SECTION III
SUR LES CONDITIONS REQUISES POUR LA MANIFES- TATION DES QUALITES MORALES ET DES FACUL- TÉS INTELLECTUELLES.
Dans la section précédente, j’ai fixé notre opinion sur l’origine des instincts , des penchans, des talens, en général sur l’origine de nos qualités morales et de nos facultés intellectuelles. 11 se présente maintenant une seconde question également de la plus haute importance pour la physiologie du cerveau, savoir : si ces qualités et ces facultés peuvent, dans celte vie, se manifester indépendamment de conditions matérielles , ou si elles ont besoin , pour leur exercice , de certains organes avec lesquels elles auraient un rapport immédiat.
Si nos forces morales et intellectuelles peuvent se manifester indépendamment de conditions corporelles, ce serait en vain que l’on chercherait dans l’organisme les appareils des qualités morales et des facultés intellectuelles. Il serait à jamais impossible de fonder une doctrine sur les fonctions du cerveau et de ses parties, ou une physiologie du cerveau. L homme, considéré comme être moral et intellectuel , serait placé
nu CERVEAU,
hors de la sphère de l’observateur. SI , au contraire , je puis démontrer qu’il existe une relation essentielle entre l’exercice de ses forces morales et intellectuelles et son organisation, il s’ensuivra que les recherches, pour découvrir ces conditions matérielles, sontl’étude la plusimportante pour le véritable physiologiste. Si je puis encore démontrer, comme je le ferai dans le second volume, que ces conditions matérielles sont le cerveau et ses parties , l’on entreverra la possibilité de créer une doctrine sur les fonctions du cerveau , une doctrine qui montre les organes au moyen desquels tous nos penchans, tous nos sentimens et toutes nos facultés se manifestent.
La manifestation des qualités morales et des facultés intellectuelles dépend de conditions matérielles .
Quand je dis que l’exercice de nos facultés morales et intellectuelles dépend de conditions matérielles, je n’entends pas que nos facultés soient un produit de l’organisation ; ce serait confondre les conditions avec les causes efficientes. Je m’en tiens à ce que l’on peut soumettre à l’observation. Ainsi je ne considère nos fa-
cultes morales etinl.ellcclüelles qu’au tant qu’elles deviennent pour nous des phénomènes par le moyen des organes cérébraux. Le physiologiste ne doit jamais se hasarder au-delà du monde matériel, et il ne doit nier ni affirmer que ce qui peut être jugé par l’expérience. Il ne doit porter ses recherches ni sur une substance spirituelle seule, ni sur le corps inanimé seul • l’homme vivant, résultat d’une vie végétative et d’une vie animale, est son objet; par conséquent il ne doit pas entrer dans ces questions de métaphysique : quelle est la nature et l’essence des facultés elles - memes? sont-elles les attributs d'une substance spirituelle, ou les propriétés de la matière organisée? En un mot, il ne doit pas chercher à expliquer l’union de 1 âme et du corps, ni leur influence réciproque , ni comment cette influence a lieu, soit par l’action immédiate de Dieu , ou par un fluide élhéré, ou par une émanation divine. Que les âmes soient unies au corps plus tôt ou plus tard ; qu’elles soient douées de qualités différentes dans chaque individu, ou bien qu’elles soient entièrement semblables dans tous ; quelle que puisse être à ce sujet la decision des théologiens et des métaphysiciens, mou principe, que la manifestation de nos qualités morales et de nos facultés intellectuelles n’est possible que par le moyen de l’organisation , res te inébra nia hic.
Le lecteur sait déjà, quoique je uelc doive prouver rigoureusement que dans le second volume, que le cerveau est l'organe exclusif de nos qualités morales et de nos facultés intellectuellcs.il trouvera donc naturel que la plupart de mes argumens, pour établir ma proposition , soient relatifs à ce grand et noble système nerveux.
i°. Les qualités morales et les facultés intellectuelles se manifestent , augmentent et diminuent, suivant que leurs organes se développent, se fortifient et s’affaiblissent.
Ce qui a lieu pour les fonctions d’un ordre inférieur cl pour leurs organes, a lieu aussi pour les fonctions et pour les organes d’un ordre plus élevé. Or , j’ai démontré dans les sections I , II , IV, du tome premier de mon grand ouvrage, que les divers systèmes nerveux se développent et se perfectionnent à des époques différentes. C’est ainsi, par exemple, que les systèmes nerveux des viscères du bas-ventre et de la poitrine sont déjà presqu’entièrement formés, tandis que le cerveau ne semble encore qu’une masse pulpeuse. Le nerf olfactif et le nerf du goût se perfectionnent plus tôt que le nerf auditif et que le nerf optique : aussi voit-on que les fonctions du goût cl de l’odorat acquièrent plus tôt leur
ir)2
perfection (pic celles de l’ouïe et de la vue. O phénomène a surtout lieu dans les animaux qui , en naissant, sont sourds et aveugles. La même marche se fait remarquer dans le développement du cerveau. Chez les enfans nouvellement nés on découvre à peine quelque trace de fibres dans les appareils qui servent à renfoncer et à perfectionner cc-t organe. Ces fibres se montrent plus tôt distinctement dans les lobes postérieurs et moyens que dans les antérieurs. La structure fibreuse du cervelet ne devient de même visible que par degrés; et ce n’est qu’a près plusieurs mois que les parties antérieures et supérieures du cerveau se développent avec une certaine énergie. Le cerveau se forme et s’accroît graduellement jusqu’à ce qu’il ait atteint sa perfection; et cette perfection n’a lieu qu’entre vingt et quarante ans. A celle dernière époque, il ne semble pas y avoir de changement sensible pendant quelques années; mais à mesure que l’on avance eu âge, l’ensemble des systèmes nerveux diminue graduellement, le cerveau s’amaigrit, se rapetisse, et ses circonvolutions sont moins rapprochées.
Cet ordre successif et graduel de développement, d’état stationnaire et de dépérissement du cerveau , est la cause et sert à expliquer pourquoi, chez l’enfant nouvellement né, les seules fonctions sont celles des sens , du mouvement
nU CERVEAU.
ig3
volontaire, l’expression du besoin de nourriture, et des senlimens obscurs de plaisir et de douleur, de désir et d’aversion; pourquoi tout cela n’a même lieu qu’à un degré imparfait; pourquoi l’enfant commence peu-à-peuà taire attention aux choses extérieures, à agir sur elles , et à manifester des désirs et des penchans déterminés; comment les impressions sont conservées, et comment ces impressions deviennent des idées et des notions; comment les facultés et les qualités commencent à agir et à se manifester sous l’image de différées talens, ainsi que de divers penchans, par exemple, de l’amour , de l’amitié,* de la vanité , de l'ambition, de l’orgueil, etc.; comment l'enfant devient successivement adolescent, jeune homme, et homme fait; comment, à celte époque, toutes les forces morales et intellectuelles de l’homme ont acquis leur plus grande énergie, jusqu’au moment où elles commencent à décroître, et à perdre insensiblement plus ou moins de leur durée et de leur activité ; enfin comment, dans les vieillards, il ne reste plus que des sensations émoussées, et que débilité d’esprit. On voit clairement par cette succession de développement que les facultés de l’esprit et de laine et leur manifestation, suivent pas à pas l’état de leurs conditions matérielles. La marche des fonctions est la même que celle des L i3
organes. Rien ne saurait donc montrer plus évideinment que la manifestation de ces facultés dépend de l’organisation.
2°. Lorsque le développement des organes des qualités morales et des facultés intellectuelles ne suit pas l'ordre graduel ordinaire, la manifestation des fonctions de ces organes s’écarte aussi de leur ordre accoutumé .
On observe assez fréquemment dans le rachitisme que les facultés intellectuelles des enfans sont plus vives que leur âge ne le comporte. La raison en est qu’un des effets ordinaires de cette maladie est de donner au cerveau un degré extraordinaire de développement et d’irritabilité. Quelquefois meme une seule partie du cerveau se développe de trop bonne heure, sans qu’il y ait aucune maladie; et dans ce cas, la fonction qui est propre à cette partie ne manque jamais de se manifester en meme temps. Nous avons, par exemple , observé plusieurs enfaiis chez lesquels la partie du cerveau, qui est affectée à l’amour physique, avait acquis un développement extraordinaire dès l’âge de trois et quatre ans. Ces enfans étaient maîtrisés par ce malheureux penchant , quoique leurs parties sexuelles, mente lorsqu’elles éprouvaient quelque agitation , eussent rarement acquis un dé-
veloppement analogue. D’autres eufatis, chez lesquels on remarquait la meme organisation, manifestaient les phénomènes de la virilité' complète, tandis que les autres facultés étaient encore sans développement. Je citerai ailleurs plusieurs faits semblables relativement aux organes de chaque faculté. Arrive-t-il que les différentes parties du cerveau, ou que la totalité du cerveau n’acquièrent que très lard leur maturité et leur solidité ? l étal d’enfance et de demi-imbécillité se prolonge alors jusqu’à l’âge de dix à douze ans. Mais à cette épocpie , la nature semble travailler avec une énergie nouvelle au développement des parties : des eufans dont on n’avait espéré jusqu’à ce moment aucune capacité , deviennent quelquefois en peu de temps des individus remplis de talens. C’est ce qu’a éprouvé Gessner, l’un des meilleurs et des plus aimables poètes de la Suisse. Né dans une famille où le rachitisme est habituel dans la j eunesse , ses instituteurs^, quand U eut atteint l’âge de dix ans, le déclarèrent entièrement incapable de faire aucun progrès. Un des plus célèbres médecins de Berlin n'a pu, jusqu’à sa treiziéme année, ni combiner des idées , ni se servir des organes du langage.
La simultanéité de la manifestation des fonctions et du développement irrégulier , soit pré-
coce ou tardif des organes , est donc un phénomène constant qui ne peut être révoqué en doute. Or, il résulte nécessairement de ce phénomène, qucl'excrcice des qualités de l’esprit et de l’âme dépend des organes matériels. •
3°. Si le développement et le perfectionnement des organes cérébraux n’ont pas été complets, les manifestations des qualités et des facultés respectives restent également incomplètes.
Quoique l’énergie des fonctions des organes ne dépende pas seulement de leur développement, mais aussi de leur excitabilité, on peut cependant déterminer avec assurance le degré de développement du cerveaunécessaire à ses fonctions. Les observations de tous les temps ont constaté que le cerveau est incapable de remplir sa destination , quand sa boîte osseuse ou le crâne n’a que treize à dix-sept pouces de circonférence, mesure prise sur la partie la plus bombée de l’occiput, en passant sur les tempes et sur la partie la plus élevée du front.
Wülis a décrit le cerveau d’un jeune homme imbécile de naissance; sou volume comporte à peine la cinquième partie de celui d’un cerveau humain ordinaire. J’en ai fait tirer une copie
BU CERVEAU
d’après Willis, dans mon grand ouvrage (i). M. Bonn , professeur à Amsterdam , possède deux petits crânes d’idiots, et le cerveau d’un imbécile qui vécut jusqu’à vingt-cinq ans (2). IL était si stupide > que , quoiqu’il fut né à Amsterdam, on le fit passer pour un sauvage d’Afrique, et on le montra pour de l’argent. M. Pinel a un crâne semblable d’une jeune fille de onze ans entièrement idiote. Parmi les préparations anatomiques de l’Ecole de Médecine de Paris, il se trouve aussi un crâne non développé d’un enfant imbécile. J’ai fait dessiner deux crânes semblables, tirés de ma collection; l’un et l’autre se distinguent par leur petitesse :1e premier (3) est le crâne d’un enfant de sept ans ; l’autre (4) est le crâne d’une fille de vingt ans. Ces deux individus étaient complètement imbéciles. J’ai observé des têtes également petites dans plusieurs imbéciles de naissance, encore vivans. Tous ces crânes et toutes ces têtes ont treize à quatorze pouces de circonférence, et onze à douze pouces de la racine du nez jusqu’au grand trou occipital. Si quelquefois des nains, qui jouissent à urt certain de-
(1) PI. XVIII, Gg. 11.
(2) PI. XX, fig.i.
(3) PI. XVIII , fIg. I.
(4) PI. XIX, fig. I et II.
1 f)8 SUR LES FONCTIONS
gré de leurs facultés inlellecluelles , paraissent faire exception à cette loi, on n’a pas observé avec exactitude la grosseur de la tête, qui , dans ces cas, est toujours très disproportionnée au reste du corps. Lors meme que les têtes sont un peu plus grosses que celles qui caractérisent l'imbécillité complète, les facultés intellectuelles sont encore presqu’entièrement engourdies.
A mesure que , dans les divers degrés qui caractérisent l’imbécillité, l’organisation du cerveau se perfectionne, les facultés se manifestent dans la meme proportion. Les individus qui sont dans ce degré de développement, montrent quelques dispositions et quelques penclians particuliers; leurs gestes deviennent plus significatifs; ils vont jusqu’à produire des phrases courtes, assez bien suivies. Les fonctions s’élèvent ainsi avec l’organisation jusqu’à ce que la faiblesse de l’esprit ne se décèle plus quç dans un petit nombre de points, ou dans un point unique.
L’on voit par-là que tous les individus réputés imbéciles ne le sont pas complètement. Les païens et les nfédecins ont quelquefois de la peine à comprendre comment un enfant qui s'acquitte bien de tout ce qu’il y a à faire à la maison, et qui montre des sensations exactes, de la sensibilité et même de la ruse, peut être rangé dans la classe des imbéciles. Tel est pourtant l’état de
DU C ER VF, A U.
plusieurs eufaus qui entendent, mais qui n’apprennent pas à parler. J’ai fixé l’attention sur ce point , en m’occupant des fonctions du sens de l’ouïe (i); et lorsque je traiterai du langage articulé particulier à l’homme , je ferai voir que cet accident a pour cause une maladie organique du cerveau , par conséquent l'impuissance d’exercer toutes ses fonctions.
Nous avons vu à Hambourg un jeune homme de seize ans, dont les parties antérieures inférieures de la tète étaient bien développées; mais son front avait à peine un pouce de haut, parce que les parties antérieures supérieures du cerveau avaient été entravées dans leur développement; et il ne jouissait, en conséquence, que de l’exercice des fonctions affectées aux parties antérieures inférieures. Il apprenait les noms, les nombres, les époques, l’histoire, et il répétait tout cela mécaniquement. Mais la combinaison, la comparaison des idées et le jugement lui manquaient entièrement. On le regardait avec raison comme imbécile, et l’on ne pouvait l’employer à rien. J’aurai occasion, dans le cours de cet ouvrage, de citer plusieurs exemples qui confirment la proposition : que le développement défectueux du cerveau ou des organes particu-
(i) Anatomie et Physiologie du cerveau. T. I , S. VI.
liers a toujours pour résultat la faiblesse de leur action.
4°. Quand les organes de V esprit et de V âme ont acquis un haut degré de développement et de perfectionnement, il en résulte pour ces organes la possibilité de manifester leurs fonctions avec beaucoup d’énergie.
Je prouverai la vérité' de ce résultat quand je traiterai de l’influence du développement des organes sur l’exercice des facultés qui y répondent. Je montrerai en meme temps que, lorsque des individus se distinguent particulièrement et d’une manière remarquable par une qualité déterminée, ou bien lorsqu’ils tombent dans une idée fixe, ou dans un penchant fixe, manie partielle , monomanie , par une trop grande exaltation , c’est presque toujours le développement extraordinaire d’un organe qui en est la cause. Sans entrer maintenant dans ces détails , je me contenterai de fixer l’attention de mes lecteurs sur la différence manifeste que tout le monde peutremarquerentretrois sortes de têtes, savoir : les têtes des idiots, les têtes des hommes dont les lalens ne sont que médiocres , et les têtes des hommes éminens, doués d’un vaste et grand génie. Les premières sont caractérisées par leur petitesse , comme nous venons de le voir , et les