SUR I, F. S F 0 N C T IONS
Des Maisons do correction et des Prisons.
Il y a des organisations si défectueuses et des concours de circonstances si malheureux , qu’il est absolument impossible d’empêcher tous les forfaits , même les plus atroces. On ne peut espérer, quelque moyens que l’on emploie, que de diminuer le nombre des malfaiteurs.
Nous avons vu que le manque d’instruction , l’ignorance des préceptes moraux et religieux, di s lois, des devoirs envers les hommes et envers Dieu, sont une des principales sources des égaremens criminels de l’homme. Il faut donc suppléer du dehors à ce qui manque à ces individus du coté de l’organisation intérieure et de l’éducation. Il faut d’abord que les prisons deviennent des maisons de correction. La conduite que l’on tenait dans les prisons envers les criminels, et qui est encore dans beaucoup d’endroits la même, détruirait entièrement le but d’une correction quelconque.
Les criminels ordinaires, lors même que leurs délits étaient différons, étaient communément réunis en grand nombre. Nous avons même vu plusieurs fois les simples prévenus, mêlés avec les prisonniers jugés. En certains endroits, tous
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étaient oisils; ordinairement on les occupe à îles travaux tantôt trop aises, tantôt trop difficiles, souvent malpropres et malsains, et presque toujours très peu lucratifs. Ils profitent de tous les instans où ils peuvent se dérober à la surveillance, pour se raconter leurs aventures; chacun goûte une satisfaction extrême à faire connaître aux autres scs tours d’adresse; et, de cette manière, au dire même des prisonniers, les prisons sont comme des cours, des écoles où l’on apprend toutessortes de friponneries. La corruption du nouveau venu , surtout lorsque par sa propension naturelle il trouve du goût à cette espèce d’instruction , est bientôt achevée, il ne lardepas à s’habituer à vivre intimement avec le rebut des hommes. Toute honte, toute horreur du crime et des criminels disparaît; on s familiarise, on devient ami, l’on concerte des projets pour l’avenir. A peine eston remis en liberté, que l’on cherche à se réunir pour reprendre avec plus d’audace l’aucienne manière de vivre. Il ne reste en effet, à la plupart de ceux qui sortent de prison, aucun autre parti à prendre. On les met dehors sans argent, sans leur assigner une occupation déterminée. Dans quelques pays, ils 11e sont pas même sous la surveillance immédiate de la police; plusieurs sont en outre bannis, et il s’ensuit que les élals voisins sont infestés de bandits. Il me semble
que ce dernier genre de punition ne serait, tout au plus, excusable que pour les délits politiques. Fait-on subir au criminel la peine delà flétrissure, le voilà publiquement déshonoré; que deviendra-t-il? qui voudra travailler auprès de lui? qui voudra le faire travailler? Non-seulement toutes ces punitions sont sans aucun but réel, mais elles obligent ces malheureux à se livrer à toutes sortes de forfaits, à moins de se laisser mourir de faim. La flétrissure ne devrait servir qu’à faire reconnaître les malfaiteurs qui retombent dans le crime, et qui auraient échappé des prisons , auxquelles ils avaient été condamnés à perpétuité.
La prison n’est pas toujours la punition qui convient au caractère des criminels et de leurs pcnchans malfaisans. La société dont ils jouissent, rend leur vie moins pénible. S’ils sont mal nourris, ils sont au moins à l’abri de tous les besoins ordinaires à cette classe d’hommes; ils sont vêtus, préservés îles injures de l’air. Aussi en avons-nous vu qui s’étaient fait arrêter , afin de trouver un refuge dans la prison. Souvent les hommes et les femmes sont laissés ensemble, d’où il arrive que dans les prisons meme on travaille à les peupler. Quelquefois on permet aux prisonniers d’avoir leurs enfans avec eux. D un autre côté, les peines, dans les prisons, sont
souvent plus fortes que la loi ne le présent, surtout lorsque les prisons sont malpropres ou placées dans un endroit humide, ou construites avec des pierres qui attirent et laissent transsuder riiumidité de l’air. De-là naît l’altération si générale des fluides et des solides ; de-là proviennent les tumeurs oedémateuses, les affections glandulaires et cutanées, la pulmonie, la cécité, etc. Si la nourriture est mauvaise, et consiste principalement en légumes secs , il résulte de ce régime prolongé des dyssenleries qui ne tardent pas à devenir mortelles. Quand la punition d’un coupable est bornée à une détention pour un temps déterminé, il serait dans l’esprit de la loi de combiner cette punition de manière qu’elle ne détruisit pas la santé de cet individu. Les prisons mal construites et mal organisées nuisent à l’état social sous beaucoup de rapports, et les prisonniers qu’on habitue à l’oisiveté ou à des travaux tels que la filature de la laine et le sciage du bois de teinture, qui 11e peuvent leur servir lorsqu'ils sont remis en liberté, restent souvent long-temps sans ressource. Il est donc peu surprenant que l’on trouve en général les prisons peuplées de gens qui y rentrent non-seulement pour la seconde , mais pour la dixième fois.
Ce tableau fidèle des maisons de détention fait voir l’urgente nécessité qu’on y réunisse toutes
les institutions propres à fournir à ceux qui ont été séduits, ou qui sont naturellement médians , toutes sortes de moyens pour les déterminer à agir conformément à l’ordre social et à leur propre bien.
Ces principes n'étaient pas nouveaux lors de la premiero impression de mon ouvrage, et ils le sont heureusement encore moins dans ce moment - ci. On avait insisté depuis long - temps sur l'instruction des ignorans, sur la réforme des hommes égarés, sur l’amélioration des criminels et sur l’extirpation des vices. Mais ces règles ne sont pas assez généralement exécutées. C’est à Philadelphie qu’on les a pratiquées pour la première fois (i). Les heureux effets qui en sont résultés, ont encouragé d’autres gouvernemens humains à imiter cet exemple. Plusieurs états, indépendamment des prisons , ont établi des maisons de réforme et de correction où l’instruction est le but principal, et où l’on habitue les détenus a un travail assidu et à un métier honnête. D’un autre côté, la punition n’est plus le seul but dans les prisons -, ou vise encore à la correction morale. Ou donne journellement aux prisonniers des leçons de lecture, d’écriture, de calcul, de
(i) D es prisons de Philadelphie , par un Européen, ( M. de la II ochefoucault 'Lian court. )
nU CERVEAU.
morale et Je religion. On elierclic surtout, à diriger leur attention sur les devoirs du citoyen, et sur les rapports mutuels de la vie sociale. Ceux; <]iii no savent aucun métier, sont tenus d’en apprendre un , et les prisonniers qui se conduisent le mieux , servent alors de maîtres et de surveillans.Ccux qui savent un métier, l’exercent. L’on peut considérer les prisons ordonnées de cette manière, comme des manufactures. Le travail des prisonniers fournit abondamment à l’entretien de la maison; et, en leur donnant une meilleure nourriture, on fait que, sur cent, il en est à peine six qui soient incapables de travailler. Ou évite par-là l’espèce d’injustice qu’il y a de nourrir les perturbateurs du repos public aux dépens de la société. Ce que chaque individu kJa£,rne audelà de la somme qui lui est prescrite, est mis en réserve ; on en donnc*une partie à sa famille , si elle est dans le besoin, ou bien on le donne au détenu à sa sortie, afin qu’il ne soit pas contraint de commettre des excès, en attendant qu’il ait du travail.
Dans de tels élablissemcns , on part encore du principe que les alimens et la boisson ont une grande influence sur les actions des hommes. On cherche donc, par une nourriture saine. et simple, et par la privation de boissons enivrantes, a amortir l’effervoscence des passions. L’el-