‹ Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnâitre les instincts, les penchans, les talens ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux par la configuration de leur cerveau et de leur têteChapitre 2 sur 18 · SECTION PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SECTION PREMIÈRE

DE LA NATURE DE LHOMME, ET DE LA DIFFÉRENCE DE LA VIE VÉGÉTATIVE ET DE LA VIE ANIMALE.

L’ensemble des phénomènes qui s’opèrent dans l’homme, depuis le moment de la conception jusqu’à celui de sa mort, constitue la nature de l’homme.

Tous ces phénomènes sont peut-être le résultat d'un seul et même principe ; mais ils se manifestent sous des formes et sous des conditions si différentes que, pour en acquérir une connaissance claire et détaillée, il faut les examiner sous des points de vue aussi variés que leur manifestation présente des formes et des conditions différentes; il faut étudier l’homme dans tous ses rapports, dans tous ses points de contact avec la nature entière.

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Le plus grand obstacle qu'on ait jamais pu opposer à la connaissance de la nature humaine, c’était de l’avoir isolée des autres cires, et d’avoir voulu la soustraire aux lois qui les gouvernent.

Nous pouvons, sans inconvénient, négliger les rapports de l’homme avec la nature brute inorganisée. Laissons au physicien le soin de déterminer les lois de la contractilité, de l’élasticité, delà pesanteur, de l’attraction, de la cristallisation, de l’action des vaisseaux capillaires , de l’électricité, etc., etc.

Mais il est impossible d’éviter une confusion éternelle de mots et de notions, et de ne pas s’égarer dans les explications les plus absurdes, à moins que l’on ne distingue les fonctions que l’homme a de commun avec le règne végétal, d’avec celles qui lui sont propres comme animal.

Le règne végétal nous offre des organisations variées à l’infini. Nous lui reconnaissons l’acte de la fécondation, l’assimilation, la nutrition, la croissance, une espèce de circulation, des sécrétions et des excrétions , l’irritabilité, une force élective ou une faculté de se mettre en rapport avec les objets hors de lui; de choisir par exemple la nourriture la plus convenable, de s'attacher à des corps environnans, de fuir ou de rechercher la lumière, de fermer les feuilles ou les fleurs au jour ou à la nuit, etc.

Toutes ces opérations ont lieu par une aveugle nécessité , sans aucune sensation , sans conscience, sans volonté. C’est pourquoi on accorde bien au règne végétal une vie , mais une vie purement organique, automatique, végétative ; et comme tout se passe dans l’intérieur de l’organisme même, et que l’on ne tient aucun compte de rintlucnce des choses extérieures, on a cm pouvoir la nommer une vie intérieure. Ceux qui avaient besoin d’une âme pour expliquer ces phénomènes , appelaient celte âme, âme végétative.

Les mêmes fonctions s’exercent dans les animaux et dans l'homme. La fécondation, l’assimilation, la nutrition , la croissance, les sécrétions et les excrétions, etc., s’opèrent en eux également par les lois de l’organisation , par une aveugle nécessité, sans perception, sans conscience, sans volonté. L’homme et les animaux partagent donc la vie végétative, automatique, avec le règne végétal.

Mais ds jouissent encore de fonctions d’un ordre plus élevé et essentiellement différentes y ils jouissent de la faculté de la sensibilité, de percevoir les impressions extérieures et intérieures; ils ont la conscience de leur existence ; ils exercent des mouvemens volontaires, des Sanctions des sens; ils sont doués d’aptitudes

industrielles, d'instincts, de penchans, de sonlimens, de talons , de qualités morales et de facultés intellectuelles.

Aussitôt qu’une ou plusieurs de ces fonctions ont lieu dans un être, il est censé jouir d'une vie animale. Comme on croyait que toutes ces facultés étaient le produit d’impressions sur les sens, 011 la désignait sous le nom de vie de relation, de vie extérieure.

On a donc raison de diviser les parties du corps en organes de la vie végétative, et en organes de la vie animale.

Les lecteurs qui ne sont point versés dans l’étude de l’histoire naturelle me demanderont : quel est l’organe , ou quels sont les organes de la vie animale ? Par quels moyens la nature a-t-elle réalisé tous les phénomènes , depuis la simple sensation jusqu’aux qualités morales et jusqu’aux facultés intellectuelles les plus compliquées ?

Ces moyens , ces organes, sont un appareil tout particulier, dont les végétaux et les animaux-plantes sont encore privés ; c’est le système nerveux. Les nerfs seuls sont les instrumens de la sensibilité, du mouvement volontaire, des fonctions des sens. Sans système nerveux, point d'aptitude industrielle, point d’instinct, |>oint de penchant, point de senti-

ment , point de talent , point de qualité morale ou de faculté intellectuelle, point d’affection , point de passion.

Chaque ordre particulier des fonctions de la vie animale est effectué par un système nerveux particulier , par des nerfs particuliers , distincts des autres systèmes nerveux ou des autres nerfs. Il y a un système nerveux particulier pour les viscères et les vaisseaux destinés principalement à la vie végétative ; il y a un système nerveux , instrument des mouvemens volontaires ; il y en a un qui est affecté aux fonctions des sens ; enfin le plus noble , chez les animaux et chez l’homme, le plus considérable, le cerveau, a sous sa dépendance tous les autres, et est la source de toute perception , le siège de tout instinct , de tout penchant, de toute force morale et intellectuelle.

Pour procéder du simple au composé, je vais donner a mes lecteurs quelques renseignemens sur le système nerveux par lequel le caractère de l’animalité commence , mais dont les fonctions appartiennent encore plutôt à la \ie végétative qu’à la vie animale.

Chez les animaux placés dans l’échelle des êtres vivans, au-dessus des zoophy tes, c’est-àdire chez les animaux proprement dits , il existe un ou plusieurs amas d’une substance gclati-

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lieuse, très vasculeuse, de couleur et de consistance différentes, qui donnent naissance à des filamens blancs, appelés filamens nerveux. Ces fdamens se réunissent et forment des nerfs, des cordons nerveux, qui se rendent à tel ou tel viscère, etc., et s’y épanouissent. Ces sut s de substance gélatineuse, appelés ganglions . 'ex us , ces origines de filets nerveux , et les nt i en sont formés , sont plus ou moins nombrev x , suivant le nombre des parties ou des viscères dont l’animal est doué, et auquel ils sont destinés.

Ces appareils nerveux existent déjà dans les animaux qui n’ont encore ni moelle épinière, ni cerveau ; par conséquent leur origine et leur action sont, dans ces animaux imparfaits, indépendantes de tout autre système nerveux.

Us sont le type du système nerveux des viscères du bas-ventre , de la poitrine, et des vaisseaux des animaux d’une organisation plus parfaite et de l’homme.

Tant que dans un animal du plus bas ordre il existe une seule partie intérieure et un seul ganglion avec scs filamens nerveux, ce nerf agit isolément; mais dès que, dans un meme individu, plusieurs organes nécessitent plusieurs ganglions, plusieurs nerfs, ces ganglions et ces nerfs entrent ordinairement en communication moyennant des filamens qui passent de l’un à l’autre.

Il y a donc autant de ces ganglions et de ces nerfs différons qu’il y a de viscères différons ; et comme chaque viscère est destiné à un usage particulier, à la digestion, à la sécrétion de la bile , de la semence ; comme chaque viscère a son irritabilité spécifique, ces ganglions et ces nerfs doivent nécessairement avoir une structure intérieure et une fonction différentes.

Il est probable que dans les animaux de l’ordre le plus inférieur, ce système nerveux soit doué de sensibilité; mais dans l’homme et dans les animaux plus élevés il est, comme la moelle épinière et comme les nerfs des sens, entièrement sous la domination du cerveau. Dans l’état de santé les viscères et les vaisseaux exécutent leurs fonctions sans notre volonté, sans que nous en ayons la moindre conscience; les entrailles sont , à la vérité , dans un mouvement continuel; ils choisissent la nourriture qui leur convient, et repoussent les choses hétérogènes; ils opèrent des excrétions et des sécrétions.

Mais nous avons vu que les végétaux nous présentent de semblables phénomènes ; la capacité d’être stimulé, et de réagir contre le stimulus, caractère del’irritabilité, ne doilpasêlreconfondue, comme la confondent la plupart des physiologistes, avecla faculté de percevoir un stimulus, d’en avoir la conscience, de le sentir. La perception ,

la conscience cFunc irritation, d’une impression, sont inséparables de la notion de sensation. Sensation, ou sensibilité organique, sans conscience, est une contradiction dans les termes, contradiction pourtant très savamment conservée et professée dans nos écoles. La sensibilité, ou la faculté de sentir, constitue le caractère essentiel de l’animal. Lorsque des cliangemens produits par une impression, ont lieu sans conscience, ils doivent être réputés comme résultats de l’irritabilité , et appartenant à la vie automatique j mais quand des cliangemens ont lieu avec conscience, avec perception , avec sensation, cet acte de conscience, de sentir, appartient à la vie animale.

Admettons, me direz-vous, que dans l’état de parfaite santé nous n’ayons aucune conscience de ce qui se passe dans le cœur, dans l’estomac, dans le foie, etc.; cependant nous sentons la faim , la soif, le besoin de certaines évacuations j nous éprouvons des angoisses, du malaise, des douleurs d’entrailles , etc. ; en général, l’on trouvera difficilement une partie du corps, sans en excepter même les os, les tendons et les cheveux, qui ne puisse, dans certaines circonstances, transmettre des sensations , et par conséquent devenir un organe de la vie animale. Comment cela se fait-il ?

Nous avons vu que les ganglions et les nerfs des viscères et des vaisseaux communiquent entre eux ; ils envoient plusieurs lilamens de communication à la moelle épinière : celle-ci est immédiatement liée au cerveau. C’est ainsi que toutes les impressions sur les autres systèmes nerveux sont transmises, au centre de toute sensibilité , et que l’influence de tous les nerfs sur le cerveau , et du cerveau sur tous les nerfs, est établie. C’est par cette raison que l’appareil nerveux de la poitrine et du bas-ventre a reçu le nom de nerf sympathique , ou, parce que ses branches de communication se rendent entre les cotes à la moelle épinière, de nerf intercostal. Outre ces moyens d’action et de réaction réciproques , plusieurs nerfs de la moelle épinière et de la tète, tels que le nerf hypoglosse , le nerf glossopharyngicn, le nerf abducteur, le nerf facial, etc., s’unissent au nerf sympathique.

Les organes de l’une et de l’autre vie ne sauraient remplir leurs fonctions spéciales qu’en proportion de leur développement, de leur formation organique. Avant que le foie , l’estomac , les reins ne soient formés , il ne peut y avoir de sécrétion de bile, d’urine, de suc gastrique, de même que les pcnchans et les talens 11e peuvent se manifester avant que le cerveau ne soit développé.

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Les divers ganglions , plexus cl nerfs du sympathique ne sonl point développés simultanément ; c’est pourquoi les fondions des organes de la vie végétative ne commencent et ne finissent pas simultanément. Il en est de même de divers ganglions et paires de nerfs de la moelle épinière et des nerfs des cinq sens, Ce développement et le dépérissement successifs et indépendans expliquent le perfectionnement et l’affaiblissement successifs et indépendans des divers organes du mouvement volontaire et des cinq sens.

Je prouverai plus tard que les diverses parties constituantes du cerveau , dont chacune est destinée à une fonction particulière, sont également soumises à des développemens et à des dépérissemens successifs. Ce qui explique comment les instincts, les penchans, les talens ne paraissent ni ne s’affaiblissent pas aux memes époques de la vie.

Comme le cerveau sera l’objet de mes méditations dans tous les volumes de cet ouvrage, je le quitte , pour répondre à une question d’une haute importance , savoir: le fœtus, l’enfant, tant qu’il est renfermé dans le sein de la mère, jouit-il d’une vie animale, ou d’une vie purement automatique? Sa destruction, comment doit-elle être jugée devant le tribunal d’une saine physiologie ?

Ceux qui soutiennent que la vie animale n’est autre chose qu’une vie de relation, une vie extérieure ; que toutes nos qualités morales et toutes nos facultés intellectuelles sont le produit des impressions sur les cinq sens , doivent nécessairement soutenir que le fœtus et lJenfant nouveau - né ne sont encore que des automates , dont la destruction ne porte nullement sur un être animé.

Procliaska dit: (i) « Dans le fœtus et dans l’enfant nouvellement né , les muscles ont le mouvement automatique et non le mouvement volontaire , parce que le cerveau n’est pas encore en état dépenser. » Bicliat (2) dit également: « Nous pouvons conclure, avec assurance, que dans le fœtus la vie animale est nulle ; que tous les actes attachés à cet âge sont dans la dépendance de l’organisme. Le fœtus n’a, pour ainsi dire, rien dans ses phénomènes de ce qui caractérise spécialement l’animal ; son existence est la même que celle des végétaux. Dans une cruelle alternative de sacrifier l’enfant , ou d’exposer la mère à une mort presque certaine , le choix ne doit pas être douteux. La destruction ne porte

(1) Oper. minor. T. II, p. 190, (a) Sur la vie et la mort, p. ia5.

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que sur un dire vivant , et non sur un vive animé. »

Oui j sans Joule, il est dur de sacrifier inhumainement une mère infortunée à un faible fœtus, menacé encore de dangers sans nombre, et sur la vie duquel il est encore si difficile de rien décider. Il n’y a que certaines idées religieuses , ou des raisons d’une ambitieuse politique, qui aient pu commander le funeste conseil d’immoler la mère, dans le moment le plus touchant de sa vie, à l’existence la plus précaire de l’enfant.

Cependant comme les expressions de Bicbat : « la destruction ne porte que sur un être vivant , et non sur un être animé , » pourraient entraîner des abus illicites , je pense qu’il est du devoir d’un physiologiste de rectifier les argumens de Bicbat et de Prochaska.

Je viens de dire que ni la vie organique , ni la vie animale, ne se développent tout-à-la-fois entièrement , ni ne jouissent simultanément de; toute leur activité. Si I on contestait la vie organique au fœtus , parce que plusieurs fonctions des viscères n’ont pas encore lieu , on se récrierait sans doute contre cette conclusion. Eslon plus fondé à refuser au fœtus , ou à l’enfant nouveau-né, la vie animale par la raison que son cerveau n’est pas encore formé pour tous les peu-

chaos et pour tous les talens, ou pour la faculté de penser? Si les physiologistes eussent connu plus tôt la pluralité des organes cérébraux et de leurs fonctions ; s’ils eussent été instruits que les divers organes du cerveau ne se développent pas simultanément ; s’ils eussent distingué les différens degrés de la conscience , la sensation , les désirs elles besoins, d’avec la pensée ou la réflexion , ils se fussent bien gardés d’affirmer qu’il n’existe pas encore de vie animale dans le fœtus ou dans l’enfant nouveau-né. Le cerveau de ces êtres n’est pas assez développé pour avoir des idées , pour les unir et les comparer ; mais si ce degré de perfection était nécessaire pour accorder de la sensation, des désirs, il serait très difficile de déterminer quand la vie animale commence, et quand la destruction d’un enfant porte sur un être animé, et devient un acte criminel. L'enfant n’a pas encore la faculté de réfléchir, d'imaginer ; il ne sent encore aucun attrait pour un autre sexe; il n’est pas encore ambitieux, etc. ; mais peut-on lui refuser la faculté de percevoir, celle de la mémoire, des penchans, des aversions , de la joie et du chagrin? Si les fonctions les plus nobles du cerveau exigent un certain développement et une certaine consistance , qui pourra déterminer le degré de développement et de consistance nécessaire pour des fonctions

d’un ordre inférieur ? L’enfant nouvcau-né manifeste par les traits de sa figure , par ses mouvemens et ses cris , ou la douleur ou le bienêtre ; il manifeste le besoin de sucer le lait de sa mère , etc.

Au surplus, tout cet ouvrage deviendra une preuve irrécusable qu’il existe, dans notre intérieur , une source infiniment plus féconde de sensations que celle des impressions sur les cinq sens; que, par conséquent, il est tout-à-fait faux de dire que la vie animale ne commence qu’avec l’action des sens extérieurs.

Ces considérations suffiront pour prouver que les lois de l’organisation animale ne viennent nullement à l’appui du principe dangereux professé par quelques physiologistes.

DES FONCTIONS DE L’HOMME ET DES ANIMAUX LES- QUELLES APPARTIENNENT A LA VIE ANIMALE, OU DES FONCTIONS SPÉCIALES DU CERVEAU.

Après le nerf grand sympathique vient , dans l'ordre naturel de la gradation des animaux , le système nerveux qui préside aux mouvemens volontaires. C’est la moelle épinière renfermée dans la colonne vertébrale, il en sort autaut de paires de nerfs à droite et à gauche, en avant et en ar-

rière, qu’il)' a de vertèbres dont la colonne vertébrale est composée. Dans les chenilles, etc., les ganglions, et les paires de nerfs que les ganglions fournissent, répondenlaux segmens de l'animal.

Toutes ces paires de nerfs se rendent aux muscles , et leur donnent la faculté d’exercer le mouvement.

Mais tous ces nerfs doivent , au moins dans les animaux plus parfails , être plutôt considérés comme des conducteurs de l’influence cérébrale, que comme des agens indépendans : leur fonction est nulle , dès que leur communication libre avec le cerveau se trouve interrompue.

Comme dans l’état de santé ces fonctions s’exercent avec conscience, elles sont censées faire partie de la vie animale.

D’un ordre plus élevé , mais toujours encore dépendant du cerveau, sont les fonctions des sens extérieurs. J’aurai occasion, dans ce volume même , de déterminer mieux , qu’on ne l’a fait jusqu’à présent , les fonctions propres à chaque sens.

J’aborde donc le système nerveux le plus noble : le cerveau et ses fonctions particulières.

Quant à la structure du cerveau je renvoie mes lecteurs au premier volume de mon grand ouvrage. 11 suffit de dire que toute la cavité du crâne ou de la tête , à commencer par les yeux

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jusqu’à la nuque , est remplie de la masse cérébrale. Elle est, comme les autres systèmes nerveux , composée de la substance gélatineuse et d’une infinité de filamens nerveux qui en tirent leur origine.

C’est ce meme cerveau qui gauverne et les mouvemens volontaires et les fonctions des sens. C’est ce même cerveau , dont on ne connaissait jusqu’ici ni la structure ni les fonctions, et qui renferme cependant tous les organes des forces morales et intellectuelles des hommes et des animaux.

Pour conduire mes lecteurs dans une roule toujours lumineuse , je vais d’abord considérer ces forces morales et intellectuelles comme tous les philosophes et les physiologistes les adoptent ; puis je montrerai comment les différencie et les définit le vulgaire, le sens commun, qui est ici certainement le bon sens.

Le plus grand nombre des philosophes s’accordent à ne reconnaître dans l’âme que deux facultés , l’entendement et la volonté. L’entendement ou la capacité de recevoir des idées ; la volonté ou la capacité de recevoir différentes inclinations ; lors même qu’ils parlent d’un plus grand nombre de facultés , ils les réduisent toujours à ces deux principales.

D’après Aristote, l’àme de l'homme a des facultés qui lui sont communes avec les animaux :

]a sensibilité , l’appétit , la force de se mouvoir. Elle a aussi des facultés qui lui appartiennent exclusivement: l’intellect patient, l’intellect agent, l'intellect spéculatif et l’intellect pratique.

Bacon distingue deux âmes : l’âme raisonnable et l’âme sensitive. Les facultés de l’âme raisonnable sont : l’entendement , la raison, le raisonnement , l’imagination , la mémoire , l’appétit et la volonté. Les facultés de Là me sensitive sont : le mouvement volontaire et la sensibilité.

Descartes reconnaît quatre facultés principales : la volonté , l’entendement, l’imagination et la sensibilité.

Hobbes n’admet que deux facultés principales : connaître et se mouvoir.

Locke admet l’entendement et la volonté.

Bonnet reconnaît l’entendement, la volonté, la liberté ; et dans son introduction , sentiment, pensée , volonté , action.

Condillac admet six facullés dans l’entendement, ou sept en comptant la sensation , origine commune , suivant lui , de l’entendement et de la volonté : sensation , attention , comparaison , jugement , réflexion , imagination , raisonnement ; et toutes ces facultés ne sont que des sensations transformées ou modifiées. Il soutient que toutes les opérations de l’âme , la pensée, l’intelligence, la raison, la liberté ; que toutes

les facultés d’une substance spirituelle ne sont <]ue la sensation transformée ; que toutes les connaissances auxquelles peut s’élever l’esprit humain • que toutes les idées intellectuelles et morales , toutes , sans en excepter une seule , sont autant de transformations de la sensation.

Dans le système de Kant, les facultés ou formes primitives, conceptions pures, idées à priori , sont au nombre de vingt-cinq , savoir : deux formes de la sensibilité , l’espace et le temps ; douze notions pures de l’entendement ou catégories : l’unité , la pluralité , la totalité , l’affirmation , la négation , la limitation , l’inliérence et la subsistance , la causalité et la dépendance, la société , la possibilité et l’impossibilité, l’être et le non-être , la nécessité et la contingence; huit notions qui dépendent de celles-ci: l’identité, la diversité, l’accord, la contradiction, l’intérieur, l’extérieur, la matière, la forme ; enfin trois formes de la raison: le moi et l’âme, Dieu , runivers.

Selon M. de Tracy , penser n’est que sentir , et sentir est, pour nous , la même chose qu’exister ; car les sensations nous avertissent do notre existence. Les idées ou perceptions sont , ou des sensations proprement dites , ou des souvenirs, ou des rapports que nous apercevons , ou bien enfin des désirs que nous éprouvons à l'occasion

DU CERVEAU. 3<J

de ces rapports ; la faculté de penser se subdivise donc en sensibilité proprement dite , en mémoire, en jugement et en volonté. Sentir, à proprement parler , c’est avoir la conscience d’une impression ; avoir de la mémoire, c’est sentir le souvenir d’une impression aperçue ; juger, c’est sentir des rapports entre nos perceptions ; enfin vouloir , c’est sentir des désirs. Par ces quatre élémens, sensations , souvenirs ,jugemens et désirs, se forment toutes les idées composées. L’attention n’est qu’un acte de la volonté , la comparaison ne peut être séparéô du jugement , puisqu’on ne peut comparer deux objets sans juger; raisonner n’est qu’une répétition de l’acte de juger j réfléchir, imaginer , c’est composer des idées décomposables en sensations , en souvenirs , en jugemens et en désirs. Cette espèce d’imagination, qui n’est qu’une mémoire sûre et fidèle , ne doit pas en être distinguée.

M. Laromiguière compose le système des facultés de l’âme de deux systèmes : le système des facultés de l’entendement , et le système clés facultés de la volonté. Le premier comprend trois facultés particulières : l’attention , la comparaison et le raisonnement ; le second en comprend également trois : le désir , la préférence, la liberté.

«< Ces trois facultés sont indispensables, et elles

suffisent à toutes nos connaissances , au plus simple de tous les systèmes , comme à la plus vaste des sciences. Attention , comparaison, raisonnement; voilà toutes les facultés qui ont été départies à la plus intelligente des créatures. Par l’attention, nous découvrons les faits; par la comparaison , nous saisissons leurs rapports ; par le raisonnement, nous les réduisons en système. » « La sensibilité ou la capacité de sentir , et l’activité ou la faculté d’agir , sont deux attributs inséparables de l’âme. »

M. Laromiguière admet , i°. faction de l’objet sur l’organe, de l’organe sur le cerveau, et du cerveau sur l’âme ; l’action ou la réaction de lame sur le cerveau; la communication du mouvement reçu sur le cerveau à l’organe qui fait l’objet ou qui se dirige vers lui. Il convient que la différence des esprits ne provient pas du plus ou du moins des sensations ; mais, dit-il, elle ne peut provenir que de l'activité des causes de l’inaction des autres ; car dans l’esprit humain tout peut se ramener à trois choses : aux sensations ,au travail de l’esprit sur les sensations , et aux idées ou connaissances résultant de ce travail. Enfin , M. Laromiguière pose la question , Savoir : « Les opérations de l'esprit varient-elles comme les objets auxquels elles s’appliquent , ou peut-on les circonscrire dans des limites , même

dans des limites assez étroites ? Par l’attention , la comparaison et le raisonnement , nous pouvons nous élever à la connaissance des lois de l’univers , et par conséquent à celle de son auteur ; par le désir , la préférence , par une volonté libre , nous sommes en quelque sorte les arbitres de notre destinée. »

« Six facultés suffisent donc, conclut M. Laromiguière , à tous les besoins de notre nature. Trois nous ont été données pour nous former une intelligence , nous les appelons facultés intellectuelles ; trois pour remplir les vœux de notre cœur , ce sont nos facultés morales. (1) » Voilà donc tous ces philosophes et tous ces physiologistes qui planent dans les nues de la spéculation , montrant à leurs élèves des plaines, des montagnes , des vallées , des eaux et des champs , et prétendant que ce sont les seules choses qui existent sur la terre , parce que d’un point aussi élevé ce sont les seuls que leur vue distingue. S’ils voulaient descendre de leur hauteur , ils apercevraient une variété infinie de plantes et d’animaux , et ils se verraient bientôt forcés de rejeter des classifications qui 11’embrassent que des généralités.

(1) Leçons de philosophie , t. I, cpiaiiièçne leçon, et p. 354.

Qu’on admette une, deux, trois, quatre, cinq, six ou sept facultés de l’âme , nous verrons par la suite que l’erreur est essentiellement toujours la meme , puisque toutes ces facultés ne sont que des abstractions. Aucune des facultés mentionnées ne désigne ni un instinct , ni un penchant, ni un talent, ni toute autre faculté morale ou intellectuelle déterminée. Comment ex puqucr par la sensation en général, par l’attention, par la comparaison , par le raisonnement, par le désir , par la préférence et par la liberté, l’origine et l’exercice de l’instinct de la propagation , de celui de l’amour de la progéniture , de l’instinct de rattachement? Comment expliquer, par toutes ces généralités, les talens de la musique , de la mécanique , du sens des rapports de l’espace , de la peinture , de la poésie , etc. ?

Écoulons maintenant le langage du vulgaire ou de la société , lorsqu’il est question du caractère moral et intellectuel des individus.

Je me rends dans une nombreuse famille , abandonnée autant que possible à elle-même, et dont tous les membres vivent sous l’influence des mêmes circonstances. J’engage les père et mère dans un discours sur les qualités de leurs enfans. Nos enfans , me disent-ils , ne se ressemblent pas ; c’est comme s'ils n’avaient pas le même père et la même mère. Ils mangent pour-

tant à la meme table ; leurs occupations sont les mêmes. Voici notre fils aîné, qui a toujours l’air d’être honteux de sa naissance ; depuis qu’il a vu un petit-maîlre décoré, il méprise ses camarades et n’aspire qu’à nous quitter et à aller dans une grande ville ; il 11’est jamais content de la mise de ses autres frères ; il affecte même de parler et de marcher autrement que nous. Dieu sait où il a pris cette ridicule vanité! Notre second fds , au contraire , 11e se plaît que dans ses travaux domestiques ; c’est notre tourneur , notre menuisier , notre charpentier , aucun métier ne lui coûte : sans avoir rien appris , il montre en tout une adresse et un esprit d’invention qui souvent nous étonnent. Voici une de nos filles qui n’a jamais pu apprendre les misérables ouvrages de l’aiguille; mais croiriez-vous qu’elle chante jour et nuit ; elle fait les délices de toutes les personnes du village ; à l’église , c’est elle qui dirige le chœur ; tout s’anime en elle au hruit d’une musique ; à peine a-t-elle entendu une fois, ou tout au plus deux fois un air , qu’elle le sait par cœur, et qu’elle le chante mieux que personne : celle-ci ne serait bonne que pour être musicienne. Et voici un autre garçon , un vrai petit diable , la terreur du village ; il cherche dispute à tout le monde; toujours battant et toujours battu; rien ne saurait rompre son courage ; il rap-

porle avec une avidité' extrême toutes les nouvelles d'un combat , d’une bataille , et attend avec la plus grande impatience le moment où il pourra être militaire. La chasse est sa passion , et plus il a tue' de bêtes, plus il est heureux. Il ne cesse de se moquer de sa petite-sœur , qui a des attaques de nerfs toutes les fois qu’on tue un poulet , un porc ; c’est cette bonne enfant qui s’est charge'e de la basse-cour : ce n’est pas seulement à ses frères et sœurs, mais aussi à tous les animaux domestiques qu’elle prodigue les soins les plus tendres. Faut-il se défaire d’une volaille , d’un lapin ? elle a les larmes aux yeux. Jamais un pauvre , un souffrant ne s’éloignent d’elle les mains vides et sans consolation. C'est tout le contre-pied d’une autre de ses sœurs , qui , nonobstant sa dévotion , est médisante , avare , obstinée , et manque rarement une occasion de mettre le trouble parmi nous et ses au- 1res connaissances.

Ce tableau est le tableau fidèle d’une famille de campagne, où les caractères naturels ne prennent pas le dehors d’une trompeuse égalité. Tous ces individus jouissent également delà faculté de sentir des sensations, de l’attention, de la comparaison , du jugement , des désirs , de la volonté, de la liberté ; mais je n’ai pas encore entendu, qu’en parlant du caractère d’une personne ,

l'on employât l’une ou l’autre de ces expressions, dans l’acception abslraitq ou generale des philosophes.

Allons dans une école ou dans une maison d’éducation , où tous les élèves sont sous la direction d’un plan uniforme d’instruction et de conduite. Parmi la grande majorité de sujets médiocres , vous rencontrerez quelques malheureux , qui , quoique plusieurs fois corrigés avec rigueur et strictement surveillés , menacent les1 mœurs et la santé des autres. Vous en trouverez qui dérobent les livres à leurs camarades ; qui sont menteurs, perfides, poltrons, ingrats, paresseux , insensibles aux distinctions. Dans le nombre de ceux qui remportent les prix , un tel excelle dans l’étude de l’histoire , tel autre clans la poésie, un troisième dans les mathématiques, un quatrième dans la géographie , enfin un cinquième dans le dessin , etc. Les uns ambitionnent les emplois politiques ; les autres la gloire militaire ; les uns s’appliquent de préférence à la littérature , à la philosophie , aux sciences naturelles. Aucun instituteur ne vous désignera le caractère de ses élèves par l’une ou l’autre des abstractions adoptées par nos métaphysiciens.

11 vous en arrivera de même lorsque vous ferez la revue d’une réunion d’hommes de génie. "Vous y trouverez des musiciens, des peintres,

des sculpteurs, des mécaniciens, des mathématiciens , des philologues , des voyageurs , des acteurs , des poètes, des orateurs , des généraux , des philanthropes, des astronomes , etc. , etc. Encore ici il n’est nullement question ni d’entendement, ni de volonté , ni de comparaison, ni de désir, ni de liberté, etc.

Quelles sont les qualités que les biographes d’hommes célèbres signalent ordinairement ? Néron était l’homme le plus cruel et adonné à la volupté la plus effrénée ; Duguesclin fut le plus mauvais garçon ; ou il blessait, ou il devait être blessé ; Baralier avait un talent étonnant pour l’étude des langues ; Pascal, sur la simple définition delà géométrie, vint à bout de deviner jusqu’à la trente-deuxième proposition d’Euclidej jamais aucune science n’a été portée , par les travaux d’un seul homme, à un aussi haut degré de perfection, que l’a été la géographie par ceux du capitaine Cook ; Duménil et Clairon, ces deux actrices célèbres , seront encore long-temps le modèle sur lequel leurs jeunes émules devront se régler; Sixte V a rendu son nom immortel par la fermeté de son gouvernement et par son inllexible justice; avant la culture des sciences, Homère et Dante furentles plus grands des poètes ; Catherine de Médicis annonça de bonne heure beaucoup de finesse et de

bU CERVEAU.

courage; Catherine II eut, avec les grâces do son sexe, au esprit vaste et hardi, le goût des connaissances et du plaisir, une ambition profonde , etc. ; les grâces conduisirent le ciseau de Praxitèle, et son génie donnait la vie à la matière, etc. , etc.

Ainsi l’histoire nous transmet la vie d’antiquaires , d’architectes, d’astronomes , de dramatistes, de géographes, d’historiens, de mathématiciens, de musiciens, de peintres, de dessinateurs, de philologues, de philosophes, de moralistes , de poètes, d’orateurs , de sculpteurs, de voyageurs ,de me'caniciens , etc.

Mais nulle part on ne trouve qu’un homme ou une femme se soient rendus célèbres par l’entendement et la volonté, par l’attention, la comparaison , le désir, la liberté, etc.

Comment enfin désignons-nous les difïerens caractères des animaux? Nous disons : ce chien est hargneux, doux, docile, courageux, attaché; il a une très bonne mémoire locale , il est poltron, il s’est dressé lui-même à la chasse, il est incapable d’être dressé; cet étalon est des meilleurs pour le haras ; ce cheval est ombrageux, très doux, très docile , très méchant, stupide; cette vache est une excellente mère ; cette truie est une mauvaise mère puisqu’elle dévore ses petits ; ce bélier , ce bouc, sont très ardens en amour.

Nous disons : c’est un animal carnassier, un animal frugivore; le castor , la plupart des oiseaux , les fourmis , les abeilles, etc., ont l’instinct de construire; plusieurs oiseaux ont l’instinct d’émigrer , de chanter , de vivre, comme les moutons, en troupeaux ou en société; la martre, le renard, sont très rusés et vivent en mariage; le chamois et le plongeon sont très circonspects; la pie est voleuse; la belette et le tigre sont sanguinaires ; le coq est vaillant et lier, et ainsi de suite.

Dans quelle espèce ou dans quel individu d’animaux les philosophes et les physiologistes classeraient-ils leur entendement, leur volonté, leur attention, leur raisonnement, leur désir, leur préférence et leur liberté ?

Est- il juste qu’en examinant la nature et l’origine des facultés morales et intellectuelles de l’homme , on ne tienne aucun compte des mêmes facultés chez les animaux ? L’homme, tant qu’il est animal, serait -il un être isolé du reste de la nature vivante ? Serait-il gouverné par des lois organiques opposées à celles ijui président aux qualités et aux facultés du cheval, du chien, du singe?Les animaux voientils, entendent -ils, sentent-ils les saveurs, les odeurs , le son , les objets autrement que nous? Se propageront -ils, aimeront - ils leurs

b U CERVEAU.

petits, seront-ils courageux; doux, vindicatifs , mses, jaloux autrement que l’homme?

fisl-il permis que des savans , tout en se glorifiant de pénétrer jusque dans l’essence de lame, dépècent l’homme, et se bornent à faire de longs traités sur l’âme comme sur un être détaché, exerçant ses fonctions par elle-même, se servant du corps tout au plus comme d’un moyen de communication entre elle et le monde, tandis que du moment de la conception jusqu’au dernier soupir , tout annonce que l’âme est icibas dans la dépendance d’organes matériels?

Avec ces prétendues facultés générales de l’âme , le caractère moral et intellectuel de l’homme et des animaux ne serait-il pas le jeu toujours varié du hasard? Comment de quelques opérations aussi indéterminées de l’âme, résulterait-il constamment chez les individus de la même espèce, les mêmes instincts, les mêmes penchans, le même ensemble de facultés intellectuelles et de qualités morales déterminées?

Vous ne nous persuaderez pourtant pas, me dira-l-on, que les facultés reconnues par les philosophes comme facultés de l’âme, soient des chimères. Qui pourra contester que l’entendement et la volonté, la sensation, l’attention , la comparaison , le jugement, la mémoire , l’imagination , le désir, la liberté, ne soient des ope- I. 4

5o SUR LES FONCTIONS

rations réelles (le lanie, ou , si vous le voulez, du cerveau ?

Oui, sans doute, ces facultés sont réelles, mais elles ne sont que des abstractions , des généralités ; elles ne sont nullement applicables à l’étude détaillée d’une espèce ou d’un individu. Tout homme , à moins qu’il ne soit imbécile, jouit de toutes ces facultés. Cependant tous les hommes n’ont pas le meme caractère intellectuel ou moral. Il nous faut des facultés dont la différente départition détermine les diverses espèces d’animaux , et dont la différente proportion explique la différence des individus. Tous les corps ont de la pesanteur , tous ont de l’étendue, tous sont impénétrables ; mais tous les corps ne sont point de l’or ou du cuivre, telle ou telle plante, tel ou tel animal. A quoi serviraient à un naturaliste les notions abstraites et générales de pesanteur, d’étendue, d’impénétrabilité ? En se bornant à ces abstractions nous serions encore dans la plus profonde ignoraucede toutes les branches de la physique et de l’histoire naturelle.

Voilà précisément ce qui est arrivé aux philosophes avec leurs généralités. Depuis le plus ancien jusqu’au plus moderne, ils n’ont pas fait un pas de plus les uns que les autres dans la connaissance exacte delà véritable nature de l’homme,

de ses penclians et de ses talens , de la source et des motifs de ses déterminations. De-là autant de philosophies que de soi-disant philosophes; de-là cette vacillation , cette incertitude dans nos institutions, surtout dans l’éducation et dans la législation criminelle.

Je ne m’occuperai donc pas des facultés de l ame, telles que les philosophes les professent. Nous verrons, lorsqu’il sera temps d’exposer ma philosophie de l’homme, que ces facultés ne sont que des attributs communs à tous les penchans ou à tous les talens. Ce seront les divers instincts, les diverses aptitudes industrielles, les divers penclians, sentimens, talens de l’homme et des animaux qui seront l’objet de mes recherches et de mes méditations. L’instinct de la propagation, celui de l’ainour que l’homme et les animaux portent à leurs petits, l’instinct de rattachement et de l’amitié , de la propre défense ou du courage, l’instinct carnassier et le penchant à la destruction, le sentiment de propriété et le penchant au vol , la ruse et la prudence , l’orgueil ou la fierté, la vanité ou l’ambition , la circonspection ou la prévoyance, l’éducabilité, le sens des localités ou des rapports de l’espace, la mémoire des mois et des personnes , le sens du langage de parole ou le talent de la philologie , le sens des rapports des

couleurs ou le talent de la peinture, le sens des rapports de tons, ou le talent de la musique , le sens des rapports des nombres ou le talent d’arithmétique et de mathématiques, le sens de la mécanique, du dessin, de la sculpture, de l’architecture, la sagacité. comparative , l’esprit ou la tendance métaphysique, l’esprit caustique ou de saillie, le talent d’induction, le talent poétique , le sens moral et la bienveillance ou la douceur, le talent d’imitation , de mimique ou d’acteur, le sentiment de religion et de Dieu, la fermeté du caractère ; voilà les qualités et les facultés que j’appelle les dispositions morales et intellectuelles. Ce sont ces dispositions, ces qualités et ces facultés qui font l’ensemble des forces fondamentales de l’âme , des fonctions spéciales du cerveau; ce sont ces forces que je soutiens être innées dans l’homme et en partie dans les animaux, et dont la manifestation est subordonnée à l’organisation; ce sont ces qualités et ces facultés dont j’exposerai l’historique de la découverte, l’histoire naturelle, les modifications dans l’état de santé et dans l’état d’aliénation, le siège de l’organe dans le cerveau et son apparence extérieure sur la tête ou sur le crâne, etc.

Tous ces traités seront accompagnés d’une application aux institutions humaines, à l’éducation, à la morale, à la législation, à la médecine, etc.

L’ouvrage sera terminé par des considérations sur la forme caractéristique des têtes de chaque nation, sur la physiognomonie, sur la pathognomonique et la pantomime , sur les sources intérieures delà mimique en général , et de la mimique de chaque affection , de chaque sentiment, de chaque passion en particulier, sur le langage universel, sur la philosophie de l’homme, sur les motifs de nos actions, sur l’origine des arts, des sciences et des diffe'rens états, sur la perfectibilité de l’espèce humaine, sur l’étendue du monde de chaque espèce et de chaque individu, selon qu’ils sont doués d’organes plus ou moins nombreux ou plus ou moins actifs , etc. , etc.

Comme ce premier volume sera particulièrement consacré à la partie morale de la physiologie du cerveau , et que des ignorans et des malveillans reprochent à cette doctrine une tendance immorale et irréligieuse, j’ai cru de mon devoir de réfuter ces objections, et de rassurer les âmes timorées.

Avant d’entrer directement dans la discussion de mes principes , il sera utile d’écarter une impression défavorable que ma manière de procéder dans l’exposition de mes preuves pourrait produire sur une certaine classe de lecteurs, peu familiarisés avec l’élude de l’histoire naturelle,

J’établ is 1res souvent des comparaisons entre l’homme et les animaux : ce rapprochement estil convenable , est-il meme indispensable? Je vais répondre à ces questions :

Est- il permis, est-il meme nécessaire de comparer l’homme avec les animaux , pour acquérir une connaissance complète de sa nature morale et intellectuelle ?

Ceux qui font dériver les actes moraux et intellectuels de l’homme, de l’entendement et de la volonté , indépendans du corps , et ceux qui, étant tout-à-fait étrangers aux sciences naturelles, croient encore au mécanisme, ou à l’automatisme des brutes, peuvent trouver révoltante et absolument stérile la comparaison de l’homme avec les animaux. Mais cette comparaison sera jugée indispensable par ceux qui sont familiarisés avec les travaux de Bonnet, de Condillac, de Reimarus, de Georges Leroy , de Dupont de Nemours, de Herder, de Cadet Devau, de Huber, de Virrey, etc., et surtout par ceux qui sont tant soit peu initiés dans les progrès de l’anatomie et de la physiologie comparées. L’homme est soumis, comme nous l’avons

nu cerveau.

vu, aux mêmes lois qui gouvernent les piaules et les animaux.

La connaissance de l’homme suppose la connaissance des élémens dont il est composé, comme la connaissance du mécanisme d’une horloge suppose celle des roues, des leviers, du ressort, des poids, du balancier, de son mouvement, etc. L’organe de la vie animale, le cerveau de l’homme est un assemblage d’organes particuliers, dont plusieurs se retrouvent dans les animaux. Les animaux des classes inférieures ont, par cela même qu’ils sont inférieurs aux autres sous le rapport de l’intelligence, moins d’organes cérébraux ; ils n’ont que les premiers rudimens du cerveau humain, et ils sont, par conséquent, plus faciles à déchiffrer que les animaux qui sont pourvus d’un cerveau plus composé et d’une vie animale plus compliquée, ou d’instincts et de talens plus nombreux. Il s’ensuit naturellement que pour atteindre à la connaissance de l’homme dans toutes les parties qui constituent son cerveau, dans tous ses penchans et dans tous ses talens, il faut étudier les animaux les uns après les autres, en suivant la marche graduelle que la nature a observée pour la succession de leurs organes cérébraux et de leurs facultés.

Celle élude ouvre à l’observateur philosophe

un champ infiniment plus vaste que l’on ne pense. Les brutes, objet de tous les mépris de l’ignorance et de l’orgueil de l’homme, partagent tant de choses avec lui , que le naturaliste se trouve quelquefois embarrasse de dire où l’animalité finit et où l'humanité commence. Les animaux sont engendrés, naissent et se nourrissent d’après les mêmes lois que l’homme; leurs muscles, leurs vaisseaux, leurs entrailles, leurs nerfs sont à-peuprès les mêmes , et exercent les mêmes fonctions; ils sont doués des mêmes sens, dont ils se servent de la même manière ; ils sont sujets aux mêmes affections : à la joie, à la tristesse, à la peur et à la frayeur, à l’espoir, à l’envie, à la jalousie, à la colère; ils ont la plupart de nos penchans ; ils sont portés comme nous à la propagation; ils aiment et soignent leurs petits; ils ont de l’attachement entre eux et pour l’homme; ils sont courageux, et se défendent vaillamment eux et les leurs contre leurs ennemis ; ils ont de commun avec nous de se nourrir de végétaux et d’autres animaux; ils ont le sentiment de propriété, et comme les uns sont cruels et sanguinaires , les autres se plaisent dans le vol; ils sont sensibles au blâme et à l’approbation; ils sont doux , dociles , compalissans , et se prêtent mutuellement du secours; d’autres sont médians, indociles, revêches, obstinés; ils gardent le

nu CE 11 VEAU. 5y

souvenir tics bienfaits et des mauvais traiteinens, et sont reconnaissans ou vindicatifs; ils sont rusés et circonspects ; ils prévoient l’avenir par le passé, et prennent les précautions nécessaires contre les dangers qui les menacent; ils corrigent par l’expérience leur jugement et leurs entreprises manquées ; ils ont l’idée du tems, et en prévoient le retour périodique; ils ont de la mémoire; ils réfléchissent, ils comparent ; ils hésitent et se déterminent par les motifs les plus prcssans; ils sont susceptibles d’un certain degré de perfectibilité individuelle ; ils font meme des abstractions; ds se communiquent, moyennant un langage articulé ou de gestes , leurs idées , leurs besoins , leurs projets; ils acquièrent plus de sagacité et de connaissance, en raison des circonstances qui les forcent d’être plus clairvoyans et plus précautionnés; ils balancent les mauvaises suites de certaines actions que leur mémoire leur rappelle, avec des désirs actuellement stimulans; on les voit suivre un plan de conduite réfléchi et parfaitement convenu entre plusieurs individus ; ils se connaissent entre eux; ils chantent, ou sont sensibles à l’harmonie de la musique; ils ont une mémoire locale étonnante, et voyagent ; un grand nombre d’entre eux construisent; quelques-uns même comp-

tent ; très souvent leurs actions dénotent un sentiment de morale , du juste et de l’injuste, etc.

On serait presque lente' de dire avec Lactance , qu’excepté le sentiment religieux et la connaissance de l’existence de Dieu , il n’est aucune qualité morale et aucune faculté intellectuelle dont l’ensemble du règne animal ne partage au moins les premiers germes. Si l’on croyait que cette comparaison dégradât l’iiomme, je répondrais avec Pascal (i), que s’il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur, ou de lui faire Irop voir sa grandeur sans sa bassesse , il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’une et l’autre. Nous ne reconnaîtrons pas moins, dans cet ouvrage, la place distinguée que l’auteur de la nature a assignée à l’homme; ses avantages réels sont assez brillans, pour établir par eux-mêmes sa supériorité, sans avoir recours à des ressources contre lesquelles déposent l’expérience et l’histoire naturelle. Les vrais détracteurs de l’espèce humaine sont ceux qui croient avoir besoin de nier l’intelligence des animaux, pour maintenir la dignité de l’homme. Déjà Saint Grégoire de Nysse (2) et

(1) Pensées sur la religion.

(2) De honiinis opiticio. ltaziliæ , i5Gy. Ch. 18.

UU CERVEAU» bg

Saint Augustin (i) ont fait remarquer la nécessité de comparer l’homme avec les animaux.

Je puis donc enfin aborder la question, savoir : Quelle est l’origine des instincts , des aptitudes industrielles, des penchans, des talens, en un mot des qualités morales et des facultés intellectuelles de l’homme et des animaux ?

(i) Lib. de vcra religione.

(io

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