Fontenelle, Vie de Corneille
Il s'installait à sa table comme à la table d'un conseil où venaient s'asseoir les rois, les reines, les empereurs, les ambassadeurs et les grands capitaines. Il les écoutait, il dirigeait leurs délibérations ou leurs combats oratoires, il pénétrait dans leurs âmes et leur soufflait ce qu'ils avaient à dire. Et Ton se demandait ensuite avec étonnement où il les avait connus. Et Turenne s'écriait : c Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre? > C'est qu'on ignorait sa vraie vie. On s'entêtait à croire qu'il vivait à Rouen ou à Paris ou sur le chemin de Paris à Rouen. Mais sa vraie vie se passait beaucoup plus loin, et nous pourrions la résumer ainsi : c Jeune, il se mêla à une jeunesse aventureuse, galante et qui préludait par ses hardiesses amoureuses à ses exploits futurs. Il fut un des héros de la société précieuse. Il tira l'épée. Il enleva ses belles maîtresses. Puis il eut la fantaisie de visiter l'Espagne. Il partit et en rapporta un souvenir qui fit sonner la gloire des noms espagnols aux quatre coins du monde. Dans son âge mûr, il fréquenta assidûment les hommes d'Etat et les grands criminels. Il assista à quelques martyres. Il fut mêlé à un certain nombre de forfaits retentissants. Et sauf un ou deux voyages en Espagne, où un charme l'attirait encore, il s'occupa passionnément des affaires qui changent la face des empires. La vieillesse le surprit au milieu des cours.
Un homme tel que /wi jamais ne s'en détache ^ 1. Othon^ acte I, scène i.
Il continuait de s'intéresser à la politique; mais les horizons étaient moins sombres, les tempêtes plus rares, les rois et les princes plus familiers ; et les situations les plus compliquées avaient une tendance à se dénouer en douceur. Il aimait beaucoup qu'on lui parlât d'amour. On remarqua qu'il recherchait la société des vieillards amoureux, comme s'il y trouvait une sympathie à quelque chagrin secret. Et il conçut une admiration extraordinaire pour de jeunes princesses amoureuses à qui il donnait des leçons d'héroïsme ou de dignité : la plus célèbre fut Psyché. »
Sa jeunesse fut éclatante et telle qu'on n'eu connaît pas de plus prestigieuse. 11 débute à vingttrois ans par une comédie, Mélite. A trente ans, il a déjà fait jouer sept comédies et deux tragédies. 11 n'a pas seulement réalisé une œuvre originale et un des plus grands chefs-d'œuvre de l'esprit humain, mais il a fondé notre double théâtre, comique et tragique. Ses prédécesseurs, dont il ne reste rien de vivant, ne lui fournissaient aucun modèle, et l'on ne rencontre dans leurs œuvres que des pressentiments. 11 a dit que l'amour l'avait rendu poète, et l'on a dit que la pièce de Mélite n'était qu'une aventure de sa jeunesse transportée sur la scène. Mais l'amour n'a jamais fait un poète dramatique.
Il va nous en préciser lui-même toute l'originalité : € Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle
n'a garde d'être dans les règles, puisque je ne savais pas alors qu'il y en eût. Je n'avais pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy dont la veine était plus féconde que polie et de quelques modernes qui commençaient à se produire et qui n'étaient pas plus réguliers que lui... Ce sens commun, qui était toute ma règle, m'a fait trouver l'unité d'action pour brouiller quatre amants par une seule intrigue et m'avait donné assez d'aversion de cet horrible dérèglement qui mettait Paris, Rouen et Gonstantinople sur le même théâtre pour réduire le mien dans une seule ville. La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en aucune langue, et le style naïf qui faisait une peinture de la conversation des honnêtes gens furent sans doute cause de ce bonheur surprenant qui fit alors tant de bruit. > Et dans la préface de sa comédie La Veuve, il disait encore : « Je tâche de ne mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diraient vraisemblablement en leur place ceux qu'ils représentent et de les faire discourir en honnêtes gens et non pas en auteurs. » C'est ainsi que Molière écrira dans La critique de l'Ecole des Femmes : € Lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent, et vous n'avez rien fait si vous n'y faites pas reconnaître les gens de votre siècle, i» Nous n'avons qu'à rapprocher ces lignes de Molière des passages de Corneille pour comprendre quelle dette l'auteur du Misanthrope avait contractée envers celui de Mélite.
Du premier coup, Corneille débarrassait la scène de tous les personnages bouffons et grossiers, dont les sales plaisanteries éloignaient du théâtre les honnêtes gens et surtout les honnêtes femmes. Il purifiait la comédie, et il nous montrait en même temps que, sans sortir de la bonne compagnie, elle pouvait nous faire sourire ou nous émouvoir. Mélite^ pas plus que les pièces qui la suivent, ne provoque l'éclat de rire. Si l'on veut franchement rire, il faut aller jusqu'à L Illusion comique^ où le type du Matamore est irrésistible, et jusqu'au Menteur^ où les contradictions de Dorante et l'effroi émerveillé de son valet renouvellent sans cesse la gaieté du spectateur. Mélite n'est que l'avènement du sourire au théâtre. Mais c'est considérable, car il suffisait de peu pour que ce sourire s'achevât en rire, et que nous eussions Le dépit amoureux^ ou pour qu'il s'attendrit et que nous eussions Les jeux de V amour et du hasard. C'est même si considérable qu'on se demande comment le public fit fête à une telle nouveauté. Le public, en effet, désire la nouveauté autant qu'il l'abhorre. Il en a tout à la fois l'amour et l'horreur. 11 la réclame à condition qu'elle ne change pas ses habitudes ; et, comme sa nature est de les changer, elle commence presque toujours par lui inspirer une véritable répulsion. Le succès des grands poètes originaux vient précisément de ce qu'à la nouveauté qu'ils apportent se mêlent des éléments connus, familiers, empruntés, qui en amortissent Téclat. Les comédies de Corneille firent sentir au' public la
douceur et la beauté d'une imitation plus directe de la vie, mais dans un cadre romanesque et romantique qui ne le déconcertait pas.
D'abord, elles se jouaient sur une scène qui ressemblait à celle du Théâtre des Mystères^ mais réduite à des proportions plus étroites, une scène <c divisée en plusieurs régions >, où les acteurs passaient ainsi le plus commodément du monde, et sous les yeux des spectateurs, d'un endroit à l'autre, d'une chambre à une rue, d'une forêt à une place publique*. Ce système de décoration multiple, hérité du Moyen Age, nous explique les perpétuels changements de lieu, non seulement dans les premières comédies de Corneille, mais encore dans le Cid. Il favorisait le mouvement des personnages, les complications d'intrigue, le quiproquo, la chasse aux aventures. Et le fait est qu'à les voir seulement de l'extérieur, Méltte, Clitandre^ La Veuve , La Suivante , La Galerie du Palais^ La Place Royale^ L'Illusion Comique ne diffèrent que par un peu plus de retenue des pièces follement romantiques. On se poursuit sous les bois; on s'embusque derrière les buissons; on se bat; on s'assassine. Le plancher de la scène résonne des épées rompues. Dorise, serrée de près par l'affreux Pymante, lui crève l'œil de son aiguille. Célidan apparaît tout à coup dans le jardin de Clarice; et la nourrice, infâme complice du ravisseur, feint l'épouvante et se jette aux genoux
1. Consultez £. Rigal, Le Théâtre Français avant la période classique (Hachette).
de sa maîtresse pour Tempècher de fuir. Gélidan entraine la jeune femme, et on l'entend qui crie : c Touche, cocher! » Parfois le ravisseur se trompe : Alidor commande à ses hommes masqués d'enlever Phylis que l'ombre du soir lui fait prendre pour Angélique. 11 y a des travestissements, des accès de folie, des imprécations, des fuites dans la nuit, des scènes de magie au fond d'une grotte. Tout cela nous rappelle les fantaisies et les extravagances de la Comedia espagnole.
On a essayé de fixer le moment où Corneille avait imité l'Espagne; mais on n'est sûr de rien avant le Cid*. Il importe peu, car, depuis une cinquantaine d'années, dans le roman et dans la pas* torale, l'influence espagnole commençait à refouler en France l'influence italienne. C'était imiter l'Espagne que de s'inspirer du romanesque de VAstrée^ et c'était l'imiter que de mettre à la scène des gentilshommes français, en un temps où, comme on l'a fait justement remarquer *, le gentilhomme français avait, presque autant que le caballero espagnol, le culte de l'honneur et du point d'honneur, le goût des actions extraordinaires et la manie du duel. L'agonie de notre esprit féodal se teintait tout naturellement des couleurs de la féodalité hispanique.
Mais, derrière ces apparences. Corneille est beaucoup moins espagnol qu'il ne le parait et
1. Voyez E. Martinenche, La Comédie espagnole en France , (Hachette), et 6. Huszar, P. Corneille et le Théâtre espagnol (E. Bomilon.)