‹ Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnâitre les instincts, les penchans, les talens ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux par la configuration de leur cerveau et de leur têteChapitre 16 sur 18 · DU CE II VE A U · texte numérisé non relu

DU CE II VE A U

/jor

pâle et défait, et les yeux fixés devant lui. Remporte cela, lui dit-il, j’ai déjà été régalé aujourd’hui à l’exercice et à la parade, et je n’ai plus d’appétit. IL lui donna rendez-vous à sept heures du soir au poste. Dans l’intervalle, elle apprit, d’un des compagnons de son mari, que le premier lieutenant l’avait déjà accusé plusieurs fois à l’exercice, de ne pas faire attention au commandement et de négliger le soin de ses armes ; qu’il avait joint à cela des mots injurieux, et lui avait, de sa propre main, donné, à plusieurs reprises, des coups de canne; que, lorsque le bataillon s’était formé, le colonel avait, suivant l’usage, ordonné aux officiers de noter les soldats négligens pour leur donner douze coups de bâton à la première pause. Prohaska s’était trouvé deux fois parmi les soldats notés de négligence, et avait subi le châtiment prescrit; et comme le caractère d’homme se réveilla en lui , et qu’il se plaignit , quoiqu’avec la plus grande douceur, de l’injustice qu’il éprouvait, il fut traité de mutin, et quinze autres coups de bâton le forcèrent au silence.

» La malheureuse femme interrompit plusieurs fois ce récit en s’écriant : Jésus! cest moi (iui en suis la cause ; pauvre homme , il faut que tu en portes la peine ; il veut donc forcer! Elle rentra chez elle. Pour sou-

i|02. SUR T. ES FO MC T IONS

lager son cœur oppresse, elle raconta à scs amis et aux habitans de la meme maison ce qui s’était passe dans cette journée, et ses funestes relations avec le féroce bourreau de son mari. A sept heures, elle alla au rempart, où son mari l’attendait. Dès qu’elle fut seule avec lui, elle lui confia tout ce que sa bonté naturelle l’avait engagée jusqu’alors à lui tenir caché, et le pria d’aller , au sortir de la garde , porter sa plainte au chef du régiment. Le pauvre Prohaska l’écoula avec un calme apparent. Lorsqu’elle eut achevé, il prit en silence lesoupé que sa femme lui avait apporté , et n’ouvrit la bouche que pour lui souhaiter une bonne nuit et il la pria de se retirer. L’infortunée, voyant que son mari ne lui donnait pas , selon son usage , le baiser d’adieu , lui demanda s’il était fâché contre elle , et s’il avait le moindre soupçon sur son innocence i Non, répondit-il , je ne t’en veux pas. Tu aurais cependant mieux fait de me découvrir plus tôt les vues du lieutenant ; nous serions à présent audelà des frontières. Aujourd’hui cela n’est plus possible, à moins de courir de grands risques comme déserteur; car je gagerais que d’ici à demain on me retirera ma passe. Elle est déjà retirée, reprit la femme en fondant en larmes; à trois heures et demie le sergent est venu me la demander, en me disant qu’on allait toutes les

DU CEUVEA.U.

échanger contre des passes nouvelles, afin de rendre les contrefaçons [dus difficiles. Que Dieu nous soit en aide, dit Prohaska ! Il saisit sa femme, l’embrassa avec transport, et la laissa aller. Celte malheureuse femme rapporta toutes ces particularités à ses amis, qui en firent la déposition lors de la procédure, et dont Prohaska reconnut l’exactitude.

» Le lendemain, c’était un vendredi, Prohaska revint de la garde. 11 trouva la table mise, s’assit avec une tranquillité simulée et mangea. Un soldat qui logeait avec lui déclara au procès que cet homme avait toujours été un mari très doux et un père attentif, mais que jamais ces deux qualités ne s’étaient plus vivement manifestées que depuis ce vendredi jusqu’au moment funeste où, abandonné de son bon ange, déçu par une piété erronée, et extrêmement affaibli au physique et au moral, il succomba. Le samedi, Prohaska travailla toute la matinée. Après le dîner, pendant lequel la conversation n’avait nullement roulé sur ce qui le chagrinait , il dit à demi-voix à sa femme : a II est inutile de se plaindre. Un soldat de la compagnie du major \V*** a aujourd’hui porté des plaintes contre un officier; il avait raison , et cela n’a pas empêché qu’on ne lui ait donné quatre-vingts coups

SUR LES PONCTIONS

de baguettes sur le dos, couvert simplement dé sa chemise : je le vois bien, la vie de soldat est affreuse,- désormais je souffrirai en l’honneur de Dieu; lui - même a souffert, et cela pourra m’être imputé à mérite; je ferai en sorte d’avoir dans le ciel des intercesseurs qui prieront pour moi, afin qu’après ma mort je ne reste pas trop long-temps en purgatoire. Je veux pardonner à celui qui m’a offensé; fais-en autant. Demain nous nous confesserons et nous communierons, afin que le pain céleste donne plus de force à notre résolution, et que je ne maudisse pas le scélérat. Il voulait sans doute parler du premier lieutenant, et il n’en dit pas davantage. Les deux époux se confessèrent et communièrent. D’après toutes les apparences , le calme était rétabli. Prohaska, à son diner, se lit apporter du vin , afin, disait-il, de se régaler un peu. Lorsqu’il se leva de table, il restait encore un peu de vin ; il le donna h l’autre soldat, en lui disant: « Bois, camarade, et si jamais je t’ai fait de la peine, pardonne-le moi. » Sa femme lui demanda s’il prendrait du café. Prohaska la remercia, et lui proposa d’aller faire un tour de promenade. La malheureuse femme y consentit avec plaisir, 11c soupçonnant pas qu’elle allait à la mort. Ils emmenèrent le plus jeune de leurs enfans, et laissèrent l’aîné à la garde de leurs amis. Les deux époux

DU CERVEAU. 40ü

traversèrent la ville, la femme portant l’enfant dans ses bras.

» Prohaska , sous prétexte de se mettre àl’abri du soleil, conduisit sa femme sous les saules plantés le long des glacis de la citadelle. S’étant assis auprès d’un endroit appelé l’étang aux souris, Prohaska fit souvenir sa femme de donner à téter à son enfant , qui ne tarda pas à s’endormir. Elle le posa sur l’herbe, et le couvrit d’un mouchoir. Alors Prohaska, tout entier à l’idée de tuer sa femme, l’embrassa, la serra avec transport, lui donna un baiser , et lui demanda si, en conscience, elle avait, ce jour-là, fait l’aveu de tous ses péchés sans exception; si elle eu avait ressenti une contrition véritable, et si elle avait reçu une absolution générale. Elle répondit par l’affirmative à toutes ees questions. Il la serra encore une fois de son bras gauche ; et pendant qu’ils se prodiguaient mutuellement les plus tendres caresses , il lui donna de la main droite un coup de couteau qui lui perça le cœur. Il laissa doucement glisser sur l’herbe sa femme, qu’il venait de sacrifier dans son délire religieux ; et comme des mouvemens convulsifs semblaient encore déceler en elle quelque reste de vie, craignant quelle n’éprouvât des souffrances Lien douloureuses , il voulut y mettre un terme, et lui coupa la gorge, lise contenta de prendre

4o6 sur les fonctions

dans la poche de sa femme la clef du logis : et, après s'être lavé les mains dans l’étang et y avoir jeté le couteau, il prit son petit enfant qui dormait encore, et retourna chez lui par un autre chemin. D'après son aveu, il courut très vile, parce qu'il craignait que, si l’on apercevait le cadavre de sa femme , on ne le soupçonnât et on ne l’arrêtât; ce qui l’aurait empêché d’arracher ses deux enfans chéris à un monde pervers et malheureux, et de les envoyer au ciel pour lui servir d’intercesseurs.

» De retour chez lui, il posa dans le berceau l’enfant qui dormait encore. Puis il alla trouver ses voisins, pria lafemmede l’ancien messager de la régence d’aller hors de la porte de Schweidnitz, et lui désigna l’endroit où elle trouverait sa femme, ajoutant qu’il l’avait laissée bien portante, mais bien faible, parce qu’elle s’était trouvée mal pendant la promenade; qu elle s’était assise pour se reposer , et l’avait prié de retourner à la maison avec l’enfant. Il finit par dire qu’il était trop las pour y retourner lui-même. La bonne femme se hâte de satisfaire à sa demande, et veut emmener l’enfant. Prohaska s’y oppose, en observant qu’il ne ferait que la retarder dans sa marche. A peine est-il seul, qu’il court avec l’enfant à son logis, où il avait laissé l'autre endormi ; il leur brise à tous les deux la

îête avec une petite hache,, les pose sur son lit dans les bras l’un de l’autre ; et, après avoir soigneusement fermé sa chambre, il va à la grande garde, et avec un certain contentement dans les regards et les gestes , il dit qu’il a tué sa femme et ses deux enfans. A présent, ajoute-t-il, que le lieutenant de Y*** lui fasse l’amour. Elle et mes enfans sont à l’abri de la séduction et du déshonneur \ ils me sauront gré du bonheur dont ils jouissent, et prieront pour moi dans le ciel.

» Le conseil de guerre qui le jugea, 11e fit pasattention aux motifs atlénuans, et 11e les prit point en considération pour déterminer le degré de culpabilité relativement à la liberté morale. 11 traita Prohaska non, comme un malade, mais comme un homme en santé, comme un homme qui avait agi avec une volonté parfaitement libre, par conséquent comme un assassin avec préméditation j il le condamna à être décapité ; et, pour aggraver la peine, on lui refusa en prison , et même lorsqu’il alla au supplice, la faculté d’être exhorté et accompagné par un ecclésiastique (1). »

(1) Ce fait nous a été communiqué par M. le major Grambkowsld , qui a terminé son récit par ces mois : a Je m’abstiens «le loute réflexion , mais je suis garant, de ce que j’ai raconté. »

SUïl LES FONCTIONS

Ce fait prouve jusqu a quel point un chagrin violent et la superstition ; ou une religion malentendue, peuvent obscurcir l'esprit et atténuer la conduite des infortunes qui, dans cette situation, commettent des crimes. Mais combien d’autres circonstances, jusqu’à présent peu remarquées, ne contribuent-elles pas à altérer notre raison, et, par cela meme, à restreindre notre liberté!

Certains mets, et surtout les liqueurs spiritueuses, produisent sur beaucoup de personnes des irritations particulières qui sont l’effet d’une espèce d’ivresse, sans cependant que celle-ci soit accompagnée des symptômes ordinaires. On sait que le vin , l’eau-de-vie, rendent l’homme courageux, querelleur, éloquent, sincère, amoureux, triste, gai. Quand le brigand Peter Pétri n’avait pas bu, il semblait plongé dans une espèce d’engourdissement et d’apathie; on faisait de lui ce qu’on voulait. Mais dès qu’il avait pris quelques verres d’eau-de-vie, c’était un tigre qui se jetait sans distinction sur ses amis et ses ennemis. Une femme, à Bamberg, éprouvait, dès qu’elle avait bu de l’eau-de-vie, un vif désir de mettre le feu à quelque maison ; à peine cette irritation était - elle passée, que cette femme avait horreur d’elle-mème. Mais comme elle ne se tint pas assez en garde contre les al-

traits de sa boisson favorite , elle commit jusqu’à quatorze incendies.

Le cas le plus embarrassant, relativement à la culpabilité, en faisant abstraction des lois, est celui où une qualité particulière acquiert par elle-même et par une suite de l’organisation un si haut degré d'énergie, qu’elle forme le caractère le plus dominant d’un individu. J’ai déjà prouvé que toutes les facultés et tous les penclians peuvent arriver à ce degré d’énergie. Si cela a lieu pour une chose indifférente ou louable , on peut en féliciter un individu sans lui en faire un sujet de mérite. Plusieurs personnes sont, parleur nature, appelées à la dévotion» d’autres seraient obligées de se faire une violence extrême pour renvoyer, sans les secourir, un enfant abandonné et un vieillard sans appui. Beaucoup d’hommes ont une inclination particulière à bâtir, à voyager , à quereller ; l’un est enflammé par un désir insatiable de gloire, l’autre n’est pas maître d’épargner ses meilleurs amis quand une saillie piquante se présente à son esprit. Nous avons trouvé, dans une maison de correction, un jeune noble extrêmement fier, qui y avait été enfermé parce qu’d avait honte do toute espèce de travail; même, dans cette maison, il ne consentait à parler qu’avec des per-

/jlO

sonnes marquantes, et ses questions annonçaient une pénétration peu commune. Les systèmes nerveux de certains sens extérieurs peuvent aussi acquérir un degré si extraordinaire d’activité et d’énergie qu’ils déterminent, pour ainsi dire, le caractère principal d’un individu. Ce genre d’énergie est même quelquefois héréditaire. Dans une famille russe, le père et le grand-père ont été victimes de bonne heure de leur penchant à s’enivrer; le fils, quoiqu’il prévît les suites de ce travers, continuait de s’y abandonner comme malgré lui, et le petit-fils, enfant de cinq ans, lors de la première édition de cet ouvrage, manifestait déjà l’inclination la plus décidée pour les liqueurs fortes.

Pourquoi cette activité impérieuse n’auraitelle pas aussi quelquefois lieu pour d’autres organes qui, par l’excès de leur action , entraînent au mal ? La réalité d’une pareille exaltation est fondée sur tant d’exemples, que toute objection dictée par la superstition ou les préjugés serait absurde. L’individu qui éprouve celte énergie exaltée, est dominé par une sensation ou par une idée unique où se porte toute son âme. Si cette action violente n’est pas retenue par des forces supérieures, l’homme en est l’esclave. Si des facultés d’un ordre supérieur agissent en même temps dans un sens contraire, il en résuU

te une lu Lie opiniâtre entre les concupiscences funestes île cet individu et l'opposition pénible de sa raison : est-il surprenant que souvent les mauvais penchans l’emportent sur les bons et la chair sur l’esprit? Cet état, il est vrai, n’est pas une véritable aliénation de l’esprit, c’est plutôt une exaltation partielle, un assujettissement de l’àme, et il offre un contraste incompréhensible entre l'homme et l’animal dans l’homme (i). Si l’exaltation a lieu dans une qualité dont l’activité trop énergique entraîne à des actes criminels, on peut à peine imaginer un état plus malheureux pour l’individu, et plus épineux pour le juge ; car cet état produit des effets en apparence si contraires, que, d’un côté, il n’est guère possible de le distinguer de l’état de raison , et que de l’autre il semble se confondre avec la folie. Examinons quelques-unes de ccs inclinations malheureuses , et commençons par le penchant au vol.

(1) La chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit , et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair; ces principes se combattent l’un l’autre ; de sorte que vous ne faites pas les choses que vous voudriez. {St, Paul aux Gâtâtes > V , 17. )

S U n LES FONCTIONS

Penchant exalte au vol , anéantissant la liberté

7n orale.

Victor Amédée I, roi de Sardaigne, prenait partout des objets de peu d’importance. Saurin , pasteur de Genève , quoique imbu des meilleurs principes de la raison et de la religion , succombait continuellement au penchant à dérober. Un autre individu fut, dès son bas âge, en proie à celte inclination. Il entra à dessein dans le militaire, espérant d’étre contenu par la sévérité de la discipline- mais ayant continué de voler, il lut sur le point d’étre condamné à être pendu. Cherchant toujours à combattre son penchant, il étudia la théologie et se fit capucin. Son penchant le suivit dans le cloître. Mais comme il ne dérobe plus que des bagatelles, il se livre à son inclination sans s’en inquiéter. Il prend des ciseaux, des chandeliers, des mouchettcs, des tasses, des gobelets , et les emporte dans sa cellule. Un employé du gouvernement, à Vienne, avait la singulière manie de ne voler que des ustensiles de ménage. Il loua deux chambres pour les y déposer ; il ne les vendait point , et n’en faisait aucun usage. La femme du célèbre médecin Gaubius avait un si fort penchant à dérober, que lorsqu’elle achetait , elle cherchait toujours à prendre quelque chose. Les comtesses

Wesel, et J*** à Francfort, avaient aussi ce penchant. Madame de N*** avait été élevée avec un soin particulier. Sou esprit et ses talens lui assuraient une place distinguée dans la société. M-us ni son éducation , ni sa fortune ne la garantirent du penchant le plus décidé pour le vol. Lavaler (1) parle d’un médecin qui ne sortait pas de la chambre de ses malades sans leur dérober quelque chose, cl qui après n’y songeait plus. Le soir, sa femme visitait scs poches; elle y trouvait des clefs , des ciseaux, des dés à coudre, des couteaux, des cuillers, des boucles , des étuis, et les renvoyait aux propriétaires. Morilz , dans son 'Traité expérimental sur Vâme , raconte, avec le plus grand détail , l’histoire d’un voleur qui avait le penchant du vol à un tel degré, qu’étant à l’article de la mort, il vola la tabatière de son confesseur. Le docteur Bernard, médecin de sa majesté le roi de Bavière, nous a parlé d’un Alsacien de sa connaissance qui commettait partout des vols, quoiqu’il eût tout en abondance et qu’il 11e fût pas avare. Il avait été élevé avec soin , et son penchant vicieux lui avait attiré plusieurs fois des punitions. Son père le fit enrôler comme soldat. Ce moyen même ne servit point à le corriger.

(1) Physiognomonie , édit, de la Haye , T. p. III, 16g.

/Jl4 SUR LES FONCTIONS

Il fil des vols considérables, et fut condamné à être pendu. Le hls d’un savant célèbre nous a offert un exemple semblable. Il se distinguait de tous ses condisciples par ses talons; mais, dès sa tendre enfance , il volait ses parens, sa sœur, scs domestiques, ses camarades et ses professeurs. 11 dérobait les livres les plus précieux de la bibliothèque de son père. On essaya toute sorte de moyens de le corriger; on le fit soldat; il subit plusieurs fois les cliâtimens les plus rigoureux ; mais tout fut inutile. La conduite de ce malheureux jeune homme était régulière sur tous les autres points : il ne justifiait pas ses vols; mais si on lui adressait à ce sujet les représentations les plus amicales et les plus énergiques, il restait indifférent; il avait l’air de ne pas les entendre. L’aumônier d’un régiment de cuirassiers prussiens, homme d’ailleurs instruit et doué de qualités morales, avait un penchant si décidé au vol, que souvent, à la parade , il dérobait les mouchoirs aux officiers. Son général l’estimait beaucoup; niais aussitôt qu’il paraissait, on enfermait tout avec le plus grand soin, car il avait souvent emporté des mouchoirs, des chemises, et jusqu’à des bas de femme. Au reste, quand on lui redemandait ce qu’il avait pris, il le rendait de bon cœur. M. Kueisler , directeur de la prison de Prague,

DU CERVEAU. 4 1 S

nous a parlé de la femme d’un riclie marchand qui volait continuellement son mari de la manière la plus adroite. On fut obligé de lu renfermer dans la maison de force. A peine en fut-elle sortie, quelle vola encore, et fut renfermée pour la seconde fois. Remise en liberté, de nouveaux vols la firent condamner à une troisième détention plus longue que les précédentes. Elle volait dans la prison même. Elle avait pratiqué, avec une adresse extrême, une ouverture dans un poêle qui échauffait la pièce où était la caisse de l’établissement. Les vols répétés qu’elle y fit, furent remarqués. On mit inutilement , pour ht découvrir, des sonnettes aux portes et aux fenêtres; mais enfin, des pistolets qui partirent à l’instant où elle touchait à la caisse, lui causèrent une frayeur si vive qu’elle n’eut pas le temps de s’échapper par le poêle. Nous avons vu dans une prison de Copenhague un voleur incorrigible, qui distribuait quelquefois ses larcins aux pauvres. Dans un autre endroit, un voleur enfermé pour la septième fois, nous assura avec chagrin qu’il ne lui semblait pas possible de se conduire autrement. Il demandait avec instance d’être gardé en prison , et qu’on lui fournît les moyens de gagner sa vie.

On pourrait citer des milliers de faits semblables, et qui prouvent en même temps que le

penchant au vol n’est pas toujours la suite d’une mauvaise éducation ,de la fainéantise, de la pauvreté, du manque de quelques bonnes qualités, ni meme du défaut de morale ou de religion ; et cela est tellement vrai, que chacun ferme les yeux sur les larcins insignifians, quand ils sont commis par des personnes riches, qui d’ailleurs ont de bonnes mœurs. On appelle ces vols des distractions. Mais le meme penchant ne peut-il pas se trouver dans des hommes pauvres ? Change-t-il alors la nature ? En change-t-il par l’importance des objets volés ? Il résulte des cas semblables, qu’il faut beaucoup de prudence et d’expérience pour fixer avec exactitude le degré de culpabilité.

Considérons maintenant, sous le meme point de vue , un autre penchant malfaisant.

Penchant exalté à tuer , affaiblissant la liberté

morale.

Il y a dans l'homme une inclination qui va par gradation, depuis la simple indifférence à voir souffrir les animaux, et depuis le simple plaisir à voir tuer, jusqu’au désir le plus impérieux de tuer. La sensibilité repousse cette doctrine, mais elle n’est que trop réelle. Quiconque

vcul juger convenablement les phénomènes de la nature, doit avoir le courage de reconnaître les choses telles quelles sont, et en général ne pas faire l’homme meilleur qu’il n’est.

On observe que, parmi les enfans comme parmi les adultes, parmi les hommes grossiers et parmi ceux qui ont reçu de l’éducation , les uns sont sensibles et les autres indifférens aux souffrances d’autrui. Quelques-uns meme goûtent un plaisir à tourmenter les animaux , à les voir torturer et tuer, sans qu’on puisse en accuser ni l'habitude, ni une mauvaise éducation. Je pourrais citer plusieurs exemples où cette inclina* tien, quand elle était très énergique, a décidé certains individus dans le choix de leur étal. C’est ainsi qu’un étudiant effrayait souvent ses condisciples par le plaisir particulier qu’il prenait à tourmenter des insectes, des oiseaux et d’autres animaux. Ce fut pour satisfaire son inclination, comme il le disait lui-même, qu’il s’adonna à la chirurgie. Un garçon apothicaire éprouvait un penchant si violent à tuer, qu’il se fit bourreau. Le fils d’un marchand, qui faisait de même consister son bonheur à tuer, embrassa la profession de boucher. Un riche Hollandais payait les bouchers qui faisaient de grosses livraisons de viandes aux navires , pour qu’ils lui laissassent assommer les bœufs.

4 1 b s c r les fonctions

On peut encore juger de l’existence de ce penchant et de sa diversité par l’impression que produit sur les spectateurs le supplice qu’on fait subir aux criminels. Les uns ne peuvent supporter ce spectacle; les autres le cherchent comme un plaisir. Le chevalier Selwin se donnait tous les inouvemens possibles pour être placé près du coupable que l’on suppliciait. On raconte de La Condamine que, faisant un jour des efforts pour percer la foule rassemblée sur la place des exécutions , et les soldats l’ayant repoussé en arrière, le bourreau leur dit : « Laissez passer monsieur; c’est un amateur. » M. Bruggmauns , professeur à Leyde, nous a parlé d’un ecclésiastique hollandais qui avait un désir si décidé de voir tuer et de tuer, qu’il prit la place d’aumônier d’un régiment, seulement pour avoir l’occasion de voir détruire un plus grand nombre d’hommes. Ce même ecclésiastique élevait chez lui des femelles de différens animaux domestiques, et, quand elles mettaient bas , son occupation favorite était de couper le cou aux petits. Il se chargeait d’égorger tous les animaux apportés à la cuisine. Il correspondait avec les bourreaux du pays , et faisait des courses de plusieurs jours à pied pour assister aux exécutions; aussi les bourreaux lui faisaient toujours l’honneur de le placer auprès d’eux. C’est même sur le champ de bataille qu’on trouve des exemples frappans de la différente

énergie de celte disposition. Tel soldat, à la vue du sang qu’il fait couler, éprouve l’ivresse du carnage; tel autre, ému de pitié, porte des coups mal assurés , ou du moins épargne le vaincu, se détourne à la vue d’un enfant, d’une femme et d’un vieillard , et s’arrête de lui-même après la victoire.

L’homme en proie au cruel penchant dont je parle ici, conserve encore la faculté de le vaincre ou de lui donner une direction qui n’est pas nuisible. Mais le pouvoir de dompter un penchant vicieux, s’affaiblit dans un tel individu à proportion qu’il a reçu moins d’éducation, ou que les organes des qualités d’un ordre supérieur sont moins développés. S’il arrive que ce penchant soit porté au plus haut degré d’exaltation, l’homme n’éprouve que peu d'opposition entre ses penchans pernicieux et ses devoirs extérieurs ; et quoique encore dans ce cas il ne soit pas privé de la liberté morale ou de la faculté de se déterminer d’après des motifs, il trouve de la jouissance dans l’homicide même. Je rangerai dans celte catégorie tous les brigands qui, non contens de voler, ont manifesté i’inclination sanguinaire de tourmenter et de tuer sans nécessité. Jean Rosbeck (i) ne se bornait point, comme ses

(i) Histoire de Schinderhannes, t. II , p. 8.

camarades, à maltraiter ses victimes pour leur faire avouer l’endroit où leurs trésors étaient cachés; il inventait et exerçait les cruautés les plus atroces, pour le seul plaisir de voir les souffrances et le sang des enfans, des femmes et des vieillards. La crainte, ni les lourmens ne purent le corriger. Sa première détention dura dix-neuf mois; il était enfermé dans un cachot souterrain et si étroit, qu’il pouvait à peine respirer. Ses pieds étaient chargés de chaînes; il était jusqu’aux chevilles dans une eau croupissante, et (juand on le retirait de ce cloaque , c’était pour lui faire subir une torture cruelle. Cependant il n’avoua rien ; il fut élargi , et le premier usage qu’il fit de sa liberté, fut de commettre un vol en plein jour. Il commit bientôt de nouveaux meurtres, et fut enfin supplicié. Au commencement du siècle dernier, plusieurs meurtres furent commis en Hollande, sur la frontière du pays de Clèves. L’auteur de ces crimes fut long-temps inconnu. Enfin un vieux ménétrier, qui avait coutume d’aller jouer du violon à toutes les noces des environs , fut soupçonné , d’après quelques propos que tinrent ses enfans. Traduit devant le magistrat, il avoua trente-quatre meurtres, et assura qu’il les avait commis sans aucune cause d’inimitié, sans intention de voler, mais seule-

DU CERVEAU. 4 'il

ment parce qu’il y trouvait un plaisir extraordinaire (i).

Le nommé Sabatino, condamné à Palerme pour différons crimes, au moment de monter sur l’échafaud, avoua qu’il avait tué un homme d’un coup de fusil , il y avait deux ans. Lorsqu’on lui demanda ce qui avait pu le porter à commettre un pareil forfait, il répondit froidement qu'il avait déchargé son fusil sur un homme, pour savoir si la poudre était bonne. ( Journal des Maires, samedi 19 septembre 1818.)

Louis XV, dit M. de Lacretelle (2), avait une aversion bien fondée pour un frère de M. le duc de Bourbon Condé, le comte de Charolais, prince qui eût rappelé tous les crimes de Néron, si le malheur des peuples eût voulu qu’il occupât un trône. Dans les jeux même de sou enfance, il manifestait un instinct de cruauté qui faisait frémir. Il se plaisait à torturer des animaux ; ses violences envers ses domestiques étaient féroces. On prétend qu’il aimait à ensanglanter ses débauches, et qu’il exerçait différentes sortes de barbarie sur lçs courtisanes qui lui étaient amenées. La tradition populaire, d’accord avec quelques

(1) Ce fait nous a élé communiqué par M. Serrurier , magistrat à Amsterdam.

(2) Histoire de France, t. 11, p 5g.

mémoires, 1 accuse de plusieurs homicides, il commettait, dit-on, des meurtres sans intérêt, sans vengeance, sans colère. Il lirait sur des couvreurs, afin d’avoir le plaisir barbare de les voir précipiter du haut des toits.

Ces derniers faits, heureusement très rares, nous montrent que ce penchant détestable est quelquefois tout-à-fait indépendant de l’éducation, des exemples, de la séduction ou de l’habitude, et qu’il prend uniquement sa source dans un vice de l’organisation. En effet, ihse commet des crimes tellement barbares , ou avec des circonstances si dégoûtantes et si révoltantes, qu’il serait difficile d’expliquer ces crimes d’une autre manière. Prochaska raconte(i) qu’une femme de Milan amenait chez elle des petits enfans en les flattant, puis les tuait, salait leur chair, et en mangeait tous les jours. Il cite aussi l’exemple d’un homme qui, par l’effet de ce penchant atroce, tua un voyageur et une jeune fille pour les dévorer. J’ai déjà fait mention de la fille d'un anthropophage, qui, dès sa tendre enfance, élevée loin de son père, partageait cet affreux penchant.

On nepeutdoncpasnier que certains individus ayent dcs’penchans aux crimes, et même aux cri-

(1 ) Opora minora , T H , p- o8-

nu cerveau.

mes les plus atroces. Helvétius même, le grand antagoniste de l’innéité des qualités del’esprit et de l’àme, est obligé de convenir « qu’il y a des hommes assez malheureusement nés, pour ne pouvoir être heureux que par des actions qui les mènent à la Grève (i). » Le cardinal de Polignac parle aussi « des hommes nés vicieux, pour qui le crime a des délices, et qui sont emportés par une passion furieuse qu’irritent les obstacles (2). »»

Jusqu’ici cependant les penchans dont j’ai parlé ne sont pas encore du nombre de ceux qui caractérisent une véritable aliénation. Ces penchans nécessitent les mesures les plus énergiques, et les criminels de cette espèce ne peuvent ctre tolérés dans la société. La plupart même, selon l’expression de M. de Sonnenfels (3), doivent être tués comme on tue des bêtes féroces , pour qu’elles ne détruisent pas les hommes.

On m’a fait l’objection que ces hommes ne doivent pas être jugés d’après leur organisation. Personne encore n’a eu cette prétention. Mais on veut prouver la réalité de ces faits, elles expliquer par cette malheureuse organisation , pour

(1) De l’Esprit , p. 574.

(a) Anti - Lucrèce , trad. par M. de Bougainville. Paris , 1754, p- 164.

(3) Grundsætze der Policey, etc. T. K

qu’on cesse d’accuser la perversité volontaire de ces monstres.

Quittons ce sujet pénible, et voyons les cas où l’on peut prononcer avec certitude sur l’absence de la liberté morale, et par conséquent sur l’impossibilité d’admettre la culpabilité, ni aucune espèce de responsabilité. Tels sont ceux où les actions illégales doivent être considérées comme étant faites dans l’imbécillité, dans l’aliénation mentale, dans certains dérangemens de l’état naturel de santé.

On me dira peut-être que les actes des imbéciles et des aliénés ne sont pas soumis aux dispositions des lois criminelles. Mais mes recherches sur cet objet répandront un grand jour sur la discussion précédente ; et, d’un autre côté, il me paraît essentiel de déterminer avec la plus grande précision les circonstances où un des cas que je vais indiquer a réellement lieu. Je traiterai séparément do chacun de ces objets.

application de mes principes aux actions illégales qui sont la suite d’une faiblesse partie culière des facultés intellectuelles.

Je me sers ici de l’expression de faiblesse particulière des facultés intellectuelles, parce

que je 11e traite que des actions qui sont la suite d’une imbécillité d’esprit plus ou moins grande ; je ne parlerai pas des actes qui dérivent d’une stupidité complète et générale de l’esprit. Ces derniers actes étant purement involontaires on automatiques, n’ont pas meme l’apparence de liberté morale, et ne peuvent nullement faire l’objet de mes recherches actuelles.

Parmi les jeunes garçons que l’on nous amena dans une des prisons de Berlin ( Stadt-7)ogtej-)} il y en eut un qui fixa particulièrement notre attention. Nous conseillâmes de ne pasle mettre en liberté, parce qu’il ne s’abstiendrait pas de volernous ajoutâmes que ce qu’il y aurait de mieux à faire, serait de le tenir pour toujours dans une maison de sûreté. Nous fimes part de nos motifs à ceux qui nous accompagnaient. Ils compulsèrent le registre des écrous, et trouvèrent, à leur grande surprise, que ce jeune garçon avait dès sa plus tendre enfance montré le penchant le plus opiniâtre au vol. Nos adversaires profitèrent de cette occasion pour mettre dans le plus grand jour ce qu’ils voulaient trouver d’effrayant et de dangereux dans ma doctrine. Condamner, disent-ils, à une détention perpétuelleun jeune garçon , parce qu’il a commis un vol , qu’y auraitil de plus cruel eide plus contraire à l’humanité?

Quelle raison eûmes-nous de donner ce con-

426 SLR LES FONCTIONS

seil V J ’ai déjà fait voir que Ton doit considérer l’homme sous deux rapports : d’abord comme ayant des qualités communes avec les animaux , c’est-à-dire celles de l’ordre inférieur; ensuite comme étant doué du caractère de l’humanité, ou des qualités d’un ordre supérieur. J’ai montré aussi que l’homme, par le moyen de ses qualités supérieures, est en état de dompter et de diriger ses penchans d’un ordre inférieur. Mais si les qualités de l’ordre supérieur sont comprimées d’une manière extraordinaire, au point que leur action ne puisse avoir lieu, tandis que celles de l’ordre inférieur sont, au contraire, très actives , alors la partie animale .de l’homme domine exclusivement, et la chair ou les désirs brutaux tiennent en sujétion l’esprit ou les dispositions des propriétés supérieures qui sont à peine ébauchées. Il arrive, avec une telle organisation poulies fonctions de l’âme qui tiennent à un ordre supérieur , ce qui a lieu pour chaque organe dont le développement est défectueux, c’est-à-dire qu’il en résulte une imbécillité relative, et par conséquent l’incapacité d’agir moralement; tandis que les penchans d’un ordre inférieur agissent avec la force la plus énergique. Un tel individu se trouve dans la nécessité absolue d’agir uniquement d’après l’impulsion du penchant qui le domine, et son organisation le met souvent

moins en état de se dompter que ne l'est un animal bien organisé. Cette imbécillité n’exclut pas toujours d'autres propriétés bien actives qui sont communes aux animaux, telle que celle de la ruse; de manière que ce meme individu, tout en s’abandonnant à une inclination coupable et irrésistible, semble, sous ce rapport, agir avec réflexion et délibération. C’est par-là que les idiots les plus stupides trouvent souvent les moyens les plus adroits de satisfaire leur brutale lasciveté ou leurs désirs funestes.

Telle était la position du jeune voleur dont je viens de parler. Les organes supérieurs n’avaient qu’un développement défectueux; l’organe, au contraire , dont l’activité trop grande conduit au vol, avait acquis un haut degré de développement et d’énergie, et celle qualité malfaisante était encore secondée par l’activité de la ruse. Cet homme était petit et trapu; son front était très bas, déprimé en arrière immédiatement au-dessus des sourcils, très écliancré latéralement au-dessus des yeux, mais large et saillant vers les tempes. Sa physionomie n’annonçait aucune attention pour les choses raisonnables; l’on 11’y découvrait que la ruse et la malice. Était-il donc bien difficile de conclure, de l’organisation de cet imbécile, qu’il devait être incorrigible?

Pour faire connaître celle espèce d’imbécillité

qui exclut toute liberté morale, je montre dans mes leçons le crâne d’un individu organisé de la meme manière. C’était un jeune homme de quinze ans, mort dans les prisons de Vienne. Dès son enfance, il avait constamment volé , malgré les châtimens les plus sévères. Son crâne est mal conformé, et annonce une constitution originairement rachitique ; un des cotés de ce crâne est poussé en avant, et l’autre en arrière. Le front est très peu élevé et déprimé ; les parties latérales antérieures des tempessontlarges, mais l’ensemble du crâne est petit. On peut le comparer, dans mon grand ouvrage, PI. XXVI, avec celui d’un homme doué des facultés de l’ordre élevé, PI. XXX. Quel effet avantageux peut-on attendre des punitions et des maisons de correction sur des demi-hommes de ce genre? Nous avons vu dans la prison de Berne un garçon de douze ans, mai organisé et rachitique, qui ne peut s’empêcher de voler ; ayant ses poches pleines de pain, il dérobe encore celui des autres. A Ilaïua , les préposés nous entretinrent longtemps d’un voleur obstiné, nommé Fesselmayer, qu’aucune punition corporelle n’avait pu corriger. Il volait dans la prison tout ce qu’il rencontrait, et on lui avait mis au bras un billot qui servait de marque d’ignominie, qui avertissait de se délier de lui. Avant de le voir, nous

DU CEIWEAU.

conjecturâmes quelle devait être son organisation. Notre attente fut confirmée au premier coup-d’œil. Il paraissait avoir environ seize ans, quoiqu’il en eût vingt-six. Sa tête était ronde, et à-peu-près de la grosseur de celle d’un enfant d’un an. Cet individu était en outre sourd et muet, ce qui arrive fréquemment dans le cas de l’imbécillité.

Ainsi quoiqu’il n’y ait rien à espérer de ces imbéciles, il ne s’ensuit pas qu’on ait rien à en redouter. Il arrive souvent, au contraire, qu’ils sont très dangereux, surtouts’ils ont lepenchant vers le sexe et celui de tuer à un haut degré, de manière que la cause la plus légère mette ces penchans en action. J’ai cité dans le premier volume de mon grand ouvrage, l’exemple d’un jeune homme de quinze ans, qui, dans un accès brutal de lasciveté, maltraita tellement sa sœur, qu’elle faillit en mourir. J’ai aussi parlé d’un autre idiot qui , après avoir tué les deux enfans de son frère, vint le lui annoncer en riant; d’un troisième, qui tua sonïrère, et voulut le brûler en cérémonie; d’un quatrième enfin, qui, au rapport de Hercler, ayant vu tuer un cochon, crut pouvoir égorger un homme et l’égorgea. Nous avons vu dans une prison un jeune homme que personne ne regardait comme imbécile, et qui avait, sans motif, tué un enfant. On lui fit en

43û S U n LES FONCTIONS

vain toutes sortes de questions et de menaces pour savoir ce qui l'avait porté à cette action. Il se bornait a répondre, et répétait sans cesse qu'il n’avait vu que du noir. « Quiconque, disaitil d’une voix lamentable, ne s’y est pas trouvé , ne peut m’en croire; Dieu me pardonnera. » Le front de cet individu est très étroit et déprimé , c’est-à-dire bas et aplati; le sommet de sa tête , comme dans la plupart des imbéciles épileptiques, est très élevé , et l’occiput est plat et comprimé. Il y avait dans la prison de Fribourg en Brisgau , un jeune homme de quinze ans, à demi-imbécile, qui avait successivement mis le feu à neuf maisons. Il aidait à éteindre le feu , et une fois il sauva un enfant qui était sur le point de périr dans les flammes. Quand l’incendie était fini , il n'y songeait plus , ce qui prouve qu’il n’agissait que d’après un instinct animal.

Ce qui arrive à des individus relativement au vol , au meurtre et à l’incendie , a également lieu dans d’autres individus pour tout autre organe doué d’un degré extraordinaire d’activité. La qualité dépendante de cet organe agit dans eux machinalement à chaque impulsion , sans aucune réflexion et avec une bien faible conscience. Nous avons vu plus haut que le sauvage imbécile de l’Aveyron a le singulier penchant de tout mettre exactement à sa place. Depuis que nous

avons vu ce sauvage, nous avons connu un jeune homme que ses pareils ont bien de la peine à regarder comme iinbëcile , parce qu’outre quelques facultés intellectuelles qu’il manifeste, il a un esprit d’ordre remarquable. Il est pourtant imbécile sous beaucoup d’autres rapports. M. Pinel (r) parle d’une femme imbécile qui a le penchant décidé et irrésistible d’imiter tout ce qu’elle voit faire en sa présence ; elle répète automatiquement tout ce qu’elle entend , et elle imite les gestes et les actions des autres avec la plus grande fidélité et sans s’embarrasser des convenances. « On remarque, dit Fodéré (a), que, par une singularité inexplicable, plusieurs de ces individus, doués d’une si faible intelligence, naissent avec un talent particulier pour copier un dessin , pour trouver des rimes, ou pour la musique. J’en ai connu qui ont appris d’eux-mêmes à toucher passablement de l’orgue et du clavecin; d’autres qui s’entendent, sans avoir eu des maîtres , à raccommoder des horloges et à faire quelques pièces de mécanique. Cela tient vraisemblablement à l’organisation plus parfaite de

(i) Sur l’aliénation mentale , 2e. édit. Paris, 180g.

(a) Traité du goitre et du crétinisme. Paris , 1800 , [>. 1 33.

l’organe sous la dépendance duquel se trouve tel ou tel art, et non à l'entendement ; car ces individus non-seulement ne savaient pas lire dans les livres qui traitaient des principes de leur art, mais encore ils étaient déroulés lorsqu’on leur en parlait, et ne se perfectionnaient jamais. » Nous connaissons une jeune fille imbécile à un haut degré, qui chante des chansons avec beaucoup de justesse, et suit toujours le ton et la mesure.

De tels exemples prouvent que les talons peuvent exister séparément; qu’un penchant ou un talent particulier résulte de l’activité particulière d’un organe, et que l’activité d’un organe peut fort bien avoir lieu, tandis que, par rapport aux autres organes, il y a une véritable imbécillité.

Au reste, cet état ayant plusieurs degrés, on ne peut affirmer que, pour des êtres aussi mal organisés, tous les moyens de correction soient toujours également infructueux. Lavaler cependant regarde ces individus comme incorrigibles, et c’est dans le front qu’il place le signe indicatif de leur incorrigibilité. « Les fronts courts , ditil (i) , ridés, noueux, irréguliers, enfoncés d’un côté, échancrés, ou qui se plissent toujours dif-

(t) Physiognomonie, T. III, art. Front.

fércmmcnt, no seront jamais une recommanuation du z moi, et ne captiveront jamais mon amitié. Tant que votre frère, votre ami ou votre ennemi , tant que l’Homme , et cet homme lut-il un malfaiteur, vous présente un front bien proportionné et ouvert, ne désespérez pas de lui , il est encore susceptible d’amendement. » On voit que Lavater avait entrevu les phénomènes que j’ai décrits, et dont j’ai cité plusieurs exemples. Ma doctrine seule en donne une véritable solution. 11 serait impossible d’expliquer l’imbécillité partielle et incomplète, si l'on 11e reconnaissait pas que les diverses propriétés de l’amc et de l’esprit ont chacune des organes différons et que la manifestation de ces propriétés dépend de l'organisation.

Quoique ces individus partiellement imbéciles 11e soient 'pas des êtres moraux, ni par conséquent punissables , le soin de les surveiller n’en appartient pas moins à la police de sûreté , et il est indispensable de tenir éloignés du commerce social tous les genres d’imbéciles en qui l'on observe tics indices assez forts d’un caractère méchant.

pplication de mes principes aux actions illégales qui sont la suite d'une aliénation mentale.

L’aliénation mentale est ou générale , lorsque les fonctions de toutes les facultés de l’âme et de l’esprit sont troublées ; ou partielle, lorsque ce dérangement n’a lieu que dans un ou clans plusieurs organes. L’aliénation mentale , soit générale , soit, partielle , peut être continue ou intermittente.

L’aliénation générale , continue ou permanente, se manifeste d’une manière si visible, qu’on ne peut pas se tromper sur son existence. Ainsi on ne court pas le risque de regarder, comme faites avec une liberté morale, les actions commises dans cet état, et d’eft rendre leur auteur responsable.

Ce n’est qu’à cette espèce d’aliénation mentale que convient la définition donnée par Locke, qui dit que la folie consiste dans un dérangement du jugement et de la raison. D’autres écrivains appellent aliénation mentale l’état dans lequel on n’a pas la conscience de soi-même; mais celte définition est évidemment fausse, car cette absence de la conscience de soi-même ne peut être [trouvée dans aucune espèce d’aliénation mentale. Si l’on dit que l’individu, revenu en son

Itou sens , n’a aucun souvenir de la folie passée , je répondrai d’abord que ce manque de souvenir n’arrive pas toujours j et, en second lieu , que celle absence de souvenir ne prouve pas que la conscience de soi-méme n’ait point lieu dans le moment de l’aliénation. Je m’attache à rectifier ces notions erronées ou défectueuses, parce qu’elles contribuent à faire porter de faux jugemens sur plusieurs actions. Elles supposent de la culpabilité dans des actes qui, examinés avec plus d’attention, 11e doivent être regardés que comme les conséquences d’une aliénation véritable.

Mais si je dis qu’il y a aliénation mentale, lorsque les idées ou les sensations , soit généralement, soit partiellement, ne s’accordent pas avec les lois des fonctions d’une organisation régulière, ni avec l’état réel des choses extérieures, cette définition s’applique à toutes les pspèces d’aliénations ; et, en même temps qu’elle indique que l’individu imagine des choses qui 11e sont pas, ou se représente les choses autrement qu’elles ne sont, elle justifie l’emploi des expressions d’égarement et d’ aliénation mentale.

J’ai déjà dit que l’aliénation générale permanente ne peut être méconnue. Mais il en est tout autrement, quand l’aliénation générale est périodique, et que les accès , après avoir cessé en-

tièrement , renaissent , soit à des périodes irrégulières, soit après une époque fixe, ou quand l’aliénation n’a lieu que pour certaines qualités en particulier, surtout lorsque celle aliénation partielle disparaît de temps en temps entièrement, et qu’elle revient tantôt irrégulièrement , ta ntô t périodiq uemen t . Plus ieu rs quai i tés morales ou facultés intellectuelles n’éprouvent aucun dérangement durant les accès de l’aliénation partielle; et dans celle-ci , ainsi que dans l’aliénation générale intermittente-, les intervalles lucides ne laissent apercevoir aucune trace d’égarement. L’aliénation partielle n’est pas non plus toujours une suite du dérangement des facultés intellectuelles; souvent les penclians ouïes seniimens moraux souffrent seuls, et l’esprit ou les facultésintellectuellcs restent parfaitement saines. Ces divers rapports rendent très difficiles les jugemcnjyque l’on doit porter sur l’innocence ou la culpabilité des actions équivoques. J’ajouterai en conséquence quelques aperçus nouveaux à l’histoire naturelle de l’aliénation mentale, considérée dans scs rapports avec la médecine, la jurisprudence et la législation.

Pour faire mieux comprendre à mes lecteurs la nature do l'aliénation mentale, je vais la comparer à d’autres maladies connues. Chacun sait que, dans les lièvres intermittentes , dans les al-

laques d’épilepsie et clans plusieurs autres maladies, la santé semble être parfaite dès que l’accès est passé. On sait encore que, si le mal a un cours réglé, les accès se manifestent sous leur apparence véritable. Mais souvent les symptômes primitifs et ordinaires d’une même maladie changent tellement, qu’elle se déclare sous une forme tout -à-fait différente. C’est ainsi qu’une fièvre intermittente sc montre quelquefois sous l’apparence d’un simple point de côté, ou d’un simple mal de dents. Le masque que prend alors la maladie, n’en change point la nature; elle demande le meme traitement qu’on emploie pour la guérir quand elle paraît sous son aspect habituel.

D’un autre côté, chaque viscère en particulier peut être malade, tandis que les autres restent sains. Chaque sens en particulier peut être dérangé dans ses fonctions, pendant que les fonctions des autres sens continuent à s’exercer sans trouble.

L’aliénation mentale est de même soumise aux lois générales de l’organisation. Quelquefois ses accès sont iutermittens , et , dans ce cas, l’accès venant à cesser , on croirait cpic la santé du malade n'est nullement altérée ; d’autres fois les aliénations intermittentes se présentent sous des apparences toul-à-faiL différentes. Certaines épo-

ques de développement, l’approche d’évacuations accidentelles ou périodiques , la différence des âges, l’influence des saisons, de la température, de la nourriture, du lieu où l’on demeure, de l’état de l’âme, toutes les causes, en un mot, qui déterminent la crise , peuvent produire les différences les plus considérables dans la forme et dans les symptômes des accès , selon que ces mêmes causes sont diversement modifiées. L’individu qui, dans un accès précédent, semblait une furie déchaînée, peut, dans l’accès suivant, consacrer tout son temps aux exercices de la piété la plus fervente; celui qui aujourd’hui se livre aux excès delà joie la plus bruyante, peut demain être plongé dans la plus noire mélancolie.

Chaque organe des qualités de lame, et par conséquent chaque faculté de l’âme et de l’esprit, peut aussi éprouver un dérangement , pendant que les autres continuent à agir dans leur ordre naturel. Dans ce cas, telle ou telle sensation, telle ou telle idée seulement s’écartent des lois naturelles; et, suivant que cet état est permanent ou intermittent, on peut dire que l’homme a une idée fixe permanente ou intermittente, ou bien une sensation, une inclination fixe permanente ou intermittente. On conçoit donc aisément pourquoi, dans un état d’aliénation véritable, les facultés intellectuelles d’un ordre supérieur, tels

que la mémoire, le jugement, l'imagination, restent souvent intactes, et pourquoi la définition que Locke a donnée de l’aliénation ne convient qu’à l’aliénation générale , et non point aux aliénations partielles.

Afin de mettre les lecteurs en état de juger les cas où riionmie doit, pour scs actions illégales, être regardé comme vraiment aliéné, je prendrai en considération, i°. les aliénations intermittentes, pendant les accès desquelles certaines facultés se manifestent avec une grande énergie ; 2°. les aliénations partielles; 3°. les aliénations appelées raisonnantes ;4°- les aliénations accompagnées de visions ; et 5°. les aliénations qui portent les malades à attenter aux jours de leurs proches , de leurs enfans, ou d’autres personnes innocentes à leur égard.

Des. Aliénations intermittentes , pendant les accès desquelles certaines facultés ou certains penchans se manifestent avec une grande énergie.

Quelques aliénés dont la maladie est intermittente, manifestent, durant leurs accès, une énergie particulière de certaines facultés morales ou intellectuelles. C’est ce que prouvent les exem-

pies suivans. M. Pinel parle (1) d’un aliéné qui, dans tout autre temps et dans scs longs intervalles de calme, n’était qu’un homme très vulgaire; mais qui, pendant scs accès, discourait sur les événemens de la révolution avec toute la force, la dignité et la pureté de langage qu’on aurait pu attendre de l’homme le plus instruit et du jugement le plus sain . Ce même auteur ra pporle(2), d'après Perfect, qu’une jeune personne d’une constitution très délicate et sujette à des affections nerveuses, était devenue aliénée, et que , pendant son délire, elle s’exprimait avec facilité en vers anglais très harmonieux , quoiqu’elle n’eût montré antérieurement aucune sorte de disposition pour la poésie. Yan-Swieten raconte qu’une femme, durant ses accès de manie, montrait une facilité rare pour la versification, quoiqu’elle ne se fût livrée jusqu’alors qu’à un travail manuel, et que son entendement 11’eût jamais été fécondé par la culture.

Il ne s’agit, dans ces faits, que de la manifestation plus énergique de certaines facultés pour des choses indifférentes; mais d’autres exemples font encore voir que les aliénés peuvent aussi éprouver un grand degré d’irritation dans leurs

(2) L. e. , p. lia.

Mi

qualités malfaisantes. M. Pinel (i)a plusieurs fois observé que des hommes qui étaient très sobres dans les intervalles de calme d’une manie périodique, se livraient avec un penchant irrésistible à l’ivrognerie au retour de leurs accès j que d autres, dans les memes circonstances, ne pouvaient s’empêcher de voler et de faire des tours de filouterie, tandis que, dans leurs mqmcns lucides, on les citait comme des modèles de probité; que des caractères doux et bienveillans se changeaient, parles suites de l’aliénation, en esprits turbulens, querelleurs, et quelquefois entièrement insociables. Il parle (2) d’un homme atteint d’une manie périodique très invétérée. Ses accès durent ordinairement huit à dix jours dans chaque mois , cl o firent le contraste le plus frappant entre cet état et l’état naturel de cet individu. Durant ses intervalles lucides, sa physionomie est calme, son air doux et réservé, ses réponses sont timides et pleines de justesse; il montre de l’urbanité dans ses manières, une probité sévère, le désir même d’obliger les autres, et (ait des vœux ardens pour guérir de sa maladie; mais au retour de l’accès, qui os! marqué surtout par une certaine rougeur de la face, par une chaleur vive

('-’■) L. c. , p. IOI .

dans la télé et par une soif ardente , sa raarclie est précipitée, le ton de sa voix est mâle et arrogant, son regard est plein d’audace, et il éprouve le penchant le plus violent à provoquer ceux qui rapprochent, à les exciter et à se battre contre eux à outrance. Un autre insensé, dit M. Pinel, d’un naturel pacifique et doux, semblait, pendant ses accès, être inspiré par le démon de la malice. Sou activité malfaisante n’avait aucun repos ; il enfermait ses compagnons dans les loges, les provoquait, les frappait, et suscitait à tous propos des sujets de querelle.

Des Aliénations partielles.

Rien n’est plus commun dans les hôpitaux des fous que devoir des individus aliénés relativement à une seule idée ou à un seul penchant, et sensés sous tous les autres rapports. Un de ces aliénés en imposa tellement à un ministre qui visitait l’hôpital de Bicêtre, et sut si bien lui persuader qu’il était la victime de la cupidité et de la cruauté de ses parens, que le ministre sc proposa de faire examiner scs plaintes, et de mettre cet infortuné en liberté. Mais à l’instant où il disait adieu à l’aliéné en lui promettant de revenir bientôt lui apprendre de bonnes nouvelles : Votre

excellence, répondit celui-ci, sera toujoursla bienvenue, pourvu que ce ne soit pas un samedi, parce que, ce jour-là, la Sainte-Vierge me rend visite. Un commissaire vint à Bicétrc pour rendre la liberté aux aliénés qu'on pouvait croire guéris. Il interroge un ancien vigneron, qui ne laisse échapper dans ses réponses aucun propos incohérent. O11 dresse le procès-verbal de son état, et, suivant la coutume, on le lui donne à signer. Quelle est la surprise du magistrat, de voir que celui -ci se donne le titre de Christ, et se livre à toutes les rêveries que cette idée lui suggère (1). Un orfèvre s’imaginait qu’on lui avait changé la tète. Il croyait aussi avoir trouvé le mouvement perpétuel. On lui donna des outils, et il se mit à travailler avec la plus grande opiniâtreté. Il 11e trouva pas le mouvement perpétuel, mais il fit les machines les plus ingénieuses qui supposent de profondes réflexions et les combinaisons les plus justes. On voit fréquemment des individus sensés sous tous les autres rapports , se croi re , l’un , général , l’autre, ministre ou monarque, un autre enfin, Dieu lui-même. Tous les ouvrages sur les aliénations mentales rapportent un grand nombre de ces exemples. Il me suffit donc de rappeler à mes lecteurs qu’il y a des aliénations par-

(1) Pinel , sur l’alienation mentale ,

éilit. , p.

belles par rapport aux pcnchans malfaisans qui conduisent à des actions illégales, comme il y en a par rapport aux autres facultés. On en trouve la preuve dans plusieurs des exemples que je viens de citer, et dans d’autres que je rapporterai plus lard.

Des Aliénations raisonnantes.

L’on appelle aliénations raisonnantes celles où les individus malades d’esprit sont réellement raisonnables, dans tout ce qui ne tient point à leur maladie, et où, sous le rapport meme de leur aliénation, ils agissent de la manière la plus conséquente et avec connaissance. Une personne dont les facultés intellectuelles étaient eu général saines, se croyait possédée du démon ; elle céda cependant aux sollicitations de son père, qui l’engageait à me consulter sur son état. Elle déclara qu’elle n’y avait consenti que par obéissance liliale , et me dit , d’un air riant cl assuré, qu’d était inutile de me donner tant de peine pour la questionner soigneusement; que sa maladie n'était pas naturelle, puisque tant de médecins célèbres qui lui avaient promis de la soulager n’avaient pu y réussir. Comme elle répondait très pertinemment à tout ce qu’on lui disait, j’es-

sa y ai , par foules sortes de raisons, de la taire changer d’opinion. Mais elle persista dans sa manière de répondre, et avec autant de suite qu’elle l’aurait fait, si son état n’avait pas été' imaginaire.

Elle n’attendait absolument rien du secours des hommes, et avait uniquement recours à la prière.

Dans ces aliénations raisonnantes , il* est également possible que des penchans deviennent nuisibles par une énergie trop prononcée. Les aliénés do celte espèce répondent aux questions avec précision et justesse; on n’observe aucun désordre clans leurs idées; ils s’occupent à lire, à écrire, et font la conversation comme si leurs facultés morales et intellectuelles étaientparfaitementsaines.ïls déchirent cependant dans le même moment leurs vêlemens et leurs couvertures,

. et ils ont des idées et des désirs fixes. Quoique de fois aliénés agissent d’une manière aussi consé-

quentc que s’ils avaient l’esprit sain, et que, sous tous les autres rapports, ils soient raisonnables, iis n’en sont pas moins aliénés relativement à faction illégale. DiÜérens exemples mettront cette proposition hors de doute.

À Berlin , M. Mayer, chirurgien d’un régiment, nous montra, en présence de MM. Ileim, Formey , Ilufeland, Gœrgué et autres, un soldat à qui le chagrin d’avoir perdu sa femme qu’il aimait tendrement, avait beaucoup affaibli le

corps et occasionné une irritabilité excessive. Il finit par avoir tous les mois un accès de convulsionsviolentes. Ils’apcrcevait dcleurapproche; et comme il ressentait par degrés un penchant immodéré à tuer, à mesure que l’accès était près d’éclater, il suppliait alorsavec instance qu’on le chargeâf déchaînés. Au bout de quelques jours, l’accès et le penchant fatal diminuaient, et luimême fixait l’époque à laquelle on pourrait, sans danger, le remettre en liberté. A Haïna nous vîmes un homme qui, dans certaines périodes , éprouvait un désir irrésistible de maltraiter les autres. Il connaissait son malheureux penchant, et se faisait tenir enchaîné jusqu’à ce qu’il s’aperçût qu’on pouvait le laisser libre. Un homme mélancolique assista au supplice d'un criminel. Ce spectacle lui causa une émotion si violente, qu’il fut saisi tout-à-coup du désir le plus véhément de tuer, et en même temps il conservait l’appréhension la plus vive de commettre un tel crime. Il dépeignait son déplorable état en pleurant amèrement et avec une confusion extrême. Il se frappait la tête , se tordait les mains, se faisait à luimême des remontrances, et criait à ses amis de se sauver. 11 les remerciait de la résistance qu’ils lui opposaient. M. Pinel a aussi observé que, dans les aliénés furieux , il n’y a souvent aucun dérangement des facultés intellectuelles. C’est pour-

quoi il se déclare également contre la définition que Locke a donnée de l’aliénation mentale. 11 parle d’un individu dont la manie était périodique, et dont les accès se renouvelaient régulièrement après des intervalles de calme de plusieurs mois. « Leur invasion s’annoncait, dit-il, par le sentiment d’une chaleur brûlante dans l’intérieur de l’abdomen, puis dans la poitrine, et enfin à la face ; alors rougeur des joues, regard étincelant, forte distension des veines et des artères de la tête ; enfin fureur forcenée qui le portait, avec un penchant irrésistible, à saisir un instrument ou une arme offensive pour assommer le premier qui s’offrait à sa vue, sorte de combat intérieur qu’il disait sans cesse éprouver entre l’impulsion féroce d’un instinct destructeur et l’horreur profonde que lui inspirait l’idée d’un forfait. Nulle marque d’égarement dans îa mémoire , l’imagination ou le jugement. Il me faisait l’aveu, durant son étroite réclusion , que son penchant pour commettre un meurtre était absolument forcé et involontaire; que sa femme, malgré sa tendresse pour elle, avait été sur le point d’en être la victime, et qu’il n’avait eu que le temps de l’avertir de prendre la fuite. Tous ses intervalles lucides ramenaient les memes rétlexions mélancoliques, la meme expression de scs remords, et il avait conçu un tel dégoût delà

JM

vio, qu’il avait plusieurs fois cherché, par un dernier attentat, à en terminer le cours. Quelle raison, disait-il, aurais-je d’égorger le surveillant de l’hospice qui nous traite avec tant d’humanité ? Cependant, dans mes montons de fureur, je n aspire qu à me jeter sur lui comme sur les autres , et à lui plonger un stilet dans le sein. C’est ce malheureux et irrésistible penchant qui me réduit au désespoir, et qui m'a fait attenter à ma propre vie (i). » Un autre aliéné éprouvait des accès de fureur (pii avaient coutume de se renouveler périodiquement pendant six mois de l’année. Le malade sentait lui-même le déclin des symptômes vers la fin des accès, et l’époque précise où l’on pouvait, sans danger, lui rendre la liberté dans l’intérieur de l’hospice. Il demandait lui-même qu’on ajournât sa délivrance, s’il sentait ne pouvoir dominer encore l’aveugle impulsionqui le portail à des actes delà plus grande \ iolence. Il avoua , dans ses intervalles de calme , que, durant ses accès , il lui était impossible de réprimer sa fureur ; qu’alors, si quelqu’un se présentait devant lui , il éprouvait, en croyant voir couler le sang dans les veines de cet homme, le désir irrésistible de le sucer, et de déchirer ses membres a belles dents pour rendit? la suc-

cion plus facile (i). Ou voit que ccs exemples se rapportent tou l-à-1 a-lois a ce que j’ai dit de la folie raisonnante, de l’excitation et de la manifestation des penchans malfaisans et de l’aliénation partielle.

Dans l’aliénation raisonnante les malades connaissent leur état, et jugent avec exactitude le désordre qui règne dans leurs sensations, dans leurs penchans et dans leurs idées ; ils éprouvent meme des remords immédiatement après l’action malfaisante. Une jeune aliénée, ditM. Pinel (-2), éprouve le matin, connue par accès, un délire maniaque, qui la porte à déchirer tout ce qui tombe sous sa main, et à exercer des actes de violence contre tous ceux qui l'approchent, au point qu’011 est obligé de la contenir par le gilet de force. Ce moyen de répression calme aussitôt sa fureur ; mais elle conserve un souvenir si amer de ses emportemens passés, qu’elle en témoigne le plus grand repentir , et qu’elle croit avoir mérité la punition la plus sévère. »

Dans ui;c espèce de folie périodique où les aliénés sont irrésistiblement entraînés au meurtre, M. Pinel fait remarquer, comme signes diagnostiques, que ces malades ont la conscience

de l’atrocité de leurs actions, rju’ils répondent juste aux questions qui leur sont faites, et ne montrent aucun dérangement dans leurs idées, ni dans leur imagination. Ainsi, une manière conséquente d’agir, des réponses justes et des entretiens suivis, soit dans les périodes lucides , soit dans l’instant d’une action illégale, ne suffisent pas pour prouver l’absence de toute aliénation.

Les cas les plus embarrassans sont ceux où l’aliénation se manifeste sans les symptômes qui l’accompagnent ordinairement , tels que les convulsions, la chaleur, la soif, la rougeur, la fureur 5 car alors les facultés de l’esprit et de l’âme ne paraissent nullement dérangées. Un jeune homme ayant reçu une blessure considérable dans le voisinage de l’os temporal, fut trépané par Acrell. Quand la blessure fut guérie, il ne put s’abstenir de voler, quoiqu’auparavant il 11’eût jamais eu ce penchant. Acrell reconnut qu’il ne fallait l’attribuer qu’à la lésion de la tète de cet infortuné , et le fit sortir dç prison. Ce phénomène n’est pas très rare dans la grossesse. Nous connaissons quatre exemples de femmes qui, dans leur état ordinaire, n’avaient pas la moindre inclination au vol, et qui, dans leur grossesse, y étaient provoquées parun penchant violent. On sait que les femmes sujettes aux pâles

couleurs, et les femmes grosses , éprouvent îles envies singulières. Or, quand elles ont un appétit désordonné pour manger du charbon, de la craie et meme des ordures, quand une femme vertueuse ne peut, pendant sa grossesse, supporter la vue d’un époux chéÿ , ou ressent les accès d’une manie lubrique, pourquoi trouver invraisemblable (lue des penchans irrésistibles à des actions illégales puissent également être éveillés dans ces momens? Prochaska raconte (1), d’après Sclienk , qu’une femme enceinte, apercevant le bras nu d’un boulanger, fut saisie du désir irrésistible d’en arracher un morceau avec les dents. Elle força son mari à engager le boulanger , moyennant une somme d’argent , à lui permettre au moins de mordre son bras. Une autre femme grosse satisfit son horrible envie de tuer son mari et de le manger; elle le sala, afin de pouvoir s’en nourrir pendant plusieurs mois.

Comme la nature de l’aliénation raisonnante n’est pas assez généralement connue , il arrive que des malfaiteurs qui appartiennent à cette classe d’abénés, et que l’on voit agir et raisonner d’une manière conséquente, sont, dans certains pays, condamnés à la prison ou à la mort, tan-

(i) Opéra minora, T. 11 , p. 98.

dis que , dans d’autres pays, on se borne à les envoyer à l’hôpital des Tous.

Des Aliénations accompagnées de visions et d'inspirations.

Quelquefois l'aliénation mentale est accompagnée de visions et d’inspirations, et ce symptôme particulier annonce que la maladie a acquis le plus haut degré d’exaltation. Les infortunés qui en sont atteints, se conduisent de la manière la plus conséquente dans la poursuite du projet qu'ils ont formé; ils agissent , comme l’a aussi remarqué M. Pinel , avec une détermination inébranlable et delà manière la plus irrésistible. Un tel malade, fort de l’appui d’une puissance plus élevée , méprise tous les efforts que l’on fait pour le dissuader de son projet, et se place au-dessus de toutes les considérations humaines. Sa conduite est souvent calme ; à peine juge-t-il les autres hommes dignes d’èlre les eoufidens de ses motifs secrets. 11 n’espère rien de leur secours; il ne redoute nullement leurs menaces. Celui qui a éprouvé , ne fùt-ce que momentanément, l’effet des visions et des inspirations , et qui n’est pas très familiarisé avec la connaissance de la nature, ne peut guère se laisser persuader.

quand il se retrouve dans un état régulier, que tout ce qu’il a éprouvé n’avait rien de réel. Ces visions continuent-elles , le malade entend-il sans cesse ou dans divers momens et dans divers lieux celte prétendue voix impérieuse qui lui parle? comment trouver alors des moyens de le retenir à moins de faire cesser l’irritation et le dérangement de l’intérieur? Les fous les plus furieux se laissent souvent détourner de leur dessein par les menaces, par la vue du surveillant ou du médecin, par un traitement doux et raisonnable; mais quel effet tous les efforts humains produiront-ils sur un homme à qui le ciel et l’enfer commandent, ou qui les a à ses ordres. M. Pinel cite (1) l’exemple d’un ancien moine, dont la raison avait été égarée par la dévotion. Celui-ci crut, une certaine nuit, avoir vu en songe la Vierge entourée d’un chœur d’esprits bienheureux , et avoir reçu l’ordre exprès de mettre à mort un homme qu’il traitait d’incrédule. Ce projet homicide eût été exécuté, si l’aliéné ne se fût trahi par ses propos, et n’eut été prévenu par une réclusion sévère. Le meme auteur (2) parle aussi d’un vigneron crédule, dont l’imagination fut si fortement ébranlée par le

sermon d'un missionnaire , qu’il croyait être condamné aux brasiers éternels , et ne pouvoir empêcher sa famille de subir le même sort que par ce qu’on appelle le baptême de sang ou le martyre. Il essaie d’abord de commettre un meurtre sur sa femme, -qui ne parvient qu’avec la plus grande peine à échapper de ses mains; bientôt après son bras forcené se porte sur deux de ses cnfans en bas âge, et il a la barbarie de les immoler cle sang-froid pour leur procurer la vie éternelle. Livré aux poursuites de la justice, il égorge encore un criminel qui était avec lui dans le cachot, toujours dans la vue de faire une œuvre expiatoire. Son aliénation étant constatée, on le condamna à être renfermé pour le reste de sa vie dans les loges de Bicètre. L'isolement d’une longue détention, toujours propre à exalter l’imagination , et l’idée d’avoir échappé à la mort, malgré l’arrêt qu’il suppose avoir été prononcé par les juges, aggravent encore son délire, et lui font croire qu’il est revêtu de la toute-puissance, ou suivant scs expressions, qu’il est la quatrième personne de la Trinité; que sa mission spéciale est de sauver le monde par le baptême de sang, et que tous les potentats de la terre réunis ne sauraient attenter à sa vie. Son égarement était d'ailleurs partiel, et se bornait à ce qui se rapporte à la religion; il paraissait.

r>U CERVEAU.

sur tout aulre objet, jouit' tic la raison la plus saine. Ce meme malade avait passe plus de dix ans dans une étroite réclusion, et d’après les apparences soutenues d’un e'tat calme cl tranquille , on s était déterminé à lui accorder la liberté d’entrer dans les cours de l’hospice avec les autres convalescens. Quatre nouvelles années d’épreuve avaient encore achevé de faire croire à sa guérison, lorsque tout-à coup il manifesta de nouveau ses idées superstitieuses et sanguinaires. La veille d’un jour de Noël, il forme le projet de faire un sacrifice expiatoire de tout ce qui tomberait sous ses mains. Il se procure un tranchet de cordonnier, saisit le moment de la ronde du surveillant, lui porte un coup par derrière, qui glisse heureusement sur les côtés, coupe la gorge à deux aliénés qui étaient à ses côtés, et il aurait ainsi poursuivi le cours de ses homicides, si on ne fut promptement venu pour s’en rendre maître et arrêter les suites funestes de sa rage effrénée.

On nous a montré à Berne les fanatiques qui, peu d’années auparavant, avaient voulu établir une nouvelle secte religieuse. Comme nous remarquions, dans le chef, un grand développement de l’organisation qui dispose à avoir des visions, nous demandâmes à cet homme s’il n’avait jamais vu des esprits? Le détenu, appelé Kœrper, répondit que non. Nous le priâmes

alors do nous raconter les événemens de sa vie qui avaient produit sur lui le plus d’impression. Il nous dit , et son visage calme et assuré annonçait la candeur, que, dès son enfance, la religion avait occupé toutes ses pensées, et qu’en conséquence il avait lu avec la plus grande application l’Ecriture sainte et les commentateurs; mais que l’extrême diversité des opinions l’avait convaincu que ce ne serait pas de cette manière qu’il trouverait la véritable religion; qu’il avait donc renoncé à la lecture et aux recherches, et s’était adressé à Dieu pour le supplier avec instance, si cela n’était pas contraire à ses décrets éternels, de lui révéler immédiatement la vérité. Ap rès avoir prié long-temps, il vit une nuit sa chambre remplie d’une lumière aussi brillante que si elle eut été produite par plusieurs soleils. Au milieu de cet éclat, Jésus-Christ , notre seigneur, lui apparut et lui révéla la véritable religion. Koerper avait cherché à la répandre avec un zèle infatigable , qui était pour lui une obligation. Il fut impossible de faire sentir a cet homme que son esprit était égaré par des illu-

sions.

r> U CERVEA U.

Des Aliénations qui portent les /naïades à attenter aux jours de leurs proches , de leurs enfans , ou d’autres personnes innocentes a leur egard .

11 me reste à parler d’un phénomène des plus afüigcans , et quia beaucoup de rapport avec le penchant au simple suicide. Ce phénomène particulier consiste en ce que l’individu qui veut terminer sa vie, commence par détruire les êtres qui lui sont les plus chers. Un cordonnier de Strasbourg tua sa femme et trois de ses enfans, et aurait aussi tué le quatrième, si celui-ci ne se fût pas soustrait à sa fureur. Après avoir commis cette action épouvantable, ilscfenditl’estomac; mais le coup n’était par mortel , il retira le couteau, et se perça le cœur d’outre en outre. Cet homme jouissait de la réputation d’un homme doux, et loyal, d’un bon père et d’un bon époux. Personne n’a pu découvrir ce qui l’avait porté à cette action horrible. A Léopold en Gallicie, un certain K*** tua sa femme , objet de sa vive tendresse, puis il se tira un coup de pistolet ; mais il se manqua. Pendant qu’on enfonçait sa porte, il se lira un second coup et se tua. «Sa conduite avait toujours été irréprochable, et tout ce que l’on put sa\oir, c’est qu’il u’élait pas content de sa place,

et qu’il croyait en mériter une meilleure. A Hambourg, R4**, instituteur estimé, tua sa femme et ses cinq enfans, en épargnant deux autres qui lui étaient confiés. Un semblable événement est arrivé à Amsterdam, et plusieurs autres faits de ce genre sont venus à notre connaissance.

Que penseront mes lecteurs en lisant ces atrocités ? La plupart se diront que le tourment {l une existence insupportable et les remords les plus déchirans ont pu seuls produire une action aussi effrayante, et ils traiteront d’égoïsme infernal le crime d’un individu qui arrache la vie aux siens, parce qu’il est las de vivre. Le jugement du médecin philosophe sera bien différent. Celui-ci n’aperçoit, dans ces actes déplorables, que les symptômes delà maladie la plus affreuse et la plus digne de pitié. Ce qu’il y a de contraire à la nature élans les actions de ces malheureux, aurait dù fixer l’attention de quiconque s’occupe de la connaissance de l’homme. Je défie que fou conçoive que le mari qui aime sa femme , et qu’un père qui chérit scs enfans, jouissant île leur raison, en puissent devenir les assassins. Ajoutez à cela , ce qui arrive toujours, que ces sortes de meurtriers n’ont pas leur avantage particulier en vue; qu’inwnédiatement après le fait ils se détruisent ou se livrent eux-mêmes à la justice et demandent la mort. Comment a-t-on

pu, jusqu’à présent, ne pas reconnaître une a lien «tien mentale dans ces actions? Que le lecteur lise le tableau fidèle de ce qui se passe dans celle maladie jusqu’à sa crise la talc, et qu ensuite il juge.

Dans le principe de celte maladie, le plus grand désordre se manifeste dans la tète et dans

les viscères du bas-ventre. On observe des éructations, des flatuosités, des appétits désordonnés, des évacuations irrégulières, le dérangement des menstrues et des liémorrboïdes. Le teint se ternit, devient d’nn jaune verdâtre et d’une couleur terreuse, surtout autour du nez et de la bouche, de sorte que le visage perd tout son lustre. Les yeux sont éteints , abattus , troublés, le Ida ne de l’œil est plombé. Dans d’autres individus , an contraire, le visage devient plus coloré, plus animé et plus vif; leurs yeux sont enflammés; quelques- uns de ces malades conservent leur force et leur embonpoint ; d’autres maigrissent, et se sentent de jour en jour plus abattus et plus débiles. Quelquefois toute la surface de la peau est privée de sentiment, et les malades se plaignent de ce que leurs mains et leurs pieds sont engourdis , cotonneux; mais bien plus fréquemment la sensibilité delà peau est augmentée; ils ressentent dans tout le corps, ou seulement dans certains endroits,

4 Go SUR LES FONCTIONS

surtout aux cuisses et aux pieds, une chaleur brûlante, comme si elle était produite par des charbons arclens. Lorsque le mal est à un haut degré, cette chaleur produit sur les patiens l’effet d’un souffle embrasé, et disparait de même; elle se fait sentir dans les intestins, ou bien elle passe d’un endroit à un autre. La plupart des malades sont alors abattus, pusillanimes , ombrageux, craintifs; de sorte que souvent des hommes très robustes tremblent devant des enfans. Quelques - uns refusent ou regardent comme indifférent de communiquer à d autres leur position. Cette insouciance apparente, celte apathie, ce silence perfide caractérisent ordinairement les cas les plus dangereux. Quelques-uns tourmentent par des tracasseries minutieuses tous ceux qui les entourent; ils ne voient partoutqu’inforluue et méchanceté ; et lors même que tout ce cjui les concerne offre l’image delà prospérité, ils se désespèrent de ce qu’eux et leurs enfans sont menacés par la faim et la misère. Quelques-uns s’imaginent que tout le monde les méprise ou les persécute; iis se plaignent sans cesse de ce qu’on les néglige, de ce qu’on 11e leur rend pas justice. Quelquefois tous les symptômes disparaissent soudainement , mais ils reparaissent uc même à l’improviste. La mélancolie et la pusillanimité augmentent chaque jour; la

plupart do ces malades ressentent une douleur vive et permanente au-dessus de la racine du nez et au milieu de la parlie inférieure du front ; quelquefois celle douleur a son siège au sommet de la tête; souvent aussi quelques-uns se plaignent d’une tension insupportable dans la région du front, et d’une constriction pénible dans la région du ventre, qui est comme serré par un cerceau. A ces symptômes se joignent fréquemment des accès de convulsions suffocantes, d’anxiété affreuse, de désespoir, de penchant involontaire ou d’impulsion secrète à s’ôter la vie. En un mot , cette maladie , outre les symptômes que nous venons d’indiquer, présente encore tous ceux qui accompagnent ordinairement le penchant au suicide. Je traiterai ailleurs en détail du penchant au suicide, et je prouverai que ce penchant vient d’une véritable maladie. Celle dont je parle ici n’est qu’une variété effroyable de ce même mal.

Un boulanger de Manheim, qui, dès sa jeunesse, a montré, dans toutes ses entreprises, un caractère liés timide , et qui a ressenti depuis dix ans des accès d’une mélancolie profonde, éprouve aussi, depuis celle dernière époque , une faiblesse de nerfs générale. Il s’imagine que l’achat qu’il a fait d’une maison a causé son malheur et celui de sa femme, qu’il aime beaucoup.

il sc plaint sans cesse et se désole de sa position , qu’il soutient être la plus malheureuse. 11 a quelquefois des accès d’angoisses insupportables; il souhaite continuellement la mort ; et depuis long-temps il se la serait donnée , si, selon ses expressions, ce n’était pas un péché. 11 parle souvent d’un forgeron français qui se tua après avoir tué sa femme. « Tu es malheureuse, ditil quelquefois à sa femme du ton le plus ému, il faudra bien que je fasse comme a fait l’émigré français. » Nous avons donné le conseil de le séparer de sa femme, nous ignorons si l’on a suivi cette précaution.

Je connais une femme de vingt-six ans, à présent bien portante, qui était atteinte de la même maladie ; elle a eu successivement tous les symptômes de ce ma! ; elle éprouvait, surtout à l’époque des évacuations périodiques, des angoisses inexprimables et la tentation affreuse de se détruire, et de tuer sou mari et ses enfans, qui lui étaient infiniment chers. C’est en frémissant de terreur qu’elle peignait le combat qui se livrait dans son intérieur entre ses devoirs, ses principes de religion, et l’impulsion qui l’excite à Faction la plus atroce. Depuis long-temps elle n’a va il plus le courage de baigner le plus jeune de ses enfans, parce qu’une voix intérieure lui disait sans relâche : » Laisse-le couler, laissele

DU CERVEAU. /j63

couler. » Souvent elle avait à peine la force et le temps necessaire pour jeter loin d’elle un couteau qu elle était tentée de plonger dans son propre sein cl dans celui de ses cnfans. Entraitelle dans la chambre de scs enfans et de son mari, elles trouvait-elle endormis? l’envie de les tuer venait aussitôt la saisir. Quelquefois elle fermait précipitamment sur elle la porte de cette chambre, et elle en jetait au loin la clé, afin de n’avoir plus la possibilité de retourner auprès d’eux pendant la nuit, s’il lui arrivait de ne pouvoir résister à son infernale tentation.

C’est ainsi que ces infortunés passent souvent des années entières dans une lutte épouvantable. Plusieurs tiennent un journal régulier où, en parlant de tout autre objet, ils reviennent sans cesse à leur malheureux état. Souvent même ils s’écrient avec l’accent du désespoir : Je suis fou, ; je suis insensé. Souvent le projet vers lequel ils se sentent entraînés, leur cause les plus vives angoisses, et pourtant l’idée s’en renouvelle continuellement. Ils disent, ils écrivent, en pensant à se détruire : Je le ferai pourtant. Qui croirait que ces propos, ces écrits qui peignent si bien le trouble de ces infortunés, ont souvent contribué à faire regarder leurs actions comme préméditées et faites avec discernement? Leur folie, disait-on, n’est que feinte; un fou ne dit pas : Je

suis fou, et la folie ne raisonne pas. Ce faux cl barbare raisonnement a fait envoyer à l’échafaud des êtres auxquels on n’avait à reprocher que le dérangement de leur raison, ou, pour mieux dire, une maladie de leur cerveau.

Quelques-uns de ces malades portent sur eux pendant plusieurs mois , et même pendant plusieurs années , des instrumens de meurtre, incertains et irrésolus sur la manière, le lieu, le temps de mettre un terme à leur \ic et à celle de ceux qui leur appartiennent. Leur système nerveux est chaque jour plus ébranlé; leur pusillanimité el leur faiblesse d’esprit augmentent sans cesse; ils s’inquiètent, désespèrent du salut de leur ame, se considèrent comme des enfans de la réprobation éternelle, ou bien ils regardent le monde comme une vallée de larmes et de perditions, et ne forment qu’un vœu, celui de s’en délivrer et de délivrer ceux qui leur sont chers. Dès-lors, ils font plusieurs tentatives pour briser les liens qui les retiennent. Quoique leurs mesures soient ordinairement bien prises, l’exécution ne leur réussit pas toujours. Il arrive souvent que le coup qu'ds se sont porté n’est pas mortel, ou qu’en se précipitant d’un lieu bien élevé ils ne paniennent pas à se détruire, ou qu’on les tire de l’eau à temps. 11 est bien rare cependant que de tels accès les guérissent. La

Page 1