penchant naturel à l’idolâtrie l’égarait dans les ténèbres ; elle a épuré et fixé l’idée qu’il se faisait de Dieu et de ses devoirs. Ainsi donc le penchant naturel de l’homme pour les idées religieuses, non-seulement n’est point en opposition avec la religion révélée, mais la révélation eut été absolument impossible si l’espèce humaine n’y avait pas été préparée par le moyen de son organisation.
Il est remarquable que ceux même qui font dériver toute idée religieuse d’un commerce personnel de Dieu avec les premiers hommes et
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avec Moïse, se servent, comme par instinct, des mêmes expressions qu’ont employées Sénèque et Cicéron pour rendre compte de la généralité de la croyance en Dieu. Ils disent tous que ce sentimentaété gravé dans le cœur de tous les hommes, les plus léroces aussi bien que les plus humains.
Dans cette hypothèse , on explique naturellement comment , malgré les altérations et les changemens survenus chez les différons peuples, il s'y trouve néanmoins partout une certaine uniformité, même dans les fables qui ont rapport à l’existence de Dieu, à certains points de morale, et à plusieurs observances qui supposent les mêmes ou de semblables principes.
Da ns la même supposition, il est encore facile de concevoir comment les idées religieuses doivent avoir passé, de générations en générations, comme un héritage commun à tous.
Selon que cet organe coexiste avec d’autres organes également très actils, la dévotion se combine de différentes manières avec les qualités ou facultés qui en résultent. Le guerrier dévot, comme Gustave-Adolphe et le sanguinaire Suwarow, invoquera Dieu avant la bataille, pour obtenir de lui la victoire, et il astreindra ses soldats à la prière. Le dévot cruel , comme Louis XI, Philippe II, et plus d’un autre tyran, prouvera son zèle pieux en armant 1 inquisition,
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en Lisant des auto-da- fé, et en remplissant de ses propres mains les fonctions de bourreau. L’artiste dévot, comme Philippe Champagne, évitera scrupuleusement tout ce qui est licencieux , et ne représentera que des sujets sacrés. Le philosophe et le naturaliste dévots, comme Newton, Bonnet, Kleinjogg et Clarke, verront partout dans la n ature le doigt de Dieu et rendront partout honneur au Créateur, ou meme, comme Malebranche, feront découler toutes nos idées de Dieu, et soutiendront que l’on voit tout en Dieu. Le poète dévot, comme Milton et Klopslock, chantera les mystères delà religion.
Je connais un libertin dévot qui paie les femmes publiques en leur donnant des livres de prières. Chez cet homme l’organe de la dévotion et celui de la propagation sont l’un et l’autre très développés.
Ces combinaisons vont à l’infini, pour l’organe de la dévotion, comme pour tous les autres, dans l’état de santé comme dans la manie.
Comme tous les penchans peuvent devenir la source du mal, de même le penchant le plus élevé du genre humain n’est pas exempt de tout inconvénient. Pour peu que les hommes soient bornés, ils tiennent naturellement aux objets de vénération de leur propre création , et auxquels ils prêtent un pouvoir surnaturel. Un phéno-
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mène constant observé chez toutes les nations, prouve que trop souvent ce penchant dégénère aux dépens du sens moral. Partout et dans toutes les sectes de religions , les hommes se croient beaucoup plus obligés de remplir scrupuleusement les promesses et les devoirs qu’ils s’imposent envers les idoles de leur imagination, envers les fétiches, etc., que de remplir les devoirs d’une pure morale. On est à genoux devant une image, on est l’esclave d’une croyance fanatique, on s’impose des obligations aussi pénibles que ridicules, tandis que l’on ne se fait aucun scrupule d’enfreindre les lois de la société et de la nature. Qui n’a pas fait la triste expérience que là où les ministres de la religion n’entretiennent le peuple que de mystères et de dogmes, l’intolérance, la fraude, le parjure, le vol, les assassinats , les viols , les incestes, etc., se commettent avec une déplorable indifférence? On perdrait plutôt la vie que de rompre le vœu d’une certaine abstinence.
L’esprit du vulgaire n’est pas assez exercé pour pouvoir embrasser plusieurs sentimens et plusieurs idées d’une nature différente. Une fois imbu de dogmes stériles, il y est tout entier ; il en est frappé bien plus fortement que des préceptes conformes à la vie sociale. Là, il se croit lié à des êtres tout - puissans , à des forces myslé-
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rieuses et invisibles ; ici seulement aux lois humaines, dont la stricte observance exige, non pas une légère privation, un exercice oisif, mais souvent ime courageuse abnégation de soi-même, une compression des inclinations les plus chères et les plus impérieuses. Prêchez les macérations, le fanatisme, les abstinences, les mortifications, les mystères , etc. , et la foule vous suivra ; mais exigez une sévère moralité des actions, et vous serez abandonné dans le désert. Il en coûte bien plus d’être vertueux que d’être dévot.
Penchant religieux dans la manie.
« Rien n'est plus ordinaire dans les hospices , dit M. Pinel, que des cas d’une aliénation produite par une dévotion trop exaltée, des scrupules portés à un excès destructeur , ou des terreurs religieuses (i). »
Comme cette espèce de manie se présente très souvent sans qu'il y ait lésion des autres qualités ou facultés , les médecins auraient dû en con-
(i) Sur l’Aliénation mentale, p. 43.
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dure, il y a long-temps, qu’elle lient à la lésion d’une partie cérébrale particulière.
Nous vîmes dans 1 hospice d’Amsterdam un aliéné qui était tourmenté de l’idée que, contre son gré, il était forcé de péclier, et qu’il ne pour* rait pas être sauvé. Il avait l’organe de la dévotion très développé.
J’ai parlé ailleurs d’un ecclésiastique qui désespérait de son salut. Un autre aliéné encore avait l’idée fixe qu’il était condamné aux brasiers éternels. L’organe de la dévotion était très développé chez tous les deux.
Ou mena chez moi une nommée Elisabeth Lindemann. Je vis du premier coup-d’œil qu’elle a\ail l’organe de la dévotion extraordinairement développé. Elle se tenait debout devant moi , levant de temps en temps les yeux au ciel , et témoignant par tous ses gestes la tristesse et l’angoisse. Depuis sa jeunesse elle s’était livrée avec excès à la prière; depuis quelque temps elle était sujette à des convulsions et soutenait qu’elle était possédée; le diable, disait-elle, entrait dans son cœur par la bouche, et faisait des efforts pour l’entraîner en enfer.
« Un jeune homme , à l’époque de la révolution, fut consterné du renversement du culte catholique en France, et dominé par des sentiinens religieux , il devint maniaque, et fut traus-