J 56 SUR LES FO K C T 1 O N S
rieurs aussi bien que les extérieurs , sont produits parle besoin et par l’exercice. Mais un besoin ne peut pas plus exister sans une faculté, que l’exercice sans un organe. Comme je ne crois pas, au reste , que cette opinion bizarre puisse trouver beaucoup de partisans , je vais en présenter l’idée principale, et y répondre en peu de mots. « Les naturalistes, ditM. de Lamark (i) , ayant remarqué que les formes des parties des animaux, comparées aux usages de ces parties , sont toujours parfaitement en rapport, ont pensé que les formes et l’état des parties en ont amené l’emploi. Or, c’est là l’erreur; car il est facile de démontrer, par l’observation , que ce sont , au contraire, les besoins et les usages des parties qui ont développé ces memes parties , qui les ont même fait naître lorsqu’elles n’existaient pas , et qui, par conséquent, ont donné lieu à l’état où nous les observons dans chaque animal. »
Ainsi M. de Lamark suppose que le sentiment du besoin a lieu avant les organes intérieurs, et que l’exercice des organes extérieurs devance l’existence de ces organes. « La taupe, ditil (2), ne conserve ses petits yeux que parce qu’elle les exerce peu; les serpens ayant pris l’habitude de ramper sur la terre et de se cacher
DU CERVEAU. I ’j'J
sous l'herbe, leur corps par une suite d’efforts toujours répétés pour s’allonger, afin do passer dans les espaces étroits, a acquis une longueur considérable et nullement proportionnée à sa
grosseur » « Les hommes mus par le besoin
de dominer, et de voir a-la-foisau loin et au large, se sont efforcés de se tenir debout, et, en prenant constamment celte habitude, de génération en génération , ils ont fait acquérir à leurs pieds une conformation propre à les soutenir dans une attitude redressée , etc. (i) »
Mais que répondra M. de Lamark aux questions suivantes : Pourquoi la taupe ne veut-elle pas faire usage de ses yeux, et pourquoi les serpens ont-ils la sotte idée de ramper sur la terre, et de chercher à passer par des trous étroits, comme on passe le fil d’archal à la filière ? D’où vieut dans l’homme le penchant de regarder au loin et au large? Et, dans le commencement, lorsque suivant la supposition de M^ de Lamark , il n’existait ni organe intérieur , ni organe extérieur, quelle cause a empêché la taupe et les serpens de choisir une autre façon de vivre , et d’acquérir, par-là, les yeux de l’aigle et les jambes delà giraffe ? Comment peut-on croire quela sagesse suprême n’ait pas mis chaque animal en
l58 SUR LES FONCTIONS
harmonie avec son monde extérieur, et par conséquent les facultés intérieures avec les organes extérieurs? Sans cette harmonie, les animaux se seraient trouvés dans un état violent de contradiction perpétuelle , et auraient péri après quelques minutes d’existence. Le tigre aurait dû se nourrir de chair; mais il n’aurait eu ni le penchant, ni la faculté d’égorger d’autres animaux. L’oiseau aurait été destiné à émigrer d’un climat dans un autre; mais rien dans son intérieur ne l’en aurait averti, ou bien les ailes lui auraient manqué pour voler. Le taureau aurait dû paître, mais il n’aurait eu ni l’odorat pour choisir les plantes salutaires, ni les dents propres à les couper.
El dans quelles difficultés ne tomberait-on pas pour fixer les limites où s’arrêteraient enfin la production et l’augmentation des organes extérieurs ? L’homme à qui souvent ses deux mains ne suffisent pas , se contenterait-il toujours de n’en avoir que deux? Ne lui viendrait il pas des veux sur le dos? De combien les pieds du héron , de la cigogne, ctle cou du cygne s’allongeraientils encore? D’un autre coté, du temps d’Aristote, ces parties étaient aussi longues qu’aujourd’hui ; comment expliquer cela? Est-ce, comme le dit M. de Lamark, parce que les oiseaux se sont toujours maintenus dans les mêmes circons-
DU CERVEAU. iJj)
tances? Mais, par cela meme, il reconnaît que la nature leur a originairement prescrit do se maintenir dans ces circonstances. Quelle cause aurait empêché les oiseaux des marécages d’essayer par degré de s’enfoncer toujours davantage dans l’eau, et d’allonger de plus en plus leur cou et leurs pieds, par la continuité de leurs efforts? Pourquoi les chats , les rats et les moutons , qui exercent si peu leurs queues, ne les ont-ils pas encore perdues? Jusqu’où s’étendrait la possibilité que les animaux auraient, d’après M. de Lamark, d’augmenter le nombre de leurs membres, ou d’être transformés d’une espèce dans une autre par leurs besoins accidentels ? L’opinion de M. de Lamark pourrait tout au plus être adoptée par quelques sectes philosophiques, dont les unes supposent que l’âme dirige ellemême la formation du corps qui lui sert d’enveloppe, et dont les autres soutiennent que les espèces ou s’améliorent, ou dégénèrent sans cesse, de manière que l’homme pourrait descendre au rang du singe, et l’orang-outang s’élever au rang de l’homme.
Le lecteur sera maintenant convaincu qu’il ne peut exister aucun besoin sans qu’il existe un organe actif, une impulsion dans l’intérieur. Sans certaines forces vitales dans l’intérieur, il n’y auîait ni faim, ni soif, ni besoin de respirer, ni be-
iGo SUR LES FONCTIONS
soin de s’unir à l’autre sexe. Ainsi les besoins extérieurs supposent toujours une force intérieure.
Qu’on juge d’après cela combien est vague ce langage de quelques naturalistes : « La sensibilité, plus ou moins cultivée par les besoins et les circonstances, produit les différons degrés de l’intelligence, soit dans les espèces , soit dans les individus. Souvent ce qu’on regarde en eux comme sagacité naturelle d’instinct, n’est qu’un développement de cet amour de soi qui est un produit nécessaire de la sensibilité; ce n’est pas à l’instinct , c’est à la faculté de sentir et à ses effets qu’appartiennent les moyens que les animaux emploient pour satisfaire les besoins de leur appétit naturel. Il paraît certain que si le froid ou d’autres inconvéniens ne faisaient pas plus souffrir le lapin que le lièvre n’en est incommodé, cet animal qui va creuser un terrier, n’en prendrait pas la peine. »
Le même George-Leroy, d’ailleurs si excellent observateur, voudrait faire dériver la ruse, en général toutes les inventions, toutes les actions industrielles des animaux, des besoins vivement sentis.
Les lapins, que nous gardons dans nos étables, ne sont certainement pas incommodés par le froid, et pourtant on ne peut pas les empêcher de creuser des terriers. Et pourquoi le lié-
vie, poursuivi par les chiens, ne sent - il pas un vif besoin de chercher asile dans un souterrain ? Comment se fait-il que des circonstances extérieures si différentes produisent absolument les memes instincts, les mêmes inventions, les mêmes actions industrielles dans tous les individus de la même espèce ; et que les mêmes circonstances engendrent des instincts tout opposés , des inventions et des actions industrielles toutes différentes dans d’autres espèces? Comment attribuer aux circonstances extérieures les qualités des animaux, quand on avoue que l’homme du plus grand génie n’aurait lieu à leur apprendre, lorsqu’ils sont excités et instruits par les difficultés ?
Qui ne voit pas que dans toutes les discussions sur les besoins, on a constamment confondu l’idée fausse , savoir : que les objets extérieurs créent les instincts, les penchans et les facultés, avec cette autre idée vraie, que les circonstances extérieures peuvent réveiller les facultés inhérentes a l’homme ou à l’animal, les provoquer et les mettre en action ?
L attention peut-elle faire naître un instinct , un penchant ou une faculté quelconque ?
C’est , depuis long-temps , une des idées favorites de plusieurs philosophes, que Inattention est la source de toutes les facultés de l’homme j que l’on peut acquérir tel penchant ou telle faculté v suivant que l’on porte son attention sur tel ou tel objet, et selon qu’on veut bien cultiver telle ou telle qualité. Helvétius a été jusqu’à dire qu’il n’y a pas d’homme bien organisé qui ne puisse exercer son attention avec toutes les forces et la constance qu’il faudrait employer pour s’élever au rang des plus grands hommes (i). Toujours celle manie de vouloir faire dériver d’un seul principe tous les phénomènes de la vie animale ! Condillac faisait de la sensation la source de toutes les facultés. D'après lui, le souvenir , la mémoire, la comparaison , le jugement, la réflexion, l’imagination, le raisonnement, sont renfermés dans la faculté de sentir. M. Laromiguière voyant que les sensations sont à-peu-près les memes pour tous les hommes, tandis que leurs facultés morales et intellectuelles sont infiniment différentes, et que les sensations
(i) De l’esprit. Dumas, Physiologie, t. IV, p. 12.
sont seulement passives, se crut forcé de faire aussi de l’attention le principe générateur de toutes les facultés. L’attention de M. Laromiguière est la réflexion de Locke. En attendant, personne ne me disputera que la sensation, la réflexion et l’attention ne soient des facultés innées. Mais ces facultés générales font-elles naître un penchant ou un talent particulier?
Voyons comment l’attention s’exerce et chez les animaux et chez l’homme ; et le lecteur jugera si les facultés, les instincts et les penchans sont un effet de l’attention, ou si l’attention est l’elfet d’un instinct, d’un penchant ou d’un talent innés.
Les hommes et les animaux sont doués d’instincts, de penchans, de talens différons. Avec chaque instinct, chaque penchant , chaque talent, la nature a établi des rapports déterminés dans le monde extérieur. 11 y a, par exemple, un rapport déterminé entre le ver à soie et la feuille du mûrier, entre le furet et le lapin, entre le canard et l’eau, entre la poule et ses poussins , entre l’homme et la femme, etc. C’est ainsi que tout être vivant a certains points de contact avec des objets extérieurs déterminés. Plus l’instinct , le penchant, le talent sont actifs, énergiques, plus ces points de contact sont nombreux -, plus ils sont intimes, et plus , par conséquent, est grand
l64 SÜR les fonctions
le rapport de chaque qualité' avec l’objet qui lui est assigné.
Quand un animal ou un homme est excité par le rapport qui existe entre lui et son objet relatif, l’homme ou l’animal se trouvent dans l’acte de Y attention. Le renard affamé évente le lièvre ; le faucon, qui plane dans les airs, aperçoit l’alouette j les voici attentifs ; le philosophe est frappé d’une idée heureuse ; le voici attentif. Maintenant vous expliquerez pourquoi chaque animal différent a l’habitude de fixer son attention sur un objet déterminé différent ; et pourquoi chaque homme différent fixe la sienne sur des objets différées. Le chevreuil et le pigeon regardent avec indifférence, sans attention, le serpent et la grenouille, objets de l’attention du porc et de la cigogne. L’enfant fixe son attention sur des jouets ; la femme , sur les enfans et sur la parure; les hommes , selon leurs dispositions individuelles, sur les femmes, les chevaux, les batailles, les phénomènes de la nature, etc. De -là la différence que mettent les voyageurs dans les descriptions delà même contrée et de la même nation j de-là la diversité des jugemens que portent divers hommes sur les mêmes objets ; et, comme dit La Bruyère, si chaque lecteur effaçait ou changeait à sa volonté, dans un livre, ce qui répugne à son goût.
DU CERVEAU. l6$
on ce qu’il ne juge pas digne de son attention, il n’y resterait pas un mot de l’auteur.
Chaque instinct, chaque penchant, chaque talent , a donc son attention. L’attention est donc un effet, un attribut d’une faculté innée préexistante, et rien moins que la source de cette faculté.
Si les instincts , les penchans, les talens sont faibles, les rapports avec les objets de leur ressort sont également faibles , et l’homme ou l’animal n’auront ni une attention longue ni une attention forte. C’est pourquoi dans l’enfance, où. certains organes sont trop peu développés, et dans la vieillesse, où les organes ont perdu leur énergie, nous regardons avec froideur les mêmes choses qui, dans l’âge de la virilité, excitent notre plus vif intérêt.
Il n’y a point d’attention , pas même de possibilité d’attention , là où il n’y a point d’instinct , point de penchant, et point de talent en rapport avec les choses extérieures. Qui inspirera de l’attention au cheval pour les monumens que nous élevons à la gloire et à l’immortalité? au bélier, pour nos arts et nos sciences ? A quoi sert d’attribuer, avec Vicq-d’Azyr, le défaut d’attention des singes à leur turbulence? Montrez-lui une femelle, un bon fruit, et vous le verrez attentif. Vouloir le rendre attentif à vos démonstrations sur la propreté, sur la bienséance, c’est oublier
iGG
que son organisation est tronque'e en comparaison de celle de l’homme, et qu’il n’existe aucun point de contact entre ces qualités et les qualités innées du singe. La meme chose a lieu pour les idiots, etc.
Personne, je pense, ne sera tenté défaire émaner de l’attention les aptitudes industrielles , les instincts et les penchans des animaux. Qui voudrait soutenir que le castor, l’écureuil, le loriot et la larve de l’insecte, ne construisent que par suite d’une attention qu’ils auraient dirigée vers ces objets, quand ils leur étaient encore inconnus ? Meme parmi les hommes , le génie commence ordinairement ses chefs-d’œuvre, comme? par instinct, avant de s’apercevoir de son talent.
Je laisse, au reste, ratlcntion ctl’excrcice, aussi bien que l’éducation, dans tous leurs droits. L'on a beau être doué de facultés assez actives, l’exercice et l’application sont indispensables pour acquérir plus de facilité et de prestesse. Pour réveiller l’attention des hommes grossiers, ou il faut exercer une forte impression sur leurs sens, ou il faut se renfermer dans les idées et dans les objets avec lesquels ils sont familiarisés, c’est-àdire avec lesquels ils ont déjà des points de contact.
Ces considérations suffiront pour réduire à sa
juste valeur le mérite de celle abstraction si fétée de tant de philosophes : X attention.
Le plaisir et la douleur sauraient-ils produire une qualité morale ou une faculté intellectuelle ?
On s’appuie sur la doctrine d’Aristippe, qui explique , d’une manière arbitraire et fort inexacte, le principe de Socrate, son maître, sur Je bonheur de l’homme, pour regarder le désir et l’aversion, le plaisir et la douleur, comme la source non-seulement de nos actions, mais encore de toutes nos qualités et de toutes nos facultés.
Les animaux, les enfans , les demi-idiots sont aussi sensibles au désir et à l’aversion, au plaisir et à la douleur, que les hommes adultes et raisonnables; ils devraient donc, en conséquence de l’opinion d’Aristippe, posséder autant de qualités les uns que les autres. Il en est du désir et de l’aversion, comme de l’attention. Pour quel objet un homme ou un animal a-t-il du désir ? N’est-ce pas pour l’objet qui est le mieux en harmonie avec ses penchans et ses lalens?Le chien couchant a le désir de la chasse, le castor celui de construire. Tel homme goûte le plus vif
plaisir en pardonnant généreusement les offenses; tel autre se réjouit lorsqu’il parvient à satisfaire sa vengeance ; celui-ci met son bonheur dans la possession des richesses; l’orgueil de celui-là est une philosophie qui l’élève au-dessus des vanités humaines. Le désir et l’aversion, le plaisir et la douleur, ont donc leur principe dans l’activité des divers penclians et talens innés.
Les passions et le désir de la gloire sont-ils la source de nos qualités et de nos facultés ?
Helvétius prétend que les sources de toutes les qualités de lame et de l’esprit, sont le désir de s’illustrer et les passions, et qu’en conséquence les forces morales et intellectuelles ne sont pas innées.
Helvétius et ses partisans devraient démontrer préalablement, que l’ambition et les passions sont étrangères à la nature de l’homme. Si elles sont innées , alors elles peuvent devenir, comme toute autre impulsion intérieure, des excitans pour les autres qualités. Le désir inné de s’illustrer, une passion ardente pcàir une femme, animeront certainement le courage du jeune guerrier; mais j’aurais beau vouloir briller au premier rang des poètes, des musiciens, tous mes
lG(J
efforts seraient inutiles. Cicéron n’a pas réussi à faire des vers, et Voltaire resta médiocre dans les mathématiques.
Le désir de s’illustrer se modifie encore d’après les talens prédominans. L’acteur veut s’illustrer dans l’art dramatique, le guerrier dans les combats , le musicien dans la musique, l’architecte dans les monumens, le médecin dans l’art de guérir. Toutes les fois que ce désir est gradué jusqu’à l’ambition, à l’amour de la gloire, c’est déjà une preuve que l’acteur, le guerrier, le musicien, etc., se sentent pénétrés d’une faculté très énergique, qui soutient son activité à travers tous les obstacles ; ce qui ne manque jamais non-seulement de donner, mais aussi de consolider une brillante réputation.
Le raisonnement d’Helvétius est une pétition de principe. Il veut faire dériver nos facultés des passions , tandis que les passions sont déjà l’expression la plus forte de nos facultés. Chaque instinct, chaque penchant, chaque talent excessivement actif est une passion. De-là la passion de P amour, la passion de voyager , la passion de la musique , la passion de construire , la passion des combats, etc. Par conséquent les passions supposent l’existence des qualités ou des facultés dont elles sont la manifestation extraordi-
naire.
Quand Helvétius , pour prouver son assertion , avance qu’il n’a point trouvé de fille idiote que l’amour n’ait rendue spirituelle, il faut en conclure que, lorsqu’il était amoureux , il trouvait de l’esprit à toutes les filles.
La vie sociale fail-elle naître des qualités ou des facultés factices ?
Une foule de livres contiennent des rêves sur l’état naturel de l’homme, et sur la multitude de bonnes et de mauvaises qualités qu’il n’a acquises, dit-on, que parla vie sociale. Dans cette hypothèse , on part facilement de la supposition que l’homme a été fait pour la solitude , qu’il est entraîné, contre sa nature, à se réunir à d’autres individus, pour former une famille, une peuplade, une nation. Ces nouveaux rapports, auxquels il n’était pas destiné , ont fait pulluler en lui tous les vices et toutes les vertus que, dans son état naturel d’isolement, il aurait ignorés à jamais.
Examinons, pour quelques momens, l'instinct de la sociabilité chez l’homme et chez les animaux.
Quelques animaux vivent isolés , le mâle séparé même do la femelle; dans d’autres espèces
le mâle et la femelle restent unis. Dans quelques espèces les pères et mères se séparent de leurs jietils, aussitôt que ceux-ci sont en état de pourvoir à leur subsistance. Dans d’autres, père et mère, et toute la progéniture de l’année, forment une petite société jusqu’au retour du printemps, où les petits cherchent à se faire un établissement indépendant ; enfin plusieurs espèces forment des troupeaux et vivent en commun. Chez les uns un seul mâle avec plusieurs femelles ; chez les autres, chaque mâle s’accouple pour la vie avec sa femelle propre. Toutes ces manières de vivre ont toujours été invariables, et ne sont nullement l’effet d’un choix arbitraire, preuve évidente que l’existence isolée, comme l’existence sociale, sont des institutions naturelles pour les différentes espèces d’animaux.
Ne croyez pas ce qu’imaginent quelques naturalistes, que ce soit la faiblesse, le besoin du secours mutuel qui rassemble certaines espèces en société. Tant d’insectes impuissans engendrent et vivent isolés,- pourquoi les cousins, les fourmis , les guêpes, les abeilles, les frelons, vivent-ils par milliers ensemble ? Le renard est plus faible que le loup; jamais on ne le voit, comme le loup , associé à plusieurs de ses camarades; le roitelet, le moqueur, la fauvette, le rossignol, isolés dans nos bosquets, charment
nos oreilles par leurs accens mélodieux ; tandis que le hardi moineau, et la babillarde corneille , rassembles par centaines, nous assourdissent dès l’aube du jour jusqu’au crépuscule du soir. Quel avantage retirent les linottes , les moutons, de leurs réunions, qu’un seul épervier , qu’un seul petit chien dispersent? Le téméraire sanglier et le puissant taureau ont-ils plus besoin de se prêter mutuellement du secours que le lièvre timide et la faible caille isolés ?
Si c’est la vie sociale qui produit certaines facultés, comment concevez-vous que de diverses espèces d’animaux qui vivent en société, chacune jouisse de facultés si différentes, si opposées? Comment la seule pluralité d’individus produirait-elle tant de particularités, tant de diversités d’instincts, de penclians et de facultés?
Pénétrons plus avant dans les mystères de la nature! Chaque espèce d’animaux est destinée à remplir un vide, un but dans l’ordre des choses. Dès qu’une espèce devait vivre en société, tous les individus devaient aussi être munis des qualités nécessaires pour atteindre à ce but de la grande famille. Chaque individu devait être calculé pour l’ensemble de la société. Les qualités de chaque abeille, de chaque fourmi, de chaque chamois, de chaque castor, devaient coincider au même point. Selon que ce but général
DU CERVE A. U* 173
est différent, les facultés des individus, dont un certain nombre est destiné à former une société, sont également différentes. L’établissement des sentinelles parmi les outardes , la direction du troupeau par le chamois conducteur, les travaux communs partagés entre divers individus parmi les abeilles et les fourmis , les secours mutuels que se donnent les porcs et les singes, la direction d’une troupe d’oies sauvages , toujours formée en triangle dans leur vol, etc. ; toutes ces qualités ont été données à ces animaux en meme temps que l’instinct social.
Il en est absolument de même de l’espèce humaine. L’homme a été destiné à vivre en commun. Nulle part, et à aucune époque, l’homme n’a vécu isolé. Aussi loin qu’on peut remonter dans l’histoire, il s’est réuni en familles, en hordes, en tribus, en peuplades, en nations, par conséquent ses qualités devaient aussi être calculées pour la société. Les phénomènes que l’on observe chez des peuples entiers ne sont pas plus l’effet de cette réunion que les phénomènes qui ont lieu dans chaque homme en particulier. Toujours et partout l’espèce humaine a manifesté les mêmes penchanS et les mêmes talens; toujours et partout il en est résulté les mêmes vertus et les mêmes vices, les mêmes industries et les mêmes institutions. Il n’existe aucun
crime contre lequel on ne trouve de loi dans la bible ; la calomnie, le vol, l’usure, l’inceste, l’adultère, le viol, le meurtre, s’ètaient déjà répandus sur la terre comme un torrent. Il n’existe également aucune vertu , aucun précepte moral , qui n’ait été recommandé, ni aucune faculté relative aux occupations humaines, quin’ailéfé plus ou moins exercée. Caïn fut laboureur, Abel berger; les enfans de Jubal jouaient de toutes sortes d’instrumens à vent et à cordes; les enfans deTubalca'in étaient de très habiles ouvriers en fer et en cuivre; Néhémie fit des réglcmens de police, etc.
Les seuls changemens que l’on remarque dans les progrès de la société humaine, c’est que les mêmes penchans, les memes facultés s’exercent sur des objets différens, et produisent des résultats modifiés. Les mœurs, les coutumes, les lois, les cérémonies religieuses différentes des divers peuples reposent sur les mêmes bases. Partout on veut faire, et on veut croire ce que l’on regarde comme juste et vrai; partout on veut honorer un Etre suprême ; on a partout des objets de vanité et de gloire, des marques d’honneur et d’infamie; il y a partout des maîtres et des serviteurs; tous les peuples se font la guerre ; les hommes et les femmes s’unissent dans tous les climats, quelque différentes que puissent être
leurs croyances et les cérémonies de leur union ; partout on pleure les epoux, les enfans, les amis décédés , et partout on honore leur souvenir, soit qu’on embaume leurs corps, qu’on mette leurs cendres dans des urnes, ou qu’on les dépose sous des tertres ou sous des monumens. Chantez vos amours sur le chalumeau ou sur la harpe ; parez vos chefs avec des plumes ou avec de la pourpre ; vos femmes avec des fleurs ou avec des diamans ; habitez des huttes ou des palais ; ce sont toujours les memes facultés qui font agir l’homme dans le cercle que son Créateur lui a tracé.
On croit prouver que l’homme naît sans penchans et sans facultés, et qu'il n’acquiert ces qualités que par la vie sociale et par l'éducation, en citant l’exemple de quelques individus trouvés égarés dans les bois, qui n’ayant reçu aucune éducation , n’ont que la brutalité des animaux , et paraissent être non seulement privés de facultés humaines, mais même de celles des animaux tant soit peu intelligens.
Cette objection tombe, quand on sait que ces sauvages, trouvés dans les forêts, sont ordinairement de misérables créatures d’une organisation imparfaite, comme MM. Roussel (i) et de
(i) Système physique et moral de la femme.
Tracy (1) en font aussi la remarque. Voici quelle est Inorganisation de ces prétendus sauvages : On leur trouve la tête ou trop grosse et attaquée d’hydrocéphale, ou trop petite, comprimée et difforme; presque toujours une constitution scropliuleuse ; les yeux petits, enfoncés, peu découpés en hauteur , et fendus en largeur ; la bouche très grande , les lèvres pendantes, la langue épaisse, le cou gonflé, la démarche chancelante et mal assurée, etc. Leur organisation primitive est par conséquent défectueuse; ce sont de vrais idiots qui ne peuvent recevoir aucune instruction, ni aucune éducation; et c’est par-là qu’on explique pourquoi on les trouve dans les bois. Comme ils sont à charge à leurs familles, et que meme, dans certains pays , les gens du bas peuple regardent ces malheureux comme des enfans ensorcelés , ou comme des étrangers substitués à leurs véritables enfans , il arrive souvent qu’on les expose, ou bien qu’on les laisse errer à leur gré sans y faire attention. L’on a même remarqué dans les hospices que ces êtres difformes ont un penchant décidé pour vivre dans les forêts, et qu’ils cherchent toujours à s’échapper. On nous a raconté à l’hôpital de Haïna, près de Marbourg, que quelques-uns des imbéciles que
(1) Idéologie , p. 246.
l’on y gardait, s’enfuyaient, et qu’ensemettant à leur poursuite, on en a trouvé quelquefois d’autres qui s’étaient évadés d’ailleurs , et qui n’avaient plus que des lambeaux devétemens. Nous avons vu , près d’Augsbourg, une femme aliénée que l’on avait trouvée dans une foret. On nous a montré à Brunswick une femme complètement imbécile; elle avait été découverte dans un bois , couchée sur le côté, les yeux ouverts, mais ne pouvant rien articuler.
Le sauvage de l’Aveyron, déposé à Paris, à l'Institution des Sourds-Muets, n’est pas différent de ceux dont nous venons de parler. Il est imbécile à un haut degré; son front est très peu élargi par les cotés, et très comprimé par le haut; ses yeux Sont petits et très enfoncés; son cervelet est peu développé. Nous n’avons pu nous convaincre qu'il eût le sens de l’ouïe; car on n’a pu , devant nous , le rendre attentif ni en l'appelant, ni en faisant sonner un verre derrière ses oreilles. Sa manière d’ètre est tranquille; son attitude et sa façon de s’asseoir sont décentes; on remarque seulement qu’il balance sans cesse le haut du corps et la tète; d salue par une inclination les personnes qui arrivent, et témoigne sa satisfaction quand elles s’en vont. Le penchant vers le sexe ne paraît pas encore agir en lui. Il connaît quelques caractères cl’écriture, et même il indi-
que les objets que ces caractères désignent. Au reste, son occupation favorite est de remettre exactement à leur place les objets qui ont été dérangés. Voilà où ont abouti les espérances que l’on s’était formées, les nombreux efforts que l’on a faits, et la patience et la douceur que met dans sa conduite envers lui une femme bienfaisante. Nous pouvons prononcer avec certitude que jamais on ne pourra en obtenir davantage.
L’homme sauvage trouvé dans les forêts de la Lithuanie, et que plusieurs auteurs citent pour prouver l’influence puissante de l’éducation , était certainement un être semblable.
Quand M. de Traey (1) dit, en parlant de l’homme en général, que l’individu qui a reçu l’éducation ressemble moins à celui qui n’en a reçu aucune, qu’un œuf à un poulet et qu’1111 gland à un chêne, il ne dit vrai que par rapport à ces infortunés j mais l’expérience de tous les temps a prouvé qu’ils restent imbéciles, soit qu’ils vivent dans les forêts , soit qu’ils restent au sein de leur famille. lie panégyriste le plus immodéré des effets de l’éducation , Helvétius, est forcé de reconnaître qu’une organisation favorable est la première condition de l’éducation.
11 est difficile de croire que, dans nos régions
(1) Idéologie, p. 244.
t> U CERVEAU..
populeuses, un homme bien organisé puisse errer long-temps comme un sauvage. Si l’on trouve quelque part un individu semblable, égaré dès son enfance, il est impossible que, dans son état d’isolement, il ait acquis aucune connaissance dépendante de l’instruction. Mais il aura certainement, dans sa position , exercé les facultés qui appartiennent à l’homme. Dès qu’un individu semblable se retrouvera au milieu de la société , on le verra déceler des dispositions humaines , non-seulement par une imitation prompte des usages sociaux , mais par sa capacité pour l’instruction. On ne pourra pas soupçonner, comme on l’a fait pour les sauvages dont nous venons de parler , que l’individu ait adoptéla manière de vivre et les mœurs des bétes sauvages. L’exemple et l’instruction changeront bientôt son genre de N ie; ou bien s’il n’y a point de changement, c’est qu’il s’agira d’un imbécile, l’éducation et les circonstances ne pouvant agir sur l’homme qu’autant qu’il possède les dispositions nécessaires, et qu’il y est préparé par son organisation.
Locke, pour démontrer que les qualités de l’esprit et de l’âme ont une origine accidentelle dans la vie sociale, allègue les enfans qui, selon lui, n’ont point encore certains penclians et certains talons, et surtout pas encore de passions.
Si Locke avait été un seul jour mère ou
garde d’enfans, il aurait vu, peu de temps après leur naissance , les marques les plus évidentes de leurs passions, ou plutôt de leurs affections. « Une chose digne d’étre remarquée, dit Cabanis, ce sont toutes ces passions qui se succèdent d’une manière si rapide, et se peignent avec tant de naïveté sur le visage mobile des enfans. Tandis que les faibles muscles de leurs bras et de leurs jambes savent encore à peine former quelques mouvemens indécis, les muscles de la face expriment déjà par des mouvemens distincts, quoique les élénfens eu soient très compliqués, presque toute la suite des affec* tions générales propres à la nature humaine , et l’observateur attentif reconnaît facilement dans ce tableau les traits caractéristiques de l’homme futur. Où chercher les causes de ces habitudes qui se composent de tant de déterminations diverses? où trouver le principe de ces passions , qui n’ont pu se former tout-à-coup ? Sans doute ce n’est pas dans les impressions encore si nouvelles , si confuses, si peu concordantes, des objets extérieurs. »
Les enfans possèdent à merveille l’art de faire connaître à l’extérieur tout ce qui se passe dans leur intérieur; leurs mouvemens et leurs cris sont tout différons quand ils sont indignés d’un traitement injuste, que quand il leur arrive un même
accident sans l’intention de les offenser 'ils crient tout autrement pour exprimer de la douleur , que pour manifester de l’ennui, de la colère , le désir d’être changés ou d’avoir la mamelle, etc.
Et si l’on soutient qu’à l’àge de quelques années, les enfans n’ont point de passions, d’affections ou de penchans prononcés, l’on confond les objets sur lesquels agissent les penchans primitifs à différons âges , avec les penchans euxmêmes. Les enfans n’ambitionnent pas de places d’honneur ; ils n’ont pas l’idée d’enlever par malversation le bien des pupilles; ils ne sont pas tourmentés par l’aiguillon de la gloire des conquêtes; mais ils se trompent les uns les autres pour des nids d’oiseaux; ils se battent pour des jouets; ils sont fiers d’occuper la première place à l’école; et le chagrin de perdre un cerf-volant qui lui échappe, afflige plus amèrement un petit garçon que ne pourra l’affliger un jour la perte du plus beau cheval. Qui n’observe pas tous les jours chez les enfans l’envie , la jalousie , l’emportement le plus furieux, la compassion , l’amour du jeu, l’avidité , l’ambition , et même la fierté, la cruauté, l’extrême sensibilité, etc. ? On dira donc avec bien plus de vérité que les enfans sont presque en tout au moins le diminutif des hommes adultes. Accordons à Locke que les cnlans ne manifestent pas encore toutes les
ÎU2
qualités et toutes les facultés propres à L’homme adulte, quelle conséquence en lirera-t-on contre leur innéité? Ne faut-il pas regarder comme innés les instincts des animaux , dont la plupart Vagissent pas immédiatement après la naissance, ni même dans toutes les saisons de l’année ? Ils ne construisent pas toujours leur nid ou leur gîte; ils n’entassent pas toujours des provisions; ils n’émigrent, ils ne chantent , ils ne s’accouplent pas toujours. Locke a très bien senti qu’d ne pouvait pas résister aux preuves et aux objections tirées du règne anima 1.11 a cru y répondre en déclarant « qu’il n’écrivait pas une philosophie des animaux; » mais il est tombé par-là dans une autre erreur déjà suffisamment réfutée, savoir : que l’homme et les animaux n’ont lien de commun entre eux, et qu’à tous les égards ils sont régis par des lois entièrement opposées; et pour ne pas nous séparer de l’homme, Locke et ses partisans nieront - ils que, par exemple , le penchant de l’amour ne soit lié à l’organisation ? cependant on n’en trouve aucune trace dans les enfans pendant les premières années. Si Locke avait eu des idées plus justes seules facultés primitives, il aurait attribué à chacune d’elles un organe- propre; il aurait su que les divers systèmes nerveux, et particulièrement les divers organes du cerveau, exercent
leur l’onction les uns indépendamment des autres ; que leur développement et leur activité ne sont pas complets en meme temps; mais qu’ils se développent successivement, les uns plus lot. les autres plus tard; que chaque organe, quand même il est parfaitement développé, peut être tantôt actif, tantôt inactif. Si Locke avait connu tout cela, il ne se serait pas fait illusion par de fausses observations, et les principes qu’il a établis pour expliquer l’origine des qualités et des facultés de l’homme , n’auraient pas été en contradiction ni avec la nature de l’homme ni avec celle des animaux.
Au reste, plusieurs de ces preuves ont déjà frappé et convaincu quelques philosophes , tant anciens que modernes ; et ils ont reconnu, comme moi , qu’il n'y a point de qualités primitives acquises ou factices ; mais que, dans l’homme aussi bien que dans les animaux, toutes les dispositions sont innées, et que leur manifestation n’est rendue possible que par l’organisation.
Platon (i) reconnaissait que l’esprit de combinaison est inné. Suivant lui, il ne suffit pas , pour être philosophe , de joindre au désir de savoir, une conception vaste, une bonne mémoire et de la pénétration; il l’aut encore une disposition
(i) De repub. VI.
particulière, qui ne peut cire acquise, pas plus que ces facultés auxiliaires. Il dit aussi que i’aplilude aux matémathiques est innée. Il regarde les désirs et les sentimens de fierté, d’orgueil , de courage, d’appétit sensuel, non-seulement comme innés, mais comme fondés sur l’organisation.
Hippocrate £1), en parlant des conditions nécessaires pour faire un bon médecin, dit qu’il lui faut surtout des dispositions naturelles.
Quintilicn se moque de l’ancien adage : que tout le monde , moyennant, une application soutenue, devient orateur. « Si les préceptes, dit-il , donnaient l’art de l’éloquence, tout le monde serait éloquent. »
Locke lui-même admet des facultés innées. Condillac (2), quoiqu’il se contredise dans ses différons ouvrages, s’exprime ainsi sur les facultés innées: « Les hommes ignorent ce qu’ils peuvent , tant que l’expérience ne leur a pas fait remarquer ce qu’ils font d’après la nature seule. C’est pourquoi ils n’ont jamais fait avec dessein que des choses qu’ils avaient déjà faites sans avoir eu le projet de les faire. Je crois que cette observation se confirmera toujours, et je crois encore que, si elle n’avait pas échappé, 011 raisonnerait
(1) Lox., num. a.
(■2) Œuvres complètes, T. lil , in-8 ’. , p. 1 15.
nu CliKV EAU.
mieux qu’on ne luit. Les liommes 11 ont pense u faire des analyses qu’après avoir observe qu'ils en avaient lait; ils 11 ont pense a pailei le langage d'action pour se Taire entendre, qu’après avoir observé qu’on les avait entendus. De même ils n’auront pensé à parler avec des sons articulés, qu’après avoir observé qu’ils avaient parlé avec de pareils sons ; et les langues ont commence avant qu’on eût le projet d’en faire. G est ainsi que les hommes ont été poètes , orateurs, avant de songer à l’être. En un mot, tout ce qu’ils sont devenus , ils l’ont d’abord été par la nature seule; et ils n’ont étudié pour l'être, que lorsqu’ils ont observé ce que la nature leur avait fait faire. Elle a tout commencé , et toujours bien; c’est une chose qu’on ne saurait trop répéter. »
« Si les lois, dit-il ailleurs (i), sont des conventions , elles sont donc arbitraires ! 11 peut y en avoir d’arbitraires ; il n’y en a même que trop; mais celles qui déterminent si uos actions sont bonnes ou mauvaises, ne le sont pas, et ne peuvent pas l’être. Elles sont notre ouvrage, parce que ce sont des conventions que nous avons faites. Cependant nous ne les avons pas faites seuls; la nature les faisait avec nous, elle nous les dictait, et il n’était pas eu notre pouvoir d’en
l86 SUR LES FONCTIONS
faire d’autres. Les besoins et les facultés de l’homme étant donnés, les lois sont données elles- memes ; et quoique nous les fassions, Dieu qui nous a créés avec tels besoins et telles facultés, est , dans le vrai , notre seul législateur. En suivant ccs lois conformes à notre nature, c’est donc à lui que nous obéissons , et voilà ce qui achève la moralité des actions. »
St. Paul parlait dans le même sens en s’adressant aux Romains : « Si les Gentils, dil-il (i), qui n'ont point la loi, font les mêmes choses que la loi commande, ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur cœur. »
Home regarde comme innés la convoitise, le sentiment du juste et de l’injuste, le sens moral, etc.
George-Leroy parle de la compassion et de la religion comme de sentimens innés.
Herder (2) regarde la sociabilité de l’homme comme innée, et il pense, comme moi, que la loi : ne fais pas a autrui ce que tu ne veux pas quil te soit fait , est fondée sur la sympathie naturelle à l’homme. Il regarde même connue innée la disposition de l’homme à la religion , et sa
(.) II, i4-«5.
(•2) L. c. Th. I . S. uàa.
propension à honorer des êtres surhumains et d’un ordre supérieur.
Je prouverai ailleurs complètement ces mêmes vérités. Je démontrerai de même, en traitant des divers organes et des diverses facultés primitives, que les talens de la musique, de la peinture, de l’arcliiteclure , de la mécanique, de la mimique, de la géométrie, des mathématiques, etc., qui semblent n’ètre que des talens acquis et produits par la vie sociale, sont innés dans l’homme, et lui sont indiqués par son organisation, comme le sont à l’abeille les lois de sa cellule hexagone, au rossignol son chant, et au castor ses constructions. J e fer pi voir aussi que , si les qualités de l’homme n’étaient pas déterminées, la société ne serait que confusion. Je montrerai que la détermination du juste et de l’injuste en suppose le sentiment intérieur j que , si les lois positives de la pensée n’étaient pas innées, il ne pourrait exister nilogiquc, ni philosophie, enfin que tous les penchans et toutes les lacultés primitives dépendent d’une organisation déterminée et particulière.