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lés innées, une simple capacité passive, telle que celle d’un bloc de marbre qui se prête au caprice du sculpteur, selon que celui-ci veut en faire un satyre ou un Apollon. J’entends par dispositions innées, des aptitudes industrielles, des instincts, des penclians déterminés , des facultés, des talcns déterminés. J’entends , ce que je prouverai dans les volumes suivans, que chaque organe cérébral est empreint d’une tendance déterminée ; que chaque organe jouit d’un aperçu intérieur, d’une force, d’une faculté, d’une impulsion, d’un penchant, d’un sentiment par lieu" bers. Ici rien n’est le résultat vague et incertain, ni dJune influence extérieure, ni d’une abstraction intérieure. Aussitôt que les organes relatifs ont acquis leur parfait développement et leur entière activité, les fonctions qui en résultent sont aussi déterminées que les dispositions elles-mêmes dont ces organes sont les dépositaires.
« N’allez pas croire, dit M. Laromiguière, qu il soit nécessaire de reconnaître et d’enregistrer autant de facultés ou de capacités qu’on peut remarquer d’actes ou de modifications dans l’esprit humain. Au lieu d’enrichir la science, cc serait l’anéantir. Que penserait-on d’un anatomiste qui, ayant observé que la fibre de l’œil, cause du rouge, n’est pas la fibre qui produit le bleu -ou que la fibre de l’oreille qui donne un
Ion n’cst pas celle qui donne un ton different, •verrait dans celte observation la plus grande des découvertes? Vous avez cru jusqu'ici, nous dirait-il, cire réduits au très petit nombre de cinq sens, je viens vous apprendre que la nature a été bien plus libérale envers vous : combien ne vous a-t-elle pas donné d’organes de la vue? j’en vois d’abord sept principaux , destinés aux sept couleurs primitives , etc. »
Comme M. Laromiguièrc n’admet que trois facultés intellectuelles et trois facultés morales, il fait allusion, dans ce passage, aux facultés fondamentales , dont je reconnais , jusqu’à présent , vingt-sept à trente , et qu’il voudrait qualifier de simples modifications de ses six facultés.
Il iPest certainement ni nécessaire, ni permis d’admettre autant de dispositions fondamentales particulières, qu’on peut remarquer d’actes ou de modifications dans l’esprit humain. Cependant on pourrait soutenir que l’exemple pris des jeux et des oreilles, n’est rien moins que concluant. Bonnet croit, et c’est une chose très probable, que chaque fibre nerveuse a sa fonction propre, c’est-à-dire, que chaque fibre d’un organe nerveux modifie la fonction de cet organe. Pourquoi la nature l’aurail-clle créée? Les modifications des fonctions des sens s’expliquent dans celle supposition d’une manière satisfaisante; et l’on con-
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coït pourquoi certaines personnes sont incapables de percevoir certaines couleurs ou certains tons, tandis quelles perçoivent très distinctement les autres; pourquoi tel homme trouve fort agréable une chose qui révolte le goût d’un autrc; pourquoi les memes sens des différentes espèces d’animaux, et même dans les différens individus, sont susceptibles de saveurs , d’odeurs , etc., d’une nature lout-à-fait différente, etc. Un développement plus étendu de la même conjecture disposerait apparemment le lecteur à considérer chaque fibrille nerveuse, soit dans les nerfs, soit dans le cerveau, comme un petit organe particulier destiné a une petite part de la fonction totale.
Mais il ne s’agit pas ici des modifications des fonctions; il s’agit des foncions et des dispositions essentiellement différentes. Toutes les modifications de la vision sont dues à l’organe général de la vue, comme toutes les modifications de la digestion, de la sécrétion de la semence, appartiennent à leurs organes ; mais qui oserait dire que la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, le tact, la sécrétion de la semence et la digestion, sont de simples modifications d’une même fonction? Qui oserait les faire dépendre d’une seule et même source , d’un seul et même organe? De même, les aptitudes industrielles, les instincts, I. 5 .
Jes penchans elles lalens, que je reconnais commo forces fondamentales ou primitives, se manifestent sous des milliers de modifications; mais tout s’oppose à ce qu’on puisse regarder l’instinct de la propagation, celui de l’amour de la progéniture, l’instinct carnassier, le talent de la musique, de la poésie, du calcul, le sentiment du juste et de l’injuste, etc., etc. , comme de simples modifications d’une seule faculté quelconque.
Ainsi, comme il faut admettre cinq sens extérieurs différens, puisque leurs fonctions ne sont pas seulement des sensations modifiées ou transformées, mais des fonctions essentiellement différentes et affectées à des appareils organiques particuliers , de même il faut enfin se résoudre à reconnaîtreles diverses aptitudes industrielles, les divers instincts, penchans, talens , non comme des modifications du désir, de la préférence, de la liberté, de l’attention, de la comparaison et du raisonnement, mais comme des forces essentiellement différentes affectées aussi bien que les cinq sens à des appareils organiques , particuliers et indépendans les uns des autres.
L’innéité des forces morales et intellectuelles fondamentales est la base de la physiologie du cerveau ; car si au lieu de pouvoir démontrer qu’elles sont innées , on pouvait prouver qu’elles ne sont que le produit accidentel des choses ex-
lérieures et des sens extérieurs , il serait inutile d’en chercher l’origine et le sicge dans le cerveau.
Pour donner une démonstration étendue de ce premier principe, je vais d’abord jeter un coup-d’œil rapide sur la nature morte. Je continuerai ensuite de comparer l’homme avec les animaux, lorsqu’il se présentera entre eux des points d’analogie.
C’est à Philon-le-Juif que remonte la doctrine que rien ne peut subsister sans certaines propriétés. Il n’y a que les théologiens métaphysiciens qui aient pu embrasser l’erreur que toute activité et toute action est due à un être spirituel, et que l’inertie est l’essence de la matière. La pesanteur des terres et des métaux, leurs forces attractives et répulsives , les lois de leurs formes, leurs affinités, leurs antipathies pour d’autres substances, etc., sont des propriétés qui résultent du mélange, de la forme , de la proportion des parties intégrantes de ces corps, et qui sont si intimement identifiées avec eux , que l’anéantissement de ces propriétés entraîne nécessairement la dissolution des corps: faites abstraction des propriétés d’une matière quelconque , et l’idée de son existence disparaît.
J1 en est de même de la tendance formatrice , oude l’àine plastique que les anciens admettaient
dans le règne végétal. Les lois d’après lesquelles s’opère la fructification des plantes, d’après lesquelles leur germe se forme , se développe et acquiert enfin son accroissement total, leur irritabilité spécifique, leurs rapports particuliers entre elles et avec les autres êtres, sont des propriétés essentiellement inhérentes à leur nature.
Si de -là on passe aux animaux, et que l’on réfléchisse aux instincts, aux aptitudes industrielles qu’ils manifestent au moment même où ils voient le jour, il est évident que ces instincts, ces aptitudes industrielles sont innés chez eux. L’araignée, à peine éclose, tisse sa toile; le tout jeune fourmi-lion creuse sa fosse conique dans le sable; l’abeille, avant d’aller pour la première fois dans les champs, s’élève en l’air, tourne en rond pour reconnaître la position de sa demeure; le cailletau,le perdreau, au moment où ils quittent l’œuf, courent avec une adresse admirable après les insectes et les grains; le canneton et la tortue, traînant encore les débris de l'œuf dont ils viennent de sortir, s’acheminent vers l’eau la plus prochaine; l’enfant nouveau-né cherche le sein de sa mère, il le presse de ses mains pour en exprimer le fluide nourricier; il saisit et suce le mamelon comme le jeune chien et le veau cherchent la mamelle; le veau tire et repousse alternativement la tétine ; le chien
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presse en trépignant les mamelles delà chienne, etc. Tous ces êtres agissent ainsi, non parce qu’ils ont calculé que ces procédés sont nécessaires àleur conservation, mais parce quela nature est venue au-devant de leurs besoins, et en a uni intimement la connaissance à leur organisation. Dans tous ces cas, point d’habitudes préalables, point d’instruction , point d’expérience.
Quand, plus tard, nous voyons les insectes dans leurs métamorphoses se tisser une enveloppe ; quand nous voyons l’abeille, à sa première sortie, rechercher le saule et le framboisier, construire des cellules hexagones , comme l’oiseau construit son nid et le castor sa cabane ; quand nous voyons l’oiseau broyer le verre avec son bec, le singe couper avec ses dents la tête du coléoptère avant de le dévorer; le hamster faire des provisions, le chien cacher la nourriture qu’il a de trop , l’écureuil ouvrir la noisette par l’extrémité pointue, et détacher les écailles du cône du sapin par la base; le cochon manger avec avidité le premier gland qu’il trouve ; la chèvre se jeter surlc cytise qu’elle rencontre la première fois ; le chien de chasse , sans aucune instruction préalable , poursuivre et saisir le sanglier ; le furet , quoique élevé au lait, et dans un tonneau , entrer en fureur à la première vue d’un lapin, qui , également à la première
vue, reconnaît dans cet animal son ennemi mortel , etc. , etc. ; il faut convenir que toutes ces actions nous montrent le résultat d’instincts donnés à ces individus , et faute desquels ils ne tarderaient pas à disparaître de la surface de la terre. La conduite des animaux, dans ces circonstances, n’exige ni un examen préalable des sens , ni une idée innée de l’objet de ses appétits , ni une comparaison ou un choix entre plusieurs choses. Comment auraient-ils une idée de ce qu’ils n’ont éprouvé d’aucune manière ? .De même qu’un mets, à la première impression , nous plaît ou nous dégoûte, de meme les animaux et les enfans choisissent ou rejettent les objets du monde extérieur, diaprés les lois de sympathie et d’antipathie qui existent entre ces mêmes objets, leurs organes nourriciers et leurs sens.
A la même cause sont dues les sensations et les émotions que l’on nomme affections. La satisfaction et le mécontentement, le plaisir et la douleur, la joie et la tristesse, le désir , le chagrin , la crai nte , la honte, la jalousie, la colère , etc. , sont autant d’états de notre intérieur que l’animal et l’homme ne déterminent point, mais que l’un et l’autre ressententavant d’y avoir songé. Ces sentimens naissent d’après les dispositions naturelles de l’animal et de l’homme, sans aucun concours
de leur volonté' ; et ils sont la première fois aussi décides, aussi forts, aussi vifs, qu’après avoir été souvent répétés. Tout çe qui se passe dans cette occasion est un arrangement produit par la nature, et calculé sur le monde extérieur, pour la conservation de l’animal et de l’homme, sans qu’il y ait conscience, réflexion, ni participation active de l’individu. L’animal et l’homme sont organisés pour la colère, la haine, le chagrin, la frayeur, la jalousie, etc., parce qu’il y a des choses et des événemens qui , d’après leur nature, doivent être détestés ou aimés, désirés ou redoutés.
C’est pour cela que les différens états de l’âme et ses diverses affections, lorsqu’ils ont un certain degré d’intensité, sont accompagnés d’actes extérieurs particuliers, tels que gestes, mouvemens, attitudes qui ont également lieu involontairement et sans conscience; mais qui répondent toujours au but de la nature , à la conservation et aux besoins de l’individu. On retire les membres en arrière quand on est menacé par un objet dangereux, avant d’avoir le temps de songer au danger et aux moyens d’y échapper. Voit-on un objet près de s’écrouler et que l’on ne peut éviter, l’on courbe le dos avant depen. sera la résistance que l’on offre en prenant celte position. L’enfant qui ignore encore l’existence
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de sa mère et les soins qu’elle prend de lui, pleure et crie quand il a faim , ou quand il éprouve quelque besoin. Les petits chiens , quoique privés de l’ouïe pendant les quatorze premiers jours de leur vie, et quoique ne sachant pas que leurs cris sont entendus , crient cependant, et obtiennent par-là que leur mère vienne à leur secours. Il en est de même des affections de l’être adulte. L’expression et les gestes qui accompagnent ces affections ont été calculés pour se rapporter, soit uniquement aux objets extérieurs, soit aux êtres analogues qui entourent l’animal ou l’homme, et pour produire une réaction qui tend à les conserver. L’homme et l’animal ne prennent à cela d’autre part que d’obéir à l’impulsion naturelle qui résulte de leur organisation.
Lorsque l’homme commence à exercer scs facultés avec un sentiment distinct de conscience, decoopération personnelle etde volonté, chacun est porté à s’imaginer qu’il produit par lui-même ces facultés. Cependant si l’on se borne d’abord à considérer les qualités communes à l’animal et à l’homme, la comparaison établie entre eux ne permet pas de révoquer en doute que ces qualités ne soient innées. Or, nous trouvons dans les animaux une foulé de penchans communs à l’homme: celui de l’amour mutuel des deux sexes, du soin du père et delà mère pour leurs
petits, de rattachement, des secours réciproques, de la sociabilité' et de l’union conjugale; le penchant à la paix et aux combats; celui de la douceur et de la cruauté'; celui du plaisir que l’on goûte à être Halte'; celui de l’oubli et du souvenir des mauvais traiteinens , etc.; nous ne pouvons donc pas supposer que dans l'homme et dans les animaux ces qualités, entièrement semblables, aient une origine différente.
Admettons que ces qualités soient ennoblies chez l’homme; que le désir animal de multiplier son espèce soit transformé chez l’homme en amour moral; que l’amour des femelles des animaux pour leurs petits devienne, chez les femmes, la vertu aimable qui leur fait prendre soin de leurs enfans; que l’attachement des animaux se change dans l’homme en amitié; leur sensibilité aux caresses, en ambition et en sentiment d’honneur; que du chant du rossignol il résulte chez l’homme l’art de la musique; du nid de l’oiseau et de la cabane du castor, des temples et des palais : nous verrons toujours que l’élévation graduelle de l’organisation donne la mesure de l’élévation de ces facultés, et que l’emploi etla direction de celles-ci acquièrent plus de noblesse à mesure que des facultés plus élevées se joignent aux premières. L’homme ne présente par conséquent en tout ceci que des phénomènes modifiés, et
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c’est faire violence à la raison, que de le placer ïiors de la nature, et de le subordonner à des lois essentiellement differentes de celles auxquelles les facultés primitives , communes aux animaux et à l’homme, sont assujetties.
Si l’homme enfin a des facultés qui le distinguent essentiellement de l’animal, et quiluidonnent le caractère propre de l 'humanité, il offre aussi dans son cerveau, surtout dans les portions supérieures et antérieures, des parties quelesanimaux n’ont point; et la différence des effets se trouve ainsi expliquée par la différence des causes. Tous les anatomistes et tous les physiologistes conviennent que les facultés augmentent chez les animaux, à mesure que leur cerveau devient plus composé et plus parfait. Pourquoi l’homme seul ferait-il exception à cette règle générale ? Si nous voyons dans l’homme un être qui compare des idées et des notions différentes ; qui recherche la cause des phénomènes; qui déduit des conséquences; qui établit des lois et des règles générales; si nous le voyons mesurer les révolutions des mondes, leur durée et leurs intervalles, parcourir toute la surface de l’océan, reconnaître le mérite et le démérite des actions , porter dans son intérieur un juge auquel il est soumis, se dicter des lois pour lui et pour ses semblables ; s’élever enfin jusqu'à reconnaître
lin Dieu et l’adorer: gardons-nous de penser que ces facultés soient l’ouvrage de son invention, ou celui de l'action accidentelle du monde extérieur. Il faudrait croire pour cela que le Créateur aurait abandonné l’homme à lui-méme dans les choses les plus importantes, ou qu’il aurait fait dépendre sa perfectibilité du simple hasard. Non, en cela, comme pour tout le reste. Dieu lui a tracé le cercle dans lequel il doit agir, et il a assuré ses pas. C’est pourquoi, dans tous les temps et chez tous les peuples, l'homme présente les mêmes qualités essentielles, dont il n’aurait pu même concevoir l’idée sans la prédétermination du Créateur.
Partout ce plan de la nature se fait reconnaître à des signes si évidens, qu’il est impossible de le révoquer en doute. « On voit, dit Herder (1), que de la pierre au cristal, du cristal au métal, de celui-ci àla plante, de la plante aux animaux, et de ceux-ci à l’homme, les formes de l’organisation vont toujours en s’élevant; que les facultés et les penchans des êtres augmentent en nombre dans la même proportion, et finissent par se trouver réunis dans l’organisation de l’homme, autant que celle-ci peut les renfermer. » Cette analogie ne suffirait point encore; il est facile de
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reconnaître dans l’homme les organes de ces facultés plus élevées; on peut en démontrer l’existence. Ainsi il est impossible de ne pas admettre que les dispositions fondamentales des propriétés des animaux et de l’homme soient innées, et que l’activité et la manifestation de ces facultés soient prédéterminées par l’organisation.
Exposition et réfutation des différentes opinions sur l’origine des forces instinctives y morales et intellectuelles de l homme et des animaux .
La connaissance anatomique et physiologique du cerveau a été, jusqu’à nos jours, si défectueuse, que l’on ne pouvait établir aucun rapport entre lui et les aptitudes industrielles, les iustincls, les penchans, les sentimens, les talens, ou , en général, entre les facultés morales et intellectuelles de l’homme et des animaux. Il en est résulté que les anatomistes et les physiologistes eux-mêmes ont présenté aux philosophes métaphysiciens, comme autant de faits positifs des phénomènes coutrouvés, dont ces derniers se sont emparés pour accréditer leurs fausses doctrines. Buffon avançait que le cerveau de l'orang-
outang ne différait pas de celui de l’homme; Bichat et Sprengel doutent si les parties supérieures du cerveau, ou les circonvolutions des liéinisphères contribuent en quelque chose aux fonctions morales et intellectuelles; ces deux auteurs et leurs sectateurs vont jusqu’à soutenir qu’on pourrait enlever de grandes portions de ces parties sans que les facultés en souffrissent. On parle encore de cerveaux ossifies et meme pétrifiés ; de cerveaux dont la moitié était réduite en pus ; de crânes dont toute la cavité ne contenait que de l’eau , et l’on ajoute avec pleine confiance que la volonté et l’intellect n’en ont point souffert. Willis ayant trouvé dans un idiot un cerveau cinq fuis plus petit que ne l’est le cerveau d’un homme intelligent , a prétendu, et Sprengel l’a répété d’après lui , que ce cerveau avait les mêmes parties qu’un cerveau humain complet. Des auteurs même qui prétendent avoir fait une étude particulière de l'anatomie comparée, avançaient encore , il n’y a pas long-temps, que le cerveau des animaux mammifères est composé des mêmes parties que le cerveau de l’homme.
Les hypothèses spécieuses enfantées et répandues par les philosophes du premier ordre, sur l’influence que les sens et l’éducation exercent suri origine de nos idées et de nos facultés, ont né-
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cessairement dû contribuer à faciliter l’adoption de ces erreurs , et à détourner les esprits de la véritable origine de nos forces morales et intellectuelles.
Examinons d’abord quelle peut être l’influence des sens sur l’origine des forces morales et intellectuelles, et si Aristote était fondé à dire : Nihilestin mente , quod non olim fuerit in sensu.
Les sens et les sensations reçues par clés impressions extérieures ne sauraient donner naissance a aucune aptitude industrielle , à aucun instinct , ni penchant , ni sentiment , ni talent , à aucune faculté morale ou intellectuelle.
Dans le premier volume de mon grand ouvrage, j’ai traité non-seulement l’anatomie, mais aussi les fonctions des cinq sens. J’ai assigné à chaque sens la sphère d’activité que la nature lui a accordée. J’ai rectifié les nombreuses erreurs que les naturalistes et les physiologistes professent encore et dans leurs ouvrages et dans leurs leçons. J’ai prouvé, contre ceux qui font dériver la perfection des facultés intellectuelles de
l'homme, de la finesse, de la plus grande perfection de ses sens, que les cinq sens sont presque tous plus fins, plus parfaits, dans les diverses espèces d’animaux que dans l’espèce humaine. Je suis entre dans les details de chaque sens.
Quant au goût, par exemple, j’ai prouvé que les oiseaux et les poissons en jouissent aussi bien que les mammifères.
Quant à l’odorat, j’ai fait voir que c’est le premier sens qui donne déjà à l’homme et aux animaux l’idée de distance ; que ce n’est point par le moyen de l’odorat que les animaux retrouvent de loin, et après un long laps de temps, le lieu de leur séjour; que les carnassiers n’ont nullement l’odorat plus fin que les frugivores.
Pour l’ouïe, j’ai démontré qu'on a eu tort jusqu’ici de lui attribuer le talent de la musique, et à la glotte le talent du chant; que ce n’est pas l’ouïe qui donne la capacité du langage, et que par conséquent ce u’est pas à elle que nous sommes redevables des idées et des connaissances que, dans l’état ordinaire de la société , on nous donne par le moyen du langage ; que les langues, quelque imparfaites ou parfaites qu’elles soient , ne sont point une création de l’ouïe , mais de l’organisation cérébrale; que les actes irrésistibles et illégaux de certains sourds-muets ne doi-
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vent pas être imputés au défaut de fouie, mais à l’imbécillité dont ils sont frappés, etc.
J’ai rendu à la vue tous scs droits, dont les physiciens l’avaient privée. J’ai prouvé que l’œil peut seul, sans l’aide d’un autre sens, et sans exercice ou instruction préalable, percevoir nonseulement les impressions de la lumière et des couleurs, mais encore celles des formes, de la grandeur , de la direction , du nombre et de la distance des objets. J'ai établi que l’œil n’est pas l’organe du talent de la peinture, et j’ai saisi cette occasion pour faire voir la grande différence qui existe entre la fonction passive de nos organes, et leur fonction active , et j’ai démontré que l’homme et les animaux ne fixent les objets, ne visent, ne regardent activement que d’un seul œil.
Ce que j’ai rendu à la vue, je l’ai ôté au toucher. Ce sens n’est point, comme le regardent la plupart des auteurs, le seul intermédiaire, le seul directeur , le seul réformateur ou rectificatcur des autres sens , et ses degrés de perfection n’ont aucune influence sur l’intelligence ou sur la perfectibilité de l’homme ou des animaux, etc.
Ainsi je peux renvoyer, pour tous ces objets , mes lecteurs à mon grand ouvrage. Ici je me bornerai à en extraire ce qui concerne les cinq
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sens, sous leur rapport physiologique et pliiloso» pliique.
L’on appelle sens extérieurs les systèmes nerveux qui , outre leur action intérieure , reçoivent, par le moyen d’appareils extérieurs, les impressions du monde extérieur, et produisent dans le cerveau les sensations et les idées de ces impressions.
Par conséquent ces systèmes révèlent à l’étre vivant les objets qui existent hors de lui. Avec chaque sens l’animal découvre un monde nouveau ; ainsi la création s’agrandit ou diminue pour lui , suivant qu’il est doué de sens plus ou moins nombreux et plus ou moins parfaits. Sansles sens les animaux et l’homme resteraient renfermés en eux-mêmes, et toute leur conscience serait bornée àleur vie intérieure. Mais, pourvus de sens, ils entrent en communication avec l’immensité de la nature ; ils s’associent à tous les êtres qui les entourent; une action et une réaction continuelles s’établissent entre les êtres animés et les êtres inanimés.
Qu’est-ce qui pouvait intéresser l’homme plus que ses sens, auxquels il doit tant de sensations et tant de jouissances? Aussi ont-ils toujours été l’objet de ses recherches les plus assidues. Cependant, qui le croirait? non seulement il est resté en arrière dans la connaissance de
leur structure organique intérieure , ainsi que je l’ai prouvé dans la description anatomique, mais encore il n’a pu jusqu’à présent être d’accord avec lui-même sur leurs fonctions particulières, et sur l’influence qu’ils exercent dans le développement de notre esprit. Il règne sur ce point les opinions les plus disparates, les plus vagues et les plus opposées. L’on a, il est vrai, corrigé de temps en temps quelques erreurs, mais aucun auteur n’a encore posé de principes qui, sous les rapports physiques et physiologiques , aient offert un corps de doctrine bien suivi et bien complet.
Tantôt nous ne pouvons, sans le secours des sens, recevoir aucune idée; toutes nos connaissances, toutes les facultés de notre esprit et de notre âme sont l’ouvrage du monde extérieur; tantôt on admet en nous des sensations et des idées ; mais elles ne peuvent être réveillées que par l'intermédiaire des sens. Dans les deux cas , on regarde la perfection des facultés intellectuelles de l’homme, des différentes espèces d’animaux et des individus, comme un résultat de la perfection et de l’harmonie de leur sens; tantôt les sens ne sont que les instrumens , et l’esprit, librement et indépendamment de toute organisation, modifie les impressions qui lui sont transmises; tantôt on admet une source extérieure et intérieure de nos sensations et de nos idées, et on les soumet plus ou moins l’une et
l’autre aux lois de l’organisme. Tout retentit, des plaintes répétées contre l’illusion des sens. Enfin on rejette absolument le témoignage des sens, et tout jugement dont il ost la base j le mqnde extérieur n’est alors que le reflet trompeur de notre intérieur ; le monde sensible est rebuté comme l'objet le moins digne de recherches humaines, et ce n’est que lorsque le philosophe a appris à construire de son moi le monde extérieur , qu’il peut s’élever à des vérités générales , nécessaires et éternelles.
Si cette dernière proposition est vraie , l’on n’a pas besoin de recueillir des faits si nombreux, pour en déduire peu à peu des lois et des principes. En peu de temps, l’essor de notre imagination nous élèvera à un degré plus haut que celui où pourrait nous faire .atteindre , par la voie des méditations et de l’expérience, la vie la plus longue et la plus active. Mais si nous recevons nos idées et toutes nos connaissances uniquement par les sens, alors l’homme et les animaux sont le jouet perpétuel d’objets extérieurs, fortuits et versatiles; la mesure des facultés n’a plus d’autre base que la perfection des sens; et l’éducation, dont le but doit être de faire ce que l’on désire des individus et des nations , n’a plus d’autre secret que de calculer convenablement l’action du dehors sur les sens.
Si les conditions materielles des facultés de l’âme et de l’esprit sont bornées aux seuls organes des sens, c’est une entreprise vaine de vouloir chercher dans le cerveau et dans ses parties les organes de facultés plus élevées. Si l’on cherche sans aucune réserve les principes de toutes les actions des animaux et des hommes dans leur nature intérieure et innée, et si en conséquence on n’a pas assez d’égard à l’influence des objets environnans et des institutions sociales, l’on est en contradiction manifeste avec l’histoire de tous les temps et de tous les individus. Si l’on reconnaît enfin que les sens procurent des matériaux nombreux, que l’esprit travaille par le moyen d’instrumens plus élevés , et si l’on peut établir que l’homme intérieur lui-méme est doué d’une multitude de dispositions , nous devons chercher nos idées et nos connaissances en partie dans les phénomènes du monde extérieur et dans leur emploi raisonné , et en partie dans les lois innées des facultés morales et intellectuelles; ensuivant ces deux voies, nous pourrons trouver les vérités pratiques et générales.
On ne peut donc regarder sous aucun point de vue comme une entreprise oiseuse les efforts du physiologiste qui cherche à déterminer avec précision jusqiéoùles sens étendent leur influence médiate et immédiate sur les fonctions d’unordre
supérieur. Afin de pouvoir déduire des principes plus sûrs et des conséquences plus générales, j’ai exposé, dans mon Traité sur les fonctions des cinq sens , v. i, édit. in-4°- , p* 149? ctc* » ce qui appartient et ce qui n’appartient pas à chaque sens en particulier. En traitant les organes des rapports de l’espace, des rapports des couleurs, des rapports de tons, je prouverai encore une lois que Von a eu tort d’attribuer la faculté de retrouver sa demeure de loin à l’odorat, le talent de la peinture aux yeux , celui de la musique et du langage à l’ouïe. Ainsi je n’en dirai pas davantage ici.
Mais presque tous les philosophes et presque tous les naturalistes ont beaucoup trop exagéré le mérite du sens du toucher pour que je ne croie pas nécessaire de reproduire ici ce que j’en ai dit dans le traité sur les cinq sens.
De la Sensation et du 'Doucher.
Eu traitant ce sujet, je regrette encore d’avoir plus à réfuter et à corriger qu’à établir ; mais le plus sûr moyen d’approcher de la vérité, est d’écarter les erreurs et les préjugés.
Avant de parler du toucher, proprement «lit, je dois dire quelque chose de la sensation en gé~
SUR LES ï O N C T I O K S
uéral. 11 est certain qu’un grand nombre d’opinions erronées sur le toucher , ont pris naissance, et se sont maintenues uniquement parce que l’on n’a pas établi assez exactement la différence qui existe entre l’idée de perception, sensation, et celle de toucher , tact.
La faculté d’éveiller des perceptions ou des sensations eslcommuneà toutlesystème nerveux. Percevoir et sentir sont les phénomènes que l’on observe d’abord et le plus généralement dans tous les êtres doués de la faculté de conscience. Quelqu'allération qui ait lieu dans leur intérieur ou dans leur extérieur , elle devient une sensation aussitôt que l’animal en a la conscience. Goûter, sentir, voir, entendre et toucher, sont des sensations j mais nous ne sentons pas moins la douleur et le plaisir, la démangeaison, le chatouillement, le tiraillement, etc., produits par des causes intérieures; nous sentons la faim, la soif, les besoins naturels; nous sentons la joie et la tristesse, la haine et l’amour , l’humilité et l’orgueil, l’espérance et le désespoir, le désir, l’angoisse, la crainte, la terreur, etc. ; les actes de nos facultés intellectuelles, penser, désirer et vouloir, sont également des sensations.
Tar conséquent sentir, ou percevoir, est une fonction commune à toutes les fonctions partiel! Itères du système nerveux; c’est proprement
D U CERVEAU
et uniquement le sens général sans lequel aucun être ne peut apercevoir son existence ni l’existence des choses extérieures. Ce n’est que dans celte acception qu’on dit avec vérité que l'origine de toutes nos connaissances est dans les sensations. Mais lorsque par sensation on 11’entend que l’impression du monde extérieur sur les sens, ainsi que font la plupart des auteurs, on néglige entièrement l’animal et l’homme intérieurs , et on oublie que le monde extérieur n’est connu qu autant que notre intérieur a la faculté de le percevoir, et qu’au surplus cette faculté est une source abondante de sensations et d’idées nombreuses par lesquelles chaque être conserve son moi et son naturel spécial , bien qu’ils soient tous entourés des mêmes objets. Déjà Prochaska avait rappelé l’attention des physiologistes modernes sur les sensations intérieures ; Tracy , plus récemment , a fait de même. Cabanis aussi avait fait um pas de plus en adoptant des tendances instinctives. La plupart des auteurs sont pourtant restés en arrière sur ce sujet, ainsique le prouveront les remarques suivantes sur le sens du toucher.
J’ai fait voir dans mon traité sur les fonctions des cinq sens, grand ouvrage, 1. 1 , jusqu a quel point les sens doivent produire les idées des choses extérieures; j’ai fait voir jusqu’à quel poiut l’oreille et l’œil donnent une idée exacte de l’es-
pace , de la forme, du nombre, de la figure et de la position du corps; j’ai démontré que l’instruction préalable du toucher ne sert nullement; que l’oeil voit, d’après ses lois propres, les rapports des objets que je viens d’énoncer, et qu’il serait ridicule d’accuser la nature d’avoir créé des sens dont les fondions ne seraient possibles que par le concours d’un autre sens entièrement différent. De cette manière, j’ai déjà beaucoup diminué les prérogatives qu’on attribuait au sens du toucher.
Mais je n’ai pas eucore parlé des opinions qui concernent particulièrement ce sens. La plupart des auteurs le regardent comme le seul intermédiaire, le seul directeur , le seul réformateur des autres sens. Sans lui, disent-ils, il n’y aurait point de monde extérieur; « car comme nos sensations, dit Condillac (i), ne sont pas les qualités mêmes des objets, et qu’au contraire elles ne sont que des modifications de notre âme, ii est aisé de conclure que par conséquent un homme borné à l’odorat n’eut été qu’odeur; borné au goût, saveur; à l’ouïe, bruit ou son; à la vue, lumière et couleur. Alors le plus ^difficile eût été d’imaginer comment nous contractons l’habitude de rapporter au dehors des sensations qui sont en nous. E,n effet il paraît bien étonnant qu’avec
(i) Trailétlcs Sensations. Lomb, 17Û4, Tom.1, p. 1 >9.
des sens qui n’éprouvent rien qu’en eux-mêmes, et qui n’ont aucun moyen pour soupçonner un espace au dehors , on puisse rapporter scs sensations aux objets qui les occasionnent. Comment le sentiment peut-il s'étendre au-delà de l’organe qui l’éprouve et qui le limite? »
« Mais en considérant les propriétés du loucher, on eût reconnu qu’il est capable de découvrir cet espace et d’apprendre aux autres sens à rapporter leurs sensations aux corps qui y sont répandus. »
« Les sensations du toucher, ditDégérando (1), méritent delà part du philosophe une attention particulière. Elles sontles premières qui affectent l’individu, et si, avant d’avoir recules instructions du toucher, l’individu entendait un ton, ou se trouvait affecté par une odeur, il n’apercevrait autre chose que l’impression qui en résulte ; il ne penserait point encore ni à la rapporter à une occasion étrangère , ni même à la regarder comme une modification de son moi, quoiqu’on disent quelques philosophes. Car d’abord il n’y a rien dans ces sensations qui soit propre à avertir de l’existence d’un objet étranger à lui-même,* et tant qu’il 11e connaît encore rien d’étranger à son moi , comment remarquerait-il son moi? »
(1) Des signes ou de l’art de penser. Tom. I , p. 12.
« Un homme , dit Dumas (i) avec Lecat, privé de tact, n’aurait point de sensation qu’il ne crût être renfermée dans son propre corps, et il serait incapable de distinguer absolument rien de ce qui contribuerait à les lui procurer. Mais avec la faculté de toucher , il peut mettre les objets à leur place, déterminer l'étendue de celle qu’il occupe, connaître la distance qui les sépare de chacun. »
Si le toucher nous fait connaître le monde exlérieur mieux que les autres sens, par cette seule raison qu’il trouve des bornes et de la résistance à son action, je demanderai si l’œil ne rencontre pas aussi des bornes et de la résistance, etc.? Si l’on veut jouer avec des arguties métaphysiques sur l'existence et la non-existence des objets extérieurs, alors le toucher, la résistance, la répulsion ne nous instruiront pas mieux que toute autre sensation; car de même que toutes les autres sensations ont leur siège uniquement dans lecerveau, de même aussi la sensation du toucher, de la résistance, de la répulsion, n’a son siège que dans le cerveau. Personne n’a encore placé ccs sensations dans les objets extérieurs; par conséquent la prétendue illusion peut aussi bien avoir lieu dans le toucher que dans tout autre sens. On
(») Principes de physiologie* 'fora. III, p- 4^4-
DU CERVEAU. QI
doit donc admettre avec Locke (i), que « les idées qui viennent à l’esprit par plus d’un sens, sont celles de l’étendue ou de l’espace, delà ligure, du mouvement et du repos ; » et je conclus avec Tracy (2), que « les sensations tactiles n’ont par elles-mêmes aucune prérogative essentielle à leur nature qui les distingue de toutes les autres. Qu’un corps affecte les nerfs cachés sous la peau de ma main, ou qu’il produise certains ébranlemens sur ceux répandus dans les membranes de mon palais, de mon nez , de mon œil ou de mon oreille, c’est une pure impression que je reçois, c’est unesimple affection que j’éprouve; et l’on ne voit point de raison de croire que l’une soit plus instructive que l’autre, que l’une soit plus propre que l’autre à me faire porter le jugement qu’elle me vient d’un être étranger à moi. Pourquoi le simple sentiment d’une piqûre, d’une brûlure, d’un chatouillement , d’une pression quelconque me donnerait il plus de connaissance de la cause, que celui d'une couleur, ou d’un son , ou d’une douleur interne ? Il n’y a nul motif de le penser. »
Si les philosophes qui, avec Condillac, ont réduit l’homme à l’état d’une statue, eussent eu
(i)Sur l’enLendemcnl humain. Tom. 1 , p. 194. ('2) Idco.’ogic , Partie I, p. 1 14.
la prudence de former celte statue d’après le modèle de l’homme, et de la faire agir d’après lui, ils eussent présente des principes tout différent sur les fonctions et sur l’influence des sens. Je pourrais, par exemple, leur faire observer que l’homme et les animaux ont coutume de transposer dans le monde extérieur tout ce qui se passe d’extraordinaire dans leur intérieur, et de le considérer comme un accident du monde extérieur. Un coup sur l’œil nous fait voir des flammes au dehors de nous; l’affluence du sang vers l’oreille, nous fait entendre le son des cloches ; le malade veut qu’on lui retire la mouche qu’il a devant les yeux, la mauvaise odeur quiincommode son odorat, et le cadavre glacé qui est à ses colés ; en songe nous mangeons les mets les plus délicats; nous nous promenons dans des jardins délicieux; nous nous baignons dans l’eau chaude ; nous volons en l’air; l’homme peureux est dans les mains des voleurs; le joueur tire son bonheur de la roue de fortune; la tendre mère se précipite dans les flammes pour sauver son enfant. L’illusion des sens n’a-t-elle pas inventé les apparitions, les visions j les esprits et les sorciers ? L’homme aliéné entend les chœurs célestes; il a peur du diable qui le poursuit à pas précipités; il combat des légions entières, meurt cent fois sur la roue pour des crimes imaginai-
pu CERVEAU.. g3
res cherche sa (etc sur le tronc d’un autre individu, et éloigne soigneusement tout ce qui s’approche de lui, afin de ne pas endommager son nez long do plusieurs aunes qu’il est obligé do traîner à terre. Ne devrait-on pas induire de tous ces phénomènes, que la nature de l’homme est plutôt portée à se répandre dans un monde extérieur de sa propre création, qu’à transporter et concentrer en soi le véritable monde extérieur, et , de cette manière , excuser en quelque sorte les rêveries des idéalistes.
Les philosophes 11e s'en sont pas tenus à attribuer exclusivement au toucher la connaissance du monde extérieur.
Condillac dérive du toucher, de même que de tout autre sens, l’attention , la mémoire , le jugement et l’imagination. Il en fait en outre le correcteur des autres sens , la source de la curiosité et des idées abstraites, de tous les désirs et de toutes les passions. Mais il a inventé un roman si fabuleux sur la peine et le plaisir, qu’il présente comme les seuls mobiles de toutes les actions de l’homme , que je ne puis entreprendre la lâche fastidieuse de le rectifier.
Ackermann (1) pense que le toucher représente les impressions par des séries plus dis—
(1) Béant wortung de Ackerm. Widerlelung der Geliirn - und Schedellehre. §. 117.
f)4 SÜR LES fonctions
tinctes; il le regarde aussi comme le correcteur des autres sens. Suivant lui, la main non développée des animaux est cachée dans les ongles ou dans les sabots des pattes de devant; c’est pourquoi ils manquent du sens le plus lent, à la vérité, mais aussi le plus sur.
BufFon (i) dit : « C’est par le toucher seul que nous pouvons acquérir des connaissances complètes et réelles; c’est ce sens qui rectilie tous les autres sens dont les effets ne seraient que des illusions et ne produiraient que des erreurs dans notre esprit, si le toucher ne nous apprenait à juger. »
Ce naturaliste est tellement prévenu en faveur des avantages qui résultent du toucher, qu’en parlant de l’usage d’emmailloter les bras des enfans, il s’exprime ainsi (2) : « Un homme 11’a peut-être beaucoup plus d’esprit qu’un autre que pour avoir fait, dès sa première enfance, un plus grand et un plus prompt usage de ce sens; et l’on ferait bien de laisser à l'enfant le libre usage de ses mains dès le moment de sa naissance. » « Les animaux, dit-il ailleurs (3), qui ont des mains, paraissent être les plus spirituels; lessin-
(i) Histoire naturelle , 5e. édit. , t. \ I , p. 8ÿ. (ji) L. c. p. 86.
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ges font îles choses si semblables aux actions mécaniques des hommes, qu’il semble qu’elles aient pour cause la meme suite de sensations corporelles. Tous les autres animaux qui sont privés de cet organe ne peuvent avoir aucune connaissance assez distincte de la forme des choses.... On peut aussi conjecturer que les animaux qui, comme les sèches, les polypes et d’autres insectes , ont un grand nombre de bras ou de pattes qu’ils peuvent réunir et joindre, et avec lesquels ils peuvent saisir par dilférens endroits les corps étrangers; que ces animaux, dis-je, ont de l’avantage sur les autres, et qu’ils connaissent et choisissent beaucoup mieux les choses qui leur conviennent, et que si la main était divisée en une infinité de parties toutes également sensibles et flexibles, un pareil organe serait une espèce de géométrie universelle. »
« Un organe unique, dit Bonnet, Palingénésie , p. 129, peut avoir été construit avec un tel art , qu’il suffit seul à donner à l’animal un grand nombre d’idées, à les diversifier beaucoup, et à les associer fortement entr’elles. Il les associera meme avec d’autant plus de force et d’avantage, que les fibres qui en seront le siège se trouveront unies plus étroitement dans un organe unique. » « La trompe de l’éléphant en est un bel exemple, et qui éclaircira admirablement ma peu-
.sc'o. C’est à ce seul instrument que ce noble animal doit sa supériorité sur tous les autres animaux; c’est par lui qu’il semble tenir le milieu entre l’homme et la brute. Quel pinceau pouvait mieux que celui du peintre de la nature exprimer toutes les 'merveilles qu’opère cette sorte d’organe universel ! »
« Cette trompe , dit-il (1), composée de membranes, de nerfs et de muscles, est en meme temps un membre capable de mouvement, et un organe de sentiment. L’Eléphant peut la raccourcir, l’allonger, la courber et la tourner en tous sens. L’extrémité est terminée par un rebord en forme de doigt; c’est par le moyen de cette espèce de doigt que l’éléphant fait tout ce que nous faisons avec les doigts; il ramasse à terre les plus petites pièces de monnaie; il cueille les herbes et les fleurs , en les choisissant une à une ; il dénoue les cordes, ouvre et ferme les portes en tournant les clés et poussant les verroux ; il apprend à tracer des caractères réguliers avec un instrument aussi petit qu’une plume. »
« . . . . Au milieu du rebord en manière de doigt, est une concavité au fond de laquelle se
(1) M. de Buffon. Histoire naturelle, t.XI, p. et suiv. de l’édit, in-/,/’.
trouvent les conduits communs de l’odorat et de la respiration. L’éléphant a donc le nez dans les mains, et il est le maître de joindre la puissance de ses poumons à l’action de ses doigts, et d’attirer par une forte succion les liquides, ou d’enlever des corps solides très pesans, en appliquant à leur surface le rebord de sa trompe , et faisant un vide au dedans par aspiration. »
« La délicatesse du toucher, la finesse de l’odorat, la facilité du mouvement et la puissance delà succion se trouvent donc à l’extrémité du nez de l’éléphant. De tous les instrumens dont la nature a si libéralement muni ses productions chéries , la trompe est peut-être le plus complet et le plus admirable ; c’est non-seulement un instrument organique, mais un triple sens, dont les fonctions réunies et combinées sont en même temps la cause et produisent les effets de cette intelligence et de ces facultés, qui distinguent l’éléphant et l’élèvent au-dessus de tous les animaux. Il est moins sujet qu’aucun autre aux erreurs du sens de la vue, parce qu’il les rectifie promptement par le sens du toucher, et que, se servant de sa trompe comme d’un long bras pour toucher les corps au loin, il prend , comme nous, des idées réelles de la distance par ce moyen , etc. »
L’éloquent historien de l’éléphant réunit on-
suite sous un seul point de vue les divers services que ce grand animal retire de sa trompe. « Le toucher, continue-t-il, est celui de tous les sens qui est le plus relatif à la connaissance ; la délicatesse du toucher donne l’idée de la substance des corps ; la flexibilité dans les parties de cet organe donne l’idée de leur forme extérieure ; la puissance de succion celle de leur pesanteur; l’odorat, celle de leurs qualités, et la longueur du bras ou de la trompe celle de leur distance : ainsi , par un seul et meme membre, et pour ainsi dire , par un acte unique ou simultané, l’éléphant sent , aperçoit et juge plusieurs choses à-la-fois; or une sensation multiple équivaut en quelque sorte à la réflexion: donc, quoique cet animal soit, ainsi que tous les autres, privé de la puissance de réfléchir, comme ses sensations se trouvent combinées dans l’organe même , qu’elles sont contemporaines et pour ainsi dire indivises les unes avec les autres, il n’est pas étonnant qu’il ait de lui-même des espèces d’idées , et qu’il acquière en peu de temps celles qu’on veut lui transmettre. »
Cuvier (i) pense aussi que « le toucher sert à vérifier et à compléter les impressions, surtout celles de la vue; et comme c’est, dit-il (2),
Dü CERVEAU.
Je plus important de tous les sens, ses degrés de perfection ont une influence prodigieuse sur la nature des divers animaux. »
Herder (i) prétend que le toucher nous a donné les commodités de la vie, les inventions, les arts, et qu’il contribue, peut-être plus que nous ne pensons, à la nature de nos idées.
Selon Riclierand (2) , « la perfection de l’organe du toucher assure aux éléphans et aux castors un degré d’intelligence qui n’est départi à nul autre quadrupède, et devient peut-être le principe de leur sociabilité.... Si les oiseaux, malgré la prodigieuse activité de leur vie nutritive, ont néanmoins une intelligence si bornée, sont si peu susceptibles d’un attachement durable et se montrent si rebelles à l’éducation, n’en trouve-t-on pas la rausc dans l’imperfection de leur toucher? »
Suivant Vicq-d’Azyr et plusieurs professeurs actuellement existans, la différence entre les facultés intellectuelles de l’homme et du singe s’explique par la différence de leurs mains, « parce que la main du singe n’a ni extenseur ni fléchisseur -, puis qu’en outre le pouce est plus
( 1 ) L. c. Tome II , p. j 3 1 .
(a) Phys. T. II, t». 87.
ÎÛO
court et ne peut être oppose aussi aisément aux autres doigts. »
C’est ainsi que, grâce à la crédulité et à la tendance à l’imitation , l’ancienne doctrine d’Anaxagoras (i)qui enseignait que la main était la cause de la raison humaine, s’est propagée sans altération jusqu’à notre siècle qui se prétend si éclairé. Pourquoi donc, ô philosophes, n’avezvous pas encore dressé un temple à votre idole? Où s/eraient les jouissances et la sagesse de votre vie sans les mains d’un Homère, d’un Solon, d’un Euclide, d’un Raphaël, etc.? Que seraient vos bibliothèques sans les mains des copistes et des compilateurs ? Tout ce qu’il y a de merveilleux dans l’histoire des animaux, c’est à leurs trompes, à leurs queues, à leurs antennes que vous en êtes redevables. Il ne vous reste plus qu’à placer leurs âmes à l’extrémité de toutes ces mains, de ces trompes, de ces queues, et à les faire agir d’après les instructions de Lecat, de Buffon, de Condillac, etc..,* alors vous aurez établi le principe de la sagesse des animaux et des hommes, et vous aurez raison de soutenir que chercher d’autres organes ou une physiologie du cerveau, ne peut être que l’amusement futile d’hommes oisifs, qu’un dessein peu philosoplii-
(i) De usu part. Lir. 1, p. 3t>7*
qUe (i) , etunesorledevesanie scientifique qu'on u’a point encore renvoyée aux petites maisons (2).
Mais revenons à des considérations sérieuses pour déterminer les services réels du toucher.
L’on peut, si l’on y fait attention, exercer plus ou moins le sens du toucher avec toutes les parties du corps. Cependant cette faculté est plus parfaite dans la main, parce que les doigts sont autant d’instrumens séparés, souples et mobiles ; mais on ne peut pas avancer qu’ils soient doués du tact le plus délicat. Les pieds, les orteils, la langue, les lèvres surtout, par exemple chez le cheval, servent aussi à tâter chez plusieurs animaux. La queue d’un grand nombre de singes, du castor, du fourmiliier, etc., la trompe de l’éléphant, le groin du cochon et de la taupe, le bec des oiseaux, les antennes des insectes, les barbillons des poissons, les moustaches des mammifères, leur servent au meme usage. Au moyen de ces instrumens, les hommes et les animaux peuvent donc acquérir des idées plus ou moins distinctes delà distance, de la forme, delà grandeur, du repos ou du mouvement, de la solidité, de la chaleur et du froid, de l’hu-
(1) Dumas , 1. c. Tome IV, p. 81 .
(2) Pinel, sur l’aliénation mentale, p. i3a.
midité et de la siccilé, de la pesanteur et de la résistance des objets.
Mais les idées acquises par le moyen du loucher sont-elles suffisantes par elles-mêmes pour établir un meilleur ordre dans la pensée ? Peuvent-elles rectifier les erreurs de l’esprit, donner naissance à l’industrie, aux arts et aux inventions? Le degré de perfection de la nature des animaux est-il une suite d’un toucher plus délicat? Nos facultés intellectuelles ou celles des animaux sont-elles d’autant plus nombreuses que les organes du toucher sont plus nombreux et plus fins? Un toucher plus parfait donne-t-il des connaissances pins précises et plus étendues? et les animaux choisissent-ils les choses propres à leur conservation avec d’autant plus de sûreté, que leurs organes du toucher sont plus souples? Le toucher peut-il produire l’attention, la mémoire, le jugement, l’imagination, les idées abstraites, la curiosité, l’envie de s’instruire, les désirs et les passions? Peut-on le regarder comme l’origine première de toutes ces facultés? ou doiton plutôt le considérer comme un instrument, comme un moyen qui a été créé pour le service de facultés d’un ordre supérieur, et mis en relation réciproque avec eiles ?
Par une conséquence naturelle des opinions des divers écrivains que j’ai ci les plus haut, ne
io3
serait-on pas tente de croire que les polypes, qui, suivant l’expression de quelques naturalistes, palpent la lumière, doivent avoir les connaissances les plus précises et les plus étendues? Leurs organes du toucher si nombreux et si llexibles, ne doivent-ils pas nous faire espérer que nous reconnaîtrons un jour leurs découvertes géométriques? L’écrevisse, le papillon, le capricorne, qui ont des antennes si compliquées, estce par une modestie philosophique qu’ils nous cachent leur sagesse? Il est fâcheux que la plupart des insectes exercent leurs facultés à l’époque où ils sont imparfaits, et où leurs antennes ne sont pas encore développées; et que ceux qui font usage de leurs facultés dans leur état de développement complet, tels que les abeilles, les guêpes, le cèdent aux premiers pour la beauté de leurs antennes. Est-il vrai que plus les animaux ont les organes du loucher parfaits, plus ils peuvent pourvoir avec sûreté à la conservation de leur existence? Pourquoi les naturalistes ne s’emparent-ils pas de cette observation si lumineuse pour expliquer l’extinction de plusieurs espèces d’animaux du monde primitif? Nous sommes probablement redevables de l’existence des huîtres, des poissons et des chevaux actuels, au soin qu’a pris la nature dans le monde présent de changer sa marche en imposant à l’ensemble
du règne animal la condition de consulter l’odorat dans le choix des alimens. Si la queue du castor et la trompe de l'éléphant sont la cause de leur sociabilité et de leur disposition à se laisser apprivoiser, si le toucher imparfait des oiseaux est la cause de leur inaptitude à recevoir de l’éducation et de leur manque d’attacheuicnt, on peut douter que les chiens , les brebis, les poules et les oies soient des animaux privés et sociables; on peut douter aussi que le bouvreuil cl le merle, le perroquet et le corbeau puissent apprendre les uns à chanter, les antres à parler; et il faudra meme oublier la merveilleuse construction des nids des oiseaux. Si la marche de la pensée est tellement mécanique, que ce soit le toucher qui range les idées dans un meilleur ordre, parce qu’il agit lentement, séparément et successivement sur les objets , ce serait à la vue qui dans un coup- d’œil contemple l’univers, qu’il faudrait attribuer l’avantage de donner les idées les plus promptes, les plus générales et les plus étendues. Si le toucher possède la faculté admirable de corriger les erreurs de l’esprit, qu’on nous montre une erreur morale ou physique dont letouclier d’un animal ou d’un homme nous ait délivrés. Que le maniaque qui croit sans cesse entendre chuchoter à ses oreilles des voix étrangères, et qui est continuellement tourmen*
DU CERVEAU. I05
té par des insectes imaginaires , se consume perpétuellement en efforts inutiles pour saisir le bavard insupportable et l’insecte incommode; que dans son délire amoureux il ait mille fois trouvé qu’il n'embrassait rien, les voix n’en continuent pas moins à chuchoter , les insectes à le tracasser , et il embrasse encore mille fois le fantôme de son imagination ardente. Si c’est aux mains qu’est due l’origine des inventions , des arts , pourquoi les idiots et les imbéciles n’inventent-ils rien? Pourquoi le peintre laisse-t-il tomber le pinceau, le sculpteur le ciseau, et l’architecte le compas, aussitôt que leur esprit est dérangé? Comment au contraire se fait-il que des hommes nés sans mains et sans pieds ont des idées très justes des distances, des formes , etc. , et que d’autres individus qui ont les mains entièrement estropiées, exécutent avec leurs moignons des choses surprenantes ? Pourquoi les artistes n’ontils pas jusqu’à présent trouvé le secret de juger le talent de leurs élèves d’après la conformation des mains ?
Quoiqu’il soit vrai que quelques muscles de la main manquent aux singes , ils peuvent pourtant tenir les plus petits objets entre le pouce et l’index; ils arrachent les cheveux les plus fins, ils saisissent et p ortent delà meme m anière qu e les ho mmes; ils dénouent les nœuds les plus entortillés,
ro G SUR LES FONCTIONS
en se servant comme l’homme, de leurs doigts et de leurs dents ; ils emploient meme leurs pieds de derrière à tous ces usages ; et cependant ontils jamais invente un outil ou un art quelconque? II ne leur manque pas nonplus qu’au chien et au chat l’adresse de porter ; pourquoi donc ces animaux , maigre’ tant de facultés , n’onl-ils jamais pu parvenir à l’idée de porter du bois au feu, lors meme qu’ils grelottent de froid?
Tout ce que nous venons d’alléguer prouve que l’homme et l’animal ne font point ce qu’ils exécutent par le moyen du loucher , parce qu’ils ont ce sens plus ou moins parfait; mais qu’il est de toute nécessité d’admettre que les organes extérieurs, que les sens sont calculés d’après les facultés intérieures. N’existerait-il pas une contradiction perpétuelle entre les penchans, les facultés et les organes extérieurs; et les facultés intérieures ne seraient-elles pas rendues inutiles par l’impuissance des organes extérieurs, si ces organes n’étaient pas propres à exécuter ce que leur commandent les organes intérieurs? Donnez au tigre altéré de sang les pieds et les dents de îa brebis, et donnez à la brebis les griffes et les dents meurtrières du tigre, à l’instant , par cet arrangement contradictoire des appareils , vous détruisez l’existence de ces deux animaux.
Le degré d’adresse , d’industrie et d’intclli-
gence dont est doué un animal , n’a donc pas pour principe sa trompe ou sa queue qui lui tient lieu de truelle; l’homme n’invente pas parce qu’il a des mains; mais l’animal et l’homme ont ces organes parce que leur organisation intérieure est douée de facultés qui sont en rapport avec ces organes. Certains organes peuvent etre indispensables pour exécuter certaines choses ; cependant on ne peut pas leur attribuer la pensée qui fait construire un nid ou une hutte, ou inventer l’imprimerie ou la tisseranderie.
Il est d’autant plus étonnant que cette erreur d’Anaxagoras ait été conservée jusqu'à ce moment, que déjà Galien l’avait victorieusement réfutée.
« Le corps , dit-il , est l’organe de l’âme, par conséquent tous les membres sont utiles. C’est pourquoi les membres sont différens, puisque les âmes elles-mêmes sont de nature différente. Le lion courageux et audacieux a des griffes et des dents fortes, le taureau est muni de cornes , le verrat de défenses. Les animaux timides , tels que le cerf et le lièvre sont organisés pour se soustraire au danger par une prompte fuite. L’homme étant doué de quelque chose de divin, de l’intelligence, a reçu delà nature pour toutes armes et défenses, les mains. Ces instrumens lui servent à tous les arts, dans la guerre
ïo8 SUR LES FONCTIONS
et dans la paix. Il n’a besoin ni de cornes ni de défenses; par le moyen de ses mains, lil se procure des souliers, la cuirasse, la lance, les flèches ; il construit des murs et des maisons, il tisse des vêtemens et des filets, et s’empare de celte manière non-seulement des animaux qui habitent la terre, mais aussi de ceux qui planent dans les airs et qui voguent dans les mers. Avec les mains il écrit des lois, érige des temples et des statues, construit des vaisseaux, fait des flûtes, des lyres , des couteaux, des pinces, et toutes sortes d’instrumens nécessaires aux arts. C’est par elles qu’il transmet ses méditations à la postérité, comme encore dans ce moment-ci il peut converser avec Platon, Aristote et Hippocrate. Les mains convenaient donc le mieux à l’homme comme à un être intelligent; car il n’est pas l’animal le plus intelligent, paree qu’il a des mains, comme le soutient Anaxagoras, mais il est pourvu de mains par la raison qu’il est l’animal le plus intelligent', comme Aristote l’avait déjà avancé avec raison. Ce ne sont pas les mains qui ont enseigné les arts à 1 homme, c’est son entendement. Les mains ne sont que des instrumens pour les arts: de même que ce n est pas la lyre qui instruit le musicien, ni les pinces qui font le forgeron, mais que tous les deux ne sont artistes que par le secours de leur intelligence,
DU CERVEAU. J OC
quoique, sans ccs instrumens, ils ne pourraient pas exercer leur art, de même chaque âme possède, en vertu de sa nature particulière, certaines facultés, quoiqu'elle ne puisse pas les manifester sans certains instrumens. C’est surtout en observant les jeunes animaux, qu’on peut se convaincre que ce ne sont pas les instrumens extérieurs qui inspirent à l’animal la timidité, la bravoure ou la sagesse; car les jeunes animaux s’efforcent déjà d’exercer leurs facultés innées, avant que les instrumens extérieurs soient parvenus à leur perfection. Souvent j’ai vu un jeune taureau donner du front contre les objets avant que les cornes ne lui aient poussé, un poulain ruer avec des pieds encore faibles, un marcassin sans défenses soutenir le combat à coups de mâchoire. Chaque animal a le sentiment intérieur de ses facultés, et connaît l’emploi de ses instrumens, indépendamment de toute instruction. S’il en était autrement, pourquoi le marcassin ne mordrait-il pas avec les dents qu’il a déjà, et se servirait-il plutôt des défenses qu’il n’a pas encore ? Que l’on fasse couver trois œufs difïerens, l’un d’un aigle, l’autre d’une canne, le troisième d’un serpent , et l’on verra que l’aigle et le canneton essaieront de voler avant qu’ils n’aient des plumes; le petit serpent, au contraire, se roulera en spirale, et quelque impotent qu’il soit en-
core , il fera des efforts pour ramper. Si on les élève dans une maison, et qu’on les porte en plein champ , l’aigle prendra son élan dans le haut des airs, le canard volera vers l’eau, et le serpent se cachera sous l’herbe. L’aigle, comme je pense , ne manquera pas de chasser, le canard de nager, et le serpent de rechercher les trous dans la terre ; tous, comme je conclus, sans avoir été instruits par aucun maître. »
Nous voyons aussi par-là qu’une similitude d’industrie existe chez plusieurs animaux, quoique leurs organes soient entièrement différens, ou que des facultés intérieures semblables obtiennent un meme résultat par des organes extérieurs absolument dissemblables. La trompe est pour l’éléphant ce qu’est la main pour l’homme et pour le singe; l’hirondelle attache son nid et la grive cimente l’intérieur du sien avec de l’argile détrempée par le moyen de leur bec, comme le castor en enduit son habitation par le moyen de sa queue; l’écureuil et le roitelet, la grive de marais et la souris de roseau construisent leur nid d’une manière presque semblable. L’aigle tient sa proie entre ses serres, comme le chien tient un os entre ses pattes; quelque différence qui existe entre les mains du singe cl les pieds du perroquetet du rcmiz rus pendulinus , mésange de Pologne), tous les
pu CERVEAU.
trois se servent de ces parties pour tenir en l’air leur nourriture de la même manière; le cochon fouille la terre avec son groin, le chien la gratte, et le cerf la frappe avec ses pieds pour déterrer les truffes.
De même aussi des phénomènes entièrement différens résultent d’organes extérieurs semblables. De combien de manières diverses et avec quelle variété de toiles les différentes espèces d’araignées n’attrapent - elles pas leur proie ? Quelle diversité de structure dans les nids des oiseaux? Ceux même qui en construisent de semblables, et qui appartiennent au même genre, combien ne diffèrent-ils pas dans leur manière de vivre, par leur séjour habituel, par leur nourriture, par leur chant et autres particularités distinctives? La grosse mésange {paru s major ) , par exemple, fait son nid dans le creux des arbres; la mésange à longue queue (parus caudatus ) dans les bifurcations et entre l’écorce et le tronc; la mésange barbue ( parus barbatusj dans les roseaux, et le remiz suspend à une branche mince son nid remarquable par l’art et la délicatesse ; tandis que le coucou, quoique muni d’un bec et de pieds comme les autres oiseaux, n’en construit aucun.
iNous délions ceux qui prétendent que les organes extérieurs engendrent les facultés iule-
rieures, de deviner une faculté quelconque d’après la forme de ces organes. Qu’est-ce qui peut vous faire conclure que le fourmi-lion creusera dans le sable un cône renversé pour y faire tomber les fourmis ? Qu’est-ce qui vous révèle la raison pour laquelle le lièvre a son gîte au milieu des champs , tandis que le lapin creuse des terriers ! A quoi voyez-vous que la corneille doit vivre en société, tandis que la pie vit par couples isolés ? Comment distinguez-vous le naturel farouche du coucou et du chamois, de la facilité qu’ont de s’apprivoiser le pigeon et la chèvre? .N’auriez-vous pas plutôt prêté le talent de bâtir aux mains du singe curieux, qu’aux pieds faibles et palmés du castor? Ne ferez - vous pas plutôt voyager vers le midi le frêle roitelet que le vautour? Comment reconnaissez-vous que le hamster doit ramasser des fruits pour l’hiver, et que l’outarde, la grue, doivent poser des sentinelles , etc.?
Ainsi j’ai démontré que ce n’est pas au toucher seul qu’il appartient de nous faire connaître un monde au*deiiors de nous; que les sensations ont lieu non-seulement parle moyeu des sens extérieurs , mais aussi dans l’intérieur de l’organisme; qu’on ne peut pas appeler le toucher le correcteur des autres sens; que les mains, lorsqu’il n’existe point de facilité d’un
ordre supérieur, ne peuvent inventer ni les nrts ni les outils; que tout le service du loucher se borne à procurer des idées de la distance, de rétendue, de la ferme, du repos, du mouvement, de l’humidité et de la siccilé, et du degré de solidité des objets; que du reste il doit élre regardé comme l’instrument de facultés supérieures; que ces facultés supérieures, telles que les inclinations, les penchans, les di'IFérens modes d’industrie, et les facultés, ne peuvent nullement élre déterminées , devinées ou expliquées par les organes du toucher. On est donc obligé de chercher d’autres conditions organiques comme causes de toutes les facultés qu’on ne peut pas dériver de ce sens.
On allègue pour cause des nombreux avantages du toucher, « qu’il suppose une réflexion dans l’animal qui l’exerce, au lieu que les autres n’en exigent aucune. » « La lumière, dit-on, les sons viennent frapper leurs organes respectifs, sans que l’animal s’y attende, tandis qu’il ne touche rien sans quelque préliminaire des fonctions intellectuelles. » (i)
Mais cette opinion qui n’embrasse qu’un côté des objets, fait abstraction des fonctions actives des autres sens; et comme elle exclut en meme
(i) Bichat, anatomie générale , Tomel,p. 117.
I ! 4- SÜR LES fonctions
temps le loucher et le choc involontaires , par conséquent la fonction passive du toucher, elle ne mérite pas d’étre plus amplement réfutée.
On peut ranger dans la même catégorie l’opinion absolument contraire de Dumas (i), qui dit : « Que les impressions du toucher ne laissent point après elles de traces aussi nettes , aussi vives, et dont la mémoire puisse rappeler aussi facilement l’image. »
C’est à quoi peuvent répondre ceux qui sont dans la triste nécessité de se dédommager par les seuls plaisirs de l’imagination, des jouissances qu’ils ont eues précédemment par le sens du toucher.
Des fonctions des sens en général.
Les impressions, soit qu’elles viennent du monde extérieur parles sens, ou de l’intérieur par les organes généraux de la sensation, doivent donc être considérées comme des conditions indispensables sans lesquelles aucune perception et aucune pensée ne peuvent avoir lieu. Mais aucune impression du dehors, et aucune irritation
(i) L.c. Tome 111, p. 435.
de l’intérieur ne peuvent devenir une sensation ou une ide'e sans le concours du cerveau. La faculté de percevoir les impressions, de retenir, de comparer les idées et d’en faire l’application , n’est nullement en proportion avec les sens dans l’homme ni dans les animaux , comme le prouvent les idiots et les imbéciles. A.insi, quand meme on eût pu démontrer que l’homme est de tous les animaux celui qui a les sens les plus parfaits , on n’eût pas encore expliqué par-là pourquoi il les surpasse tous en facultés intellectuelles. Aussi Condillac (i) a-t-il été obligé de dire, que « les sens ne suffisent point pour connaître les objets de la nature : car les memes sens nous sont communs à tous , et cependant nous navons pas tous les memes connaissances. »
L’auteur du traité des sens a donc tort de dire (2) : « Tous les sens ont de meme enfanté des arts pour se satisfaire, ou se perfectionner ( ou se garantir des impressions fâcheuses. Quels arts n’a pas produits le sens du toucher? Ces habits, ces palais, ces voitures commodes sont les enfans de sa délicatesse. » Nous lui opposerons une observation beaucoup plus judicieuse
(1) OEuvres compl.T. III, p. G,
(2) Lecat , p. 3g.
d’IIclvétius. « L’expérience, dit-il (i), ne démontre point que l’esprit soit toujours en nous proportionné à la finesse plus ou moins grande de ces memes sens. Les femmes, par exemple, dont la peau plus délicate que celle des hommes, leur donne plus de finesse dans le sens du toucher, n’ont pas plus d’esprit qu’un Voltaire , etc. Homère et Milton furent aveugles de bonne heure; cependant quelle imagination plus forte et plus brillante! Parmi ceux dont le sens de l’ouïe est le plus fin, en est-il de supérieurs aux S. Lambert, aux Saurin, aux INivernois, etc. Ceux dont le sens du goût et de l’odorat sont les plus exquis , ont-ils plus de génie que Diderot, Rousseau, Marmontel, Duclos, etc ? De quelque manière qu’on interroge l’expérience, elle répond toujours que la plus ou moins grande supériorité des esprità est indépendante de la plus ou moins grande perfection des organes des sens. »
Pour prouver encore plus amplement que toutes nos idées viennent des sens, on dit avec Locke (2) , que les expressions mêmes pour les fonctions particulières de l’entendement sont
(1) De l’homme, de ses facultés intellectuelles, cl de son éducation. Lond. 1786. T. I, p. 1 85.
(2) L. c. Tom. 111, p. 40.
empruntées tics objets matériels. « Les mots imaginer, comprendre, s'attacher, concevoir, instiller, dégoûter, troubler, tranquillité, etc. , sont tous empruntés des opérations des choses sensibles, et appliqués à certains modes de penser ; » et on prétend avec lui que dans toutes les langues les mots qu’on emploie pour signifier des choses qui ne tombent pas sous les sens, ont tiré leur première origine d’idées sensibles. C’est pourquoi l’on répète sans cesse l’adage d’Aristote, que rien n arrive a V entendement qui n ait d'abord, passé par les sens.
Je suis moi -même persuadé que beaucoup d’expressions qui servent à désignor des actes intérieurs sont empruntées du monde extérieur. Mais si l’on établit une comparaison entre deux sensations, s’ensuit-il que les impressions extérieures produisent les sensations intérieures semblables? 11 nous semble plutôt que , dans un grand nombre de cas , il est difficile de décider si une certaine expression a d’abord été inventée pour une sensation intérieure ou pour une impression extérieure j car l’homme vit d'aussi bonne heure avec lui-même qu’avec le monde extérieur , et il acquiert des sensations et des idées du dedans et du dehors en même temps. Il fallait désigner le mouvement et le repos des yeux, de la langue, aussi bien que le mouve-
nient et le repos d’un animal; le cœur bat de même qu’un marteau; une pierre n’oppresse pas plus qu’un aliment lourd non digéré ne pèse dans l’estomac; les senti mens douloureux de malaise, de picotement, de tiraillement, de déchirement, de distorsion, peuvent nous affecter à 1 intérieur aussi fortement que quand ils sont le résultat d’impressions extérieures; qui osera donc affirmer que les expressions d 'étroit, froid y chaud , frisson , palpitation , tremblement , etc. , aient été employées pour désigner plutôt des qualités de choses extérieures, que de sensations intérieures?
11 existe aussi dans chaque langue une quantité d’expressions qu’il serait difficile de dériver d’objets matériels. D’où viennent les mots de faim , soif, vérité , fausseté , erreur , ami , ennemi, haine , amour , orgueil , honneur, péché , mal , bien , vouloir , penser , joie , douleur , crainte , espérance , etc.? Ils servent à retracer nos sensations intérieures , et nous les employons fréquemment pour peindre ce qui se passe dans le monde extérieur. Nous disons qu’un pays est triste, qu’une maison menace ruine , que 1 excessive chaleur fait du mal aux arbres , etc.
D’où viennent les mots qui désignent non pas précisément des idées déterminées, mais simplement le mode de penser, les prépositions ,
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conjonctions, interjections, adverbes d’interrogation et d’exclamation , etc. , tels que mais , et , pourtant , cependant , car, si , néanmoins , conséquemment , aussi, donc, ainsi, hélas, oui, non ? etc.
Les sourds-muets doués de raison, mais privés de la faculté de s’exprimer par la langue articulée , ne peindront-ils pas leurs sensations intérieures par des gestes qui n’ont absolument rien de commun avec le monde extérieur?
Si toutes nos idées venaient des sens , que seraient les idées générales et purement intellectuelles , dont la signification est entièrement indépendante du monde matériel? par exemple : il n’y a pas d’effet sans cause; rien ne se fait de rien; la matière ne peut recevoir ni augmentation ni diminution ; une qualité contraire à un sujet ne peut lui appartenir; une chose ne peut en même temps être et n’être pas.
Enfin j’ai déjà démontrédans mon grand ouvrage en parlant de l’ouïe, quela faculté de trouver de l’analogie entre les impressions du dehors et les impressions de l’intérieur suppose une propriété d’un degré supérieur à celle d’articuler des mots.
Le langage prouve donc aussi sous tous les rapports qu’il n’est pas seulement l’ouvrage des impressions des sens, mais qu’il suppose une source intérieure et extérieure de nos sensations
et de nos idées, et en meme temps une faculté intellectuelle bien supérieure.
Quelques auteurs, persuadés que les impressions des sens ne suffisent pas pour expliquer toutes les facultés des animaux et de l’homme, admettent une sour ce intérieure et une source extérieure de nos idées, et disent avec Cabanis, Riclierand, etc., « Que nos idées nous viennent de deux sources très distinctes, savoir des sens extérieurs et des organes intérieurs; que l’instinct naît des impressions reçues par les orgaues intérieurs, tandis que le raisonnement est le produit des sensations extérieures. » Ils ajoutent encore : « Que dans les animaux les sens extérieurs plus grossiers laissent prédominer l’instinct, et que dans l’homme la perfection de ses sens donne au raisonnement une prépondérance marquée, en même temps qu’elle affaiblit l’instinct. »
Mais celte manière de s’exprimer suppose encore à tort que l’homme aies sens plus parfaits que les animaux; et comme d’un autre côté on attribue en général aux peuples sauvages des sens plus fins, ce serait d’eux qu’on devrait attendre la philosophie la plus profonde et fins - 1 inet le plus faible; c’est cependant ce que l’on croira difficilement. On devrait d’abord s’accorder sur ce qu’est proprement l’instinct. Si, mu
par des principes différons , l’homme est plus que les animaux en état de dominer sespenchans, il ne s’ensuit nullement qu’il ait des penchans ou des instincts plus faibles. Enfin les penchans, les inclinations, les passions sont aussi bien des objets de considération pour la raison , que les impressions des sens; celles-ci ont aussi besoin d’organes intérieurs lorsqu’elles ne restent pas de simples impressions matérielles , et qu’elles doivent être employées par l’entendement à de plus hautes fonctions; l’œil et le toucher seuls ne forment pas plus le géomètre que la femelle ne crée dans le mâle l’instinct de la génération , et que la brebis n’est la cause primitive de l’instinct carnassier du loup.
On prétend avoir remarqué, chez l’aveugle-né de Puiseaux, « que le merveilleux de la nature et le cours des astres ne le faisaient pas croire à Dieu, parce qu’il ne les pouvait pas remarquer; et que ce même aveugle n’avait peut-être de l’aversion pour le vol qu’à cause de la facilité qu’on avait de le voler sans qu’il s’en aperçût, et plus encore de celle qu’on avait de l’apercevoir quand il volait ; qu’il ne faisait pas grand cas de la pudeur ; qufil ne sentait point de commisération pour un homme dont le sang coulait. »
On voudrait , par de semblables exemples,
(aire naîtr e l’ide'e que nous avons obligation même de nos facultés morales aux sens (i).
Les animaux qui ont tous les mêmes sens que les noires, tels que le babouin et l’orang-outang, ont- ils donc plus de pudeur, et sont-ils plus émus en voyant répandre du sang, quelesautres animaux? Les idiots qui ont leur cinq sens en bon état, sont-ils plus vertueux qu’un aveuglené? Chaque lecteur ne doit-il pas s’apercevoir q ne c’est l’intérieur seul qui modifie les impressions des sens , et qui en fait ce que , par un jugement précipité et borné, on croit leur ouvrage immédiat? C’est pourquoi les mêmes objets extérieurs agissent tout différemment sur l’homme et sur les animaux ; tout différemment sur le lièvre et sur le renard, sur tel ou tel individu , etc.
La différence des sexes, des âges et des saisons ne produit pas une altération essentielle dans le nombre et la nature des sens; pourquoi donc les facultés intellectuelles et les inclinations sont-elles si différentes chez l’enfant et chez l’homme; chez le jeune homme et chez la jeune fille? Pourquoi chez les animaux est-ce tantôt le penchant à se réunir en société et à voyager.
(0 Diderot , i. c. p. 126 et suiv.
tantôt celui de propager son espèce qui agit? Pourquoi le meme oiseau se nourrit-il de préférence de grains dans une saison, et de vers dans une autre ?
Toutes les fonctions des sens s’affaiblissent graduellement dans la vieillesse. Suivant quelques physiologistes, cela vient de ce que les sens se sont habitués aux impressions extérieures et de ce que celles-ci produisent des irritations successivement moins fortes. On veut meme expliquer par celte habitude pourquoi nous avons si peu le sentiment de ce qui se passe en nous dans la vie organique ou automatique. I! nous semble plutôt que c’est à dessein que la nature nous a enlevé le sentiment de la vie automatique; et elle a vraisemblablement atteint ce but par la ténuité des filets de communication des systèmes nerveux de la poitrine et du bas-ventre avec les systèmes nerveux de la colonne vertébrale, des sens et du cerveau. Mais dans la vieil * lesse les fonctions des sens s’affaiblissent, parce que les organes eux-mêmes des sens diminuent. Les filets nerveux et leur substance nourricière s amaigrissent, ainsi que la substance grise en général ; et tous les nerfs commencent à s’atrophier. C’est pourquoi Pinel n’a plus trouvé dans le lab yrinlhe des vieillards qui étaient devenus sourds, la substance pulpeuse qui existe chez les
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l>o in mes qui entendent. C’est aussi pourquoi les nerfs des personnes âgées sont beaucoup plus petits que ceux des personnes dans la force de îàge. Cette diminution n'ayant pas lieu en même temps dans tous les systèmes nerveux , il en résulte que toutes les fonctions ne diminuent pas également en même temps; ce qui devrait arriver, si elles ne devenaient successivement plus faibles que par suite de l’habitude des impressions.
La duplicité de chaque sens n’empêche pas que le sentiment qu’on a des objets ne soit simple ; de même aussi la conscience de l’âme est simple, malgré les cinq fonctions différentes des sens.
Bacon, Locke, Hume, Helvétius, Condillac, se sont vus obligés, pour comprendre en quelque sorte la possibilité des fonctions de l’entendement, de recourir non-seulement aux sens que quelques-uns de ces auteurs avaient si fort élevés , mais encore tantôt à une connaissance des rapports des sensations, tantôt à l’attention, tantôt à l’expérience, à la réflexion, à l’induction. Quoiqu’ils fussent quelquefois bien en contradiction avec eux-mêmes, ils s’apercevaient cependant qu’aucune des facultés que nous venons d’énumérer, ne pouvait appartenir à aucun des sens. Mais si dans celte vie une faculté quelcon-
que ne peut s’exercer sans condition matérielle j ainsi que je l’exposerai plus tard d’une manière incontestable, il faut aussi nécessairement supposer une organisation- matérielle pour l’exercice des facultés intellectuelles. On a dans tous les temps regardé comme très importantes les recherches qui avaient pour but de faire connaître les organes par lesquels les animaux et l’homme reçoivent les impressions matérielles du monde extérieur; sera-t-il moins intéressant, moins noble de tacher de découvrir les organes des facultés supérieures dé l’esprit?
Enfin je demanderai si les cinq sens et les propriétés dont nous venons de parler peuvent servir à expliquer les divers penchans, et les différentes industries instinctives des animaux, ainsi que tous les penclians et toutes les facultés de l’homme ? Comment par ce moyen nous expliquera-l-on pourquoi le phoque , le chamois et l’oie sauvage posent des sentinelles? Pourquoi l’oiseau , le castor, le lapin , la fourmi construisent leur demeure avec tant d’artifice? Pourquoi la caille et lacicogne émigrent et reviennent aux memes lieux? Qui nous explique l’amour des femelles pour leurs petits, et l’insouciance des mâles de plusieurs espèces d’animaux, tandis que dans d’autres espèces les mâles partagent avec les femelles le soin des petits? Qui nous
explique la sociabilité' de la corneille et l'inclination de la pie à vivre en solitude; la jalousie exclusive du coq et du taureau, et la compatibilité' réciproque des poules et des vaches? Qui nous explique ce que nous appelons finesse, courage , fierté, rectitude, morale? Est-ce l’expérience? mais tous ces scnlimens précèdent l’expérience : l’araignée file, le castor bâtit, le rossignol voyage, avant d’avoir de l’expérience. Est-ce l’attention , la réflexion , l’induction? mais pourquoi chaque espèce d’animal porte-t-elle son attention sur un objet différent et particulier? pourquoi tous les individus de la même espèce, fixent-ils la leur toujours sur le meme objet? pourquoi même ne dépend-il pas de l’homme d’acquérir un haut degré d’attention ou de faculté d’induction pour certains objets? Ne voyons-nous pas qu’il en est, pour ainsi dire, daus toute la nature comme dans l’exemple du singe, qui a l’attention de remplir ses abajoues de fruits et ne sait pas entretenir du feu?
U éducation perfectionne , détériore , comprime et dirige les facultés innées , mais ne saurait ni en détruire ni en faire naître aucune.
Depuis que Ton a osé 11e plus regarder les animaux comme de pures machines, plusieurs philosophes prétendent que non-seulement l’homiue , mais aussi les animaux, naissent sans instincts , sans penchans , sans détermination primitive, sans facultés j qu’ils sont indifférons , également susceptibles de tout ; enfin qu’il faut les regarder comme des tables rases. Leurs aptitudes industrielles, leurs instincts , leurs penchans et leurs facultés sont , à ce qu’on prétend , le résultat des impressions accidentelles reçues par les cinq sens , ou des impressions que l’éducation leur donne. Les insectes memes ne déploient, dit-on, leurs aptitudes naturelles que par un effet de l’instruction. La guêpe maçonne a déjà appris, étant encore larve, la maçonnerie de sa mère ; l’oiseau apprend de ceux qui lui ont donné le jour, à bâtir son nid , à chanter, a émigrer j le jeune renard est mené à l’école par son père; et l’homme ne deviendrait pas homme; il resterait sauvage et idiot sans le moyen de l’éducation.
mS
Examinons cl’aborcl cette hypothèse en tant qu’elle concerne les animaux.
Il est vrai, et j’en donnerai dans cet ouvrage des preuves nombreuses , que la plupart des animaux ne sont pas bornés uniquement aux moyens de leur conservation. Ils sont susceptibles d’une inslructionbien plus étendue que nel’exigentleurs besoins immédiats. On enseigne toutes sortes de tours d’adresses aux oiseaux, aux écureuils, aux chats , aux chiens, aux chevaux, aux singes et meme aux porcs. Ils modifient même leur manière d'agir suivant la position dans laquelle ils se trouvent. Mais cette faculté de recevoir une éducation est toujours proportionnée à leurs facultés primitives, et ils ne peuvent pas plus que l'homme apprendre les choses dont ils n’ont pas reçu la première empreinte de la nature. J’admire le chien couchant à la poursuite du faisan ; le faucon à la chasse du héron ; mais jamais le bœuf n’apprendra à courir après les souris, ni le chat à brouter l’herbe; et jamais on n’instruira le chevreuil et le pigeon à chasser.
Si les animaux étaient susceptibles , autant qu’on le présume, des impressions de tout ce qui les entoure, de manière qu’ils en tirassent des leçons, pourquoi la poule n’apprend - elle pas à roucouler avec les pigeons !
pourquoi la femelle du rossignol n’imite-t-elle pas le chant de son mâle ? Comment chaque animal , malgré la fréquentation des espèces qui diffèrent le plus de la sienne, conserve-t-il ses mœurs particulières? pourquoi les oiseaux et les mammifères, lors même qu’ils sont couvés ou allaités par des mères étrangères, manifestent-ils toujours les mœurs de leur espèce? pourquoi le coucou n’imite-t-il ni le nid où il est éclos, ni le chant de l’oiseau qui l’a élevé? Comment enseignons-nous à l’écureuil, que nous avons pris aveugle dans son nid, et qui n’a jamais vu un autre écureuil, à grimper et à sauter d’une branche à l’autre ? comment inculquons-nous au furet l’instinct de chercher le lapin dans le terrier? Qui a instruit les canards et les scarabées à contrefaire les morts aussitôt qu’ils sont menacés par un ennemi ? qui a donné des leçons à l’araignée qui, à peine sortie de l’oeuf, tisse un réseau, et enveloppe les mouches captives afin qu’elles ne se dessèchent pas? De qui la mouche ichneumon a-t-elle appris à attacher avec un fil , à la branche d’un arbre, la chenille dans laquelle elle a déposé ses œufs ; et comment les chenilles, aussitôt qu’elles sont écloses, se roulent-elles dans une fcudle afin de se préserver du froid et de l’humidité de l’hiver ? Enfin pourquoi les
î3o SUR LES FONCTIONS
animaux font-ils des choses qu’ils n’onl jamais tu faire, et pourquoi, dès la première fois, les fontils presque toujours aussi bien que les auteurs de leurs jours? etc., etc.
Sansl’innéité des facultés des animaux, comment expliquerait-on les différences des individus qui ont absolument la meme manière de vivre? Lorsque, dans une forêt, un rossignol chante mieux et plus assidûment que les autres ÿ que, dans le même troupeau, un bélier, un bœuf, sont plus médians que leurs compagnons ; que, dans une basse-cour, un coq est plus ardent au combat et un autre plus pacifique ; qu’une poule , qu’une vache, sont meilleures mères que les autres poules et les autres vaches, peut-on attribuer ces phénomènes à. l’éducation ?
Comment comprendre pourquoi certains individus sont élevés au-dessus de leurs semblables, et deviennent pour ainsi dire les génies de leur espèce? Coste, traducteur de Locke, parle d’un chien qui , en hiver , toutes les fois que ses camarades étaient couchés autour du feu, de manière à l’empêcher d’en approcher, se mettait à faire du bruit dans la cour : pendant que ses camarades y couraient, il se dépêchait d entrer dans la maison, prenait une bonne place auprès du feu, et laissait aboyer ceux qu’il avait trompés par ce stratagème. Il y avait souvent recours,
et cependant il en venait toujours à ses fins, parce qu’aucun des autres chiens n’avait assez d’intelligence pour découvrir celte ruse. Dupont de Nemours avait une vache qui, pour procurer à tout le 'troupeau une nourriture plus abondante, avait seule l’idée de faire sauter avec ses cornes la clôture dont on avait encèint un champ. Aucune de ses compagnes ne sa\ait l’imiter, et lorsqu'elles étaient près de la clôture , elles attendaient avec impatience l’arrivce de leur conductrice. J’ai rencontré quelquefois des oiseaux moqueurs qui imitaient parfaitement les oiseaux des environs, jusqu’à la caille et au coucou, tandis que les autres, entourés des mêmes oiseaux , ou n’en imitaient qu’un petit nombre, ou étaient même bornés à leur ramage propre.
En lin si les instincts, les penchans, les facultés des animaux ne sont pas déterminés par leur organisation, comment expliquerez-vous que ces instincts, ces penchans, ces facultés sc trouvent toujours en harmonie avec leurs organes extérieurs? Quel hasard donnerait à chaque animal des instincts factices, des facultés toujours d’accord avec leurs dents, leurs griffes , leurs cornes, etc.? Soutiendrez-vous que la nature agit sans but en donnant au castor les fortes dents rongeuses et la queue aplatie, à l’éléphant in-
i32 sur les fonctions
telligent la trompe, au tigre sanguinaire ses dents et ses griffes terribles?
Ou me direz-vous avec ceux qui ne reconnaissent point de causes finales, que le castor, le tigre et l’éléphant emploient leurs instrumens par la seule raison qu’ils les trouvent aptes à un certain usage ? La taupe vit sous la terre parce qu’elle a les yeux trop petits; les pattes du cygne sont des rames naturelles , c’est pourquoi il a du choisir son séjour sur les eaux. Ni l’homme ni les animaux n’ont aucun membre, aucun instrument pour s’en servir , mais ils s’en servent parce qu’ils les ont.
Qui ne voit pas que dans cette supposition il n’y aurait plus aucune liaison entre l’intérieur et l’extérieur, entre les instrumens et la force active? Et auriez-vous oublié que le marcassin frappe de sa mâchoire avant que les défenses n'existent; le jeune taureau et le chevreau, de leur tête avant que leurs cornes n’aient poussé; que l’oiseau agite ses ailes avant qu’il n’ait des plumes, etc., etc.? Arrachez au lion ses dents et ses griffes, donnez -les au mouton, et jugez si par - là vous transformerez le mouton en lion et le lion en mouton?
Il faut donc admettre que chaque animal, eu vertu de son organisation, a reçu delà nature
des aptitudes industrielles, des instincts, des penchans, des talens propres déterminés , et que le pouvoir des choses extérieures , de l’institution et de l’éducation, est borné à y apporter plus ou moins de modifications.
L’hypothèse de table rase et de la puissance créatrice de l’éducation est-elle plus admissible pour l’espèce humaine?
Vouloir écrire d’une manière satisfaisante sur l’influence des institutions et de l’éducation, ce serait entreprendre des volumes. Je dois doneme renfermer dans mon objet, et montrer, par quelques considérations générales , jusqu’où s’étend l’influence des efforts humains sur le caractère moral et intellectuel de l’homme.
Les antagonistes des dispositions innées persistent à dire que l’homme étant, dès sa naissance, entouré d’hommes, s’approprie leurs facultés et leur caractère.
Ne pourrais-je pas demander d’où les premiers hommes, qui n’étaient entourés que des hèles, ont pris leurs facultés, et comment ils les ont créées ou inventées? Aujourd’hui encore plusieurs hommes ne sont-ils pas, dans leur enfance, plus entourés d’animaux que d’hommes? Pourquoi ces enfans ne prennent-ils pas les instincts et les penchans des animaux aussi bien que les facultés de l’homme ? Si les enfans u'a-
l3-j. SUR LES FONCTIONS
vaient pas les mêmes dispositions que leurs pères et mères et leurs instituteurs, comment seraientils capables de recevoir leur instruction et de profiter de leur exemple ? Dans les premières animes, où les enfanssont presque uniquement entre les mains de leurs mères , de leurs nourrices et clés femmes , les garçons se distinguent constamment des filles; chaque enfant se distingue meme d’un autre. Dans la suite rien ne peut faire naître une ressemblance entre les facultés de l’homme et delà femme, ni entre celles des divers individus. Enfin connaît-on un art par lequel un instituteur puisse créer dans les enfans l’envie, l’amour, rattachement , la colère, la bonté ou la méchanceté, l’ambition , l’orgueil, etc. ? Sait-on créer un talent quelconque? Cette puissance appartient s? peu à l’homme que, lors même que nous sommes nos maîtres absolus, nous ne pouvons pas éviter les cliaugemens que la suite des années produit dans nos facultés morales et intellectuelles. <; Tout confirme la vérité de ce que dit Herder, que l’éducation ne peut avoir lieu que par l’imitation, par conséquent par le passage de l’original à la copie. Ce qui suppose que l’imitateur doit avoir la faculté de recevoir ce qui lui est communiqué, et de le transformer dans sa nature comme les mets dont d se nourrit. Mais la manière dont il le reçoit,
le moyen dont il se l’approprie et dont il l’emploie , voilà ce qui ne peut se déterminer que par les facultés de celui qui reçoit; d’où il s’ensuit que l’éducation de notre espèce est en quelque sorte le produit d’une action double, savoir: de celui qui la donne et de celui qui la reçoit. Ainsi quand nous voyons que les hommes prennent la forme qu’on veut leur donner, il n’est pas permis d’en conclure qu’on ait créé ces formes en eux; ils les ont empruntées à d’autres hommes doués de memes dispositions. »
L’influence de l’éducation , de l'instruction , des exemples et des circonstances environnantes a lieu principalement lorsque les dispositions innées ne sont ni trop faibles ni trop énergiques. Tout homme sain, ayant l’organisation essentielle de son espèce , a, par cela meme, de la capacité pour tout ce qui est relatif aux dispositions propres à l’homme. C’est à quoi la nature s’est bornée pour la plupart des individus. Avec cette médiocrité des forces morales et intellectuelles, on est pour ainsi dire passif relativement à l’impression des objets extérieurs; les facultés intérieures ne s’annoncent pas d’elles -mêmes; elles sont dans un état d'indifférence; elles ne saisissent rien, et ne repoussent rien avec force; et comme rien n^eu traîne ces individus vers un but marqué, ils n’ont par cela même au-
cunc vocation déterminée. C’est de celte grande majorité d’hommes qu’on dit avec raison que l’homme est un animal imitateur. Les préceptes, les institutions, la discussion , l’exposition froide des vérités les plus intéressantes n’ont que peu de pouvoir sur eux. C’est l’exemple, l’imitation qui les entraînent, qui donnent l’air et souvent le caractère grave au fils d’un magistrat, et la contenance fière à celui d’un guerrier ; qui font le français, l’allemand , l’italien, l’anglais, le russe; qui font les esclaves , les indépendans , les républicains, etc., mais toujours la médiocrité sera leur partage. C’est donc pour ces hommes que l’éducation est presque tout, au moins sous le rapport de la vie sociale; c’est pour eux qu’il faut calculer les institutions. Cependant il n’est pas permis d’en conclure que leurs dispositions à recevoir cette éducation ne soient pas innées. Quand Helvétius soutient que, si les dispositions étaient innées à l’homme, l’éducation ne pourrait rien changer en lui , ni rien lui donner, il enlève au naturel de l'homme et des animaux toute possibilité d’être modifié, et confond les simples modifications avec les qualités et les facultés essentielles.
Il ne faut pourtant pas s’imaginer que , même pour celte classe, les impressions qui viennent du dehors aient une 'influence exclusive, abso-
lue, et toujours égale. Si Ton parvient à introduire dans une nation une certaine uniformité sous le rapport des coutumes, des opinions, des mœurs, des professions, des arts et des sciences, des lois et de la religion, c’est que toutes ces choses sont fondées non-seulement sur des rapports positifs, mais aussi sur les dispositions naturelles. Sans nier l’influence des institutions, il est toujours évident que les progrès généraux de la civilisation sont le produit de l’organisation propre à l’espèce humaine.
Au milieu de ces choses positives qui semblent avoir été introduites par des institutions, par des inventions arbitraires, chaque individu diffère d’un autre par un caractère propre, de même qu’il en diffère par la forme extérieure de son corps. Telle qualité est donnée à l’un qui ne l’est pas à l’autre. Chacun a de la prédilection ou un talent plus décidé pour tel ou telobjet. Il y a donc dans chaque homme quelque chose qu’il ne tient pas de l’éducation , qui résiste même à toute éducation. Aussi tousles instituteurs ont éprouvé qu’il faut observer pour chaque élève des règles particulières, si l’on veut perfectionner les bonnes qualités et corriger les mauvaises qui lui sont propres, et le mettre en état de les employer de la maniéré la plus utile à la société et à lui-même. Celte individualité , ou ce caractère propre à
chaque individu, se montre de mille manières à toutes les époques de la vie, sans que l'éducation» Y ait aucune part. Dès son enfance , l’homme annonce le caractère qui le distinguera dans l’âge adulte. Au moment où vous exaltez son mérite pour une excellente qualité, où vous le censurez pour une qualité vicieuse, il paraît en être surplis lui-même, comme d’une chose dont il acquiertpourla première fois la connaissance. Vous le poussez à bout : « Eh bien! s’écrie- 1— il-, c’est dans ma nature ; je ne puis faire autrement ; c’est plus fort que moi , etc. » Suivons donc l’exemple de Marc-Aurèle, qui tenait pour maxime, « qu’il n’est pas en notre pouvoir, ni en celui d’un souverain, de créer les hommes tels qu’il conviendrait, mais qu’il dépend de nous et du prince de les employer tel» qu’ils sont, chacun selon son talent. »
Comment attribuer à l’éducation les dispositions et les facultés les plus décidées qu’on observe quelquefois même dans les enfans, et qui, par conséquent, sont antérieures à toute espèce d’instruction. La plupart des grands hommes ont manifesté dans leurs premières années leur future grandeur. Achille, caché sous les habits tle Pyrrha, saisit une épée parmi les présens qu’apportait Ulysse; Thémistocle, encore enfant, disait que , si on lui donnait à gouverner une pe-
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tite ville, il saurait l'agrandir et la rendre puissante; Alcibiade voyant qu’un charretier va déranger son jeu d'osselets, sc couche en travers, au milieu de la rue, et lui crie : Avance , si lu oses ; Alexandre ne veut pas disputer le prix dans les jeux olympiques si ses rivaux ne sont pas des rois; c’est à l’âge de quatorze ans que Caton-d’U tique décèle son grand caractère et son horreur pour la tyrannie; Pascal fait, à douze ans, deviner son génie , en publiant un traité sur les sections coniques.
L’expérience prouve le peu de pouvoir de l’éducation, lorsqu’il s’agit de dispositions très énergiques. Les hommes doués d’un caractère éminent et de glandes facultés intellectuelles, percent et s’élèvent nonobstant les plus grands obstacles : Moïse, David, Tamerlan, le pape Sixte-Quint avaient été gardiens de troupeaux; Grégoire VII fut fds d’un charpentier; Socrate, Pythagore, Théophraste , Démosthènes, Shakespear, Molière, J. -J. Rousseau, étaient fils d’artisans. Ces exemples, dont l’histoire abonde, réfutent Hobbes, qui prétend que la différence des talens ou des facultés spirituelles, vient de la richesse, de la puissance, et de la condition où l’on est né.
On observe meme que, malgré Les contrariétés les plus décidées, et l'éducation la plus op-
posée au caractère inné, Ja nature, lorsqu’elle est douée d’énergie, l’emporte presque toujours dans le bien comme dans le mal. Tacite justifie les deux instituteurs de Néron. Ce prince était cruel dès son enfance , et à toutes les leçons d’humanité que lui donnaient ses maîtres, il n’opposait qu’un cœur d’airain. Des philosophes sages et savans cultivèrent le cœur et l’esprit de Commode; mais la nature l’emporta sur l’éducation : on vit en lui un second Néron. L’énergie du caractère de Pierre-le-Grancl n’a pu être énerxée ni par les principes corrupteurs dont il fut entouré, ni par les plaisirs à l’aide desquels on chercha à l’efFéminer dans un âge très tendre.
Les plus grands hommes, il est vrai, portent l’empreinte de leur siècle, et 11e peuvent pas se défendre entièrement de l’impression des objets qui ies entourent; cependant on voit constamment que celui qui possède une qualité ou une faculté dominante, énergique, poursuit sa marche particulière, et saisit avec force l’objet que la nature lui a indiqué. Thomas, en écrivant l’éloge de Descartes, a donc très bienfait de ne pas beaucoup s’arrêter à son éducation. « Car,. ditil , lorsqu’il s’agit d’hommes extraordinaires, il faut bien moins remarquer l’éducation que la nature. Il y a une éducation pour les hommes communs; l’homme de génie a l’éducation qu’iL
se donne, et qui consiste principalement à perdre et à effacer celle qu’il a reçue. Foplenelle, en prononçant l’éloge du Czar, dit: « INi la bonne éducation ne fait le grand caractère, ni la mauvaise ne le détruit. Les héros en tous genres sortent tout formés des mains de la nature, et avec des qualités insurmontables. »
Presque toujours les grands hommes ont été élevés par des maîtres médiocres, ou ne l’ont point été du tout: Homère, Pétrarque, Le Tasse , Le Danttî, Raphaël, Michel-Ange , Racine , Molière, Corneille, Titien, Rubens, Poussin, etc., etc. Et rarement les grands maîtres forment de grands hommes. Oit en est alors le public qui croit tout bonnement faire le meilleur choix, par exemple de tel médecin, par la seule raison qu’il est élève d’un professeur célèbre ?
Les génies de tous les genres, disent les antagonistes des dispositions innées, font exception, et forment classe à part; on n’en peut pas conclure queles qualités et les facultés soient innées.
Les génies ne sont autre chose qu’une activité très énergique d'une qualité ou d’une faculté quelconque. Si donc , dans les cas où les facultés ont la plus grande énergie, la cause qui la produit, et qui alors est plus frappante, est inhérente à l’organisation , il faut en conclure naturellement que la cause de leur activité ordinaire
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est egalement fondée sur l’organisme. La différence (l,n plus au moins ne prouve rien contre l’origine commune des facultés obscures ou prononcées. Autrement il faudrait conclure de la Tue perçante de l’aigle, et de l’odorat fin du chien, que la vue de la taupe, et l’odorat de l’homme ne tiennent pas à leur organisation.
Si, par le concours des circonstances, un homme doué de certaines facultés très actives, a été empêché de suivre sa vocation , la faculté ou le penchant dominant détermine lesqouissances et les occupations favorites de sa vie. Des rois s’adonnent à des occupations d’artistes et d’artisans ; des paysans, des cordonniers, des tisserands , des bergers deviennent astronomes , poètes, philosophes, acteurs, sculpteurs. Le Czar Pierre Ier. exerçait, par inclination, les arts mécaniques ; Louis XVI faisait des ouvrages de serrurerie. Le pasteur Halin faisait des montres ; Haller , au milieu de ses travaux anatomiques et physiologiques, est encore devenu célèbre par la poésie.
Veut-on encore soutenir que les génies précoces, ou tout autre génie, sont le résultat de l’éducation et des objets environnans ? que l'on me dise pourquoi certains enfans qui, sous le rapport d’une de leurs facultés, annoncent un génie extraordinaire, ne s’élèvent au-dessus de
rU CERVEAU.
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leurs camarades sous aucun autre rapport; et pourquoi des hommes qui excellent dans un point, sont si médiocres en toute autre chose? lie célèbre Belli, qui, à l’âge de treize ans, passait déjà pour un très grand comédien , jouait avec d’autres en fa ns dans la rue, jusqu’au moment où il fallait qu’il parût sur la scène. Guillaume Crotsh, célèbre à l’âge de six ans pour son génie musical , n’était dans tout le reste qu’un enfant d’une intelligence médiocre.
J’ai fait la même observation sur le garçon de cinq ans qui annonçait une virilité complète, et le penchant le plus décidé pour les femmes ; il n’avait rien qui le distinguât des enfans de son âge dans toutes ses autres inclinations. Le même contraste se fait remarquer dans les adultes. Les facultés les plus extraordinaires ne prouvent rien en faveur des qualités d’un genre différent. Ou n’aurait jamais fait de César un Horace, ni d’Alexandre un Homère. Helvétius lui-même est forcé d’avouer que l’éducation n’aurait jamais changé Newton en poète, ni Milton en astronome. Michel-Ange non plus n’aurait pu composer les tableaux de l’Albane, ni l’Albane ceux de Jules Romain. On ne peut expliquer ces divers phénomènes qu’en disant que certains organes se perfectionnent, plus tôt et d’autres plus tard; que, dans certains individus, quelques or-
ganes restent pour toujours en arrière , tandis que d’autres organes acquièrent la plus grande énergie. Mais cette explication montre de nouveau que toutes les qualités morales et toutes les facultés intellectuelles sont innées.
On a recours à de petits subterfuges pour prouver que nos penchans et nos talens sont les produits du hasard. Ce sont, dit-on, des impressions insignifiantes sur l’enfant à la mamelle, ce sont des exemples et des événemens particuliers qui déterminent tantôt une faculté, tantôt une autre. Si Démosthènes devint éloquent, c’est qu'il avait été entraîné par l’éloquence de Calistrate. Si Vaucanson devint célèbre dans la mécanique, c’est qu’étant enfant, il avait vu une horloge dans l’antichambre du confesseur de sa mère ; il en examina les rouages, fit une machine semblable avec un mauvais couteau, et son goût se développant, il construisit bientôt un joueur de flûte automate et les machines les plus étonnantes. Milton n’aurait pas fait son poëme s'il n’avait pas perdu sa place de secrétaire de Cromwel. Shakespear ne fit des tragédies que parce qu’il était acteur; au lieu de devenir acteur , il serait resté marchand de laine, comme son père , si quelques fautes de sa jeunesse ne l’avaient pas contraint de quitter le lieu de sa naissance. Corneille devient amoureux, et fait des vers pour
l'objet de sa passion; c’est à celle circonstance que nous devons ce grand poêle dramatique. Newton voit tomber une pomme : que fallait-il de plus pour deviner les lois de la gravilation?
J’admets ces faits. Tout ce que l’on peut en conclure, c’est que nos penchans et nos talens ne se mettent pas toujours d’eux-mêmes en activité ; que souvent il faut que l’impulsion leur soit donnée par une impression extérieure, ou que l’objet matériel sur lequel elles doivent s’exercer, leur soit offert. Le coq ne se bat point, s’il n’a point de rival qui le contrarie dans ses amours; le castor ne construit pas s’il n'a point de brandies d’arbres , de même qu’aucun animal n’engendre sans femelles ; sans obstacle point de fermeté, et sans ennemi point de pardon généreux. De tous les temps, les grands événemens font paraître de grands hommes, non que les circonstances engendrent leurs qualités intellectuelles , mais parce qu’elles fournissent une ample carrière au libre exercice de leurs facultés. Plusieurs hommes sans doute ne parviennent que par ce moyen à connaître leur propre génie ; mais si quelquefois certaines qualités restent d’abord inactives, manque de circonstances, la force et la solidité que montrent ensuite ces facultés , font assez juger que leur existence avait précédé leur action. N’est-il pas évident que , 1. io
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clans les exemples qu’on m’oppose, sans dispositions particulières, les objets offerts par le hasard n’auraient pas été saisis comme ils l’ont été, ni avec la même énergie? Combien d’enfans sur qui les ouvrages des arts font peu d’impression, ou que la vue de ces ouvrages ne rend pas artistes !
Vaucanson porte une forte attention sur l’arrangement de l’horloge; il l'examine avec beaucoup de soin; les premiers essais qu’il fait en ce genre, avec de mauvais outils, lui réussissent; or cette attention même et ce succès rapide prouvent qu’il existait un rapport entre ses facultés et les arts mécaniques. Thucydide versa des larmes d’émulation à la lecture qu'Hérodote lit de son histoire aux Grecs. Ce n’est certainement pas cette lecture qui créa en lui un style concis, serré, vif, fort et riche en pensées. Ce n’est pas la lecture du poëme de la Mort de Henri IV , qui inspira à La Fontaine sou talent si particulier pour la poésie. Combien de secrétaires perdent leurs places sans devenir des Milton! Que de gens sont amoureux et font di s vers comme Corneille et Racine, et cependant ceux-ci n’ont pas encore trouvé de successeurs !
Si les circonstances accessoires les plus frivoles produisent des différences frappantes dans les penchnus et dans les talons, pourquoi l’édu-
DÜ CERVEAU.
calion , qui peut créer les circonstances à sou gré , ue s’empare-t-elle point de ce nouveau moyen déformer de grands domines ? et pourquoi a\ons-nous et aurons-nous toujours sujet de nous plaindre de ce que, malgré tant d’élablissemens d’éducation, les grands hommes sont un phénomène si rare?
Je ne nie certainement pas que de bons modèles ne soient d’une grande utilité, et que l’étude de ces modèles ne doive constituer une partie essentielle de l’éducation ; mais s’il est né* cessaire , ou s’il suffit d’avoir d’excellens sujets d’imitation , d’où Homère, Pétrarque , le Dante ont-ils puisé leur art divin ? Pourquoi les lalens de Tacite, de Cicéron eide Tite-Live, ne se reproduisent-ils point, quoique tant de savans sachent par cœur ces grands hommes ? Les Raphaël, les Mozart, les Haydn, pourquoi produisent-ils si peu de disciples? et pourquoi faut-il toujours uu laps de plusieurs siècles avant que l’on voye quelques grands hommes briller dans les fastes de l’iiisloire?
On tire encore une objection de celte uniformité que l’on trouve entre les hommes , en observant rapidement tous les individus d’une nation; etl’on veut en conclure que les facultés de l’homme ne sont qu’un résultat des institutions sociales.
Mais celte uniformité prouve précisément le
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contraire, car on la trouve dans les clioses essentielles, non-seulement dans une même nation, mais chez tous les peuples, dans tous les temps, quelque differentes que soient les influences extérieures du climat, de la nourriture, des lois, des usages, de la religion et de l'éducation. Elle se conserve de même dans tous les individus d’une même espèce chez les animaux, sous quelque climat et sous quelque influence extérieure que ce puisse être. Celte uniformité est, par conséquent, la preuve la plus forte que rien ne peut déranger le plan que la nature a prescrit, au moyen de l’organisation. Au reste, les panégyristes delà puissance créatrice de l’éducation sont en contradiction avec eux-mêmes. Tantôt l’uniformité que l’on remarque entre les hommes leur sert à prouver que l’éducation fait tout; tantôt, pour expliquer la différence des caractères, ils allèguent l’impossibilité où sont la plupart des individus de recevoir une éducation uniforme.
Enfin que l’on consulte les personnes qui consacrent leur vie entière à l’éducation de l'homme, tels que Campé, ISiemeyer, Pcstalozzi, Salzrnann, Gediké1, May, Esciiké, Pfingsteu , l’abbé Sicard, etc., chaque jour leur fournit l’occasion de remarquer que , dans chaque individu, les dispositions diffèrent dès la naissance,
ut que I’éducation ne peut avoir d’effet qu’en proportion des qualités innées; s’il en était autrement, comment ces hommes bienfaisans se pardonneraient-ils, cl comment leur pardonnerait-on de ne pas déraciner , dans leurs élèves , tous les défauts, tous les vices, toutes les passions funestes et toutes les inclinations basses ? Comment les auteurs satiriques, les moralistes , et les prédicateurs , auraient-ils si peu d’empire contre les ridicules et contre les crimes ? Pourquoi les grands et les riches n’ont-ils pas encore acheté l’art de donner à leurs enfans une grande capacité ? Croyez donc qu’un tel art n’est pas entièrement au pouvoir des hommes. C’est la nature elle - même qui , par le moyen des lois immuables de l’organisation , s’est réservé, non pas l’unique, mais le premier droit sur tout exercice des facultés et des penchans de l’homme et des animaux.
Continuation de l’exposition et de la ré-