Huszar, ouvrage cité
beaucoup plus original. Il Test dans son souci d'intéresser les spectateurs à la peinture fidèle de la vie française, ou, tout au moins, au décor français. Il les transporte à la Place Royale qui était alors c la promenade à la mode, le centre des rendez- vous et des intrigues amoureuses *, » ou dans la Galerie du Palais, au milieu des cris et des boniments du libraire et de la lingère. Non qu'il faille exagérer l'importance de ces décors qui n'ont rien à voir avec le fond de la pièce, car Dorimant rencontrerait aussi bien Hippolyte sur la Place Royale que devant les étalages de la Galerie, et Alidor causerait aussi bien avec Cléandre dans la Galerie que sur la Place Royale. Mais ils indiquent en Corneille un sens de l'actualité qui n'est, chez les grands poètes, qu'une des formes de leur amour de la vie. Il est moins heureux, mais tout aussi français, quand il loge son vieux magicien de Vlllusion comique dans une grotte, en Touraine. C'est presque aussi amusant que les spectres de Voltaire qui apparaissent en plein midi. Il est vrai que son sorcier tourangeau ne fait ni enfler les mers ni trembler la terre.
Ni briller dans la nuit l'éclat de deux soleils.
Il se moque même de ses confrères qui
...avec tous leurs encens Et leurs mots inconnus, qu'ils feignent tout puissants, Leurs herbes, leurs parfums et leurs cérémonies Apportent au métier des longueurs infinies.
1. Ad. Régnier, Corneille, édition des Grands Écrivains (Hachette).
Un coup de baguette lui suffit, et le père, qui ne sait plus ce qu'est devenu son fils, le voit marcher et l'entend parler à cent lieues de distance. C'est un brave sorcier de chez nous, et dont les sorcelleries n'ont point de quoi effrayer l'esprit raisonnable des bourgeois français.
Cet esprit se glisse même sous le pourpoint de ses fringants héros. On a malicieusement observé qu'ils raisonnent sur le duel et ne semblent pas toujours pressés de se battre*. « Quoi, tu crains le duel? ï dit Tircis à Philandre. Et Philandre de répondre :
Non, mais j'en crains la suite Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite ; Et du plus beau succès le dangereux éclat Nous fait perdre Tobjet et le prix du combat.
Moins chevaleresques que les héros de roman, ils émettent sur l'amour des principes qui feraient rougir les caballeros espagnols, mais dont s'accommodent parfaitement les piétons gaulois.
En fait d'amour la fraude est légitime!...
En matière d'amour rien n'oblige à tenir I...
Mais ce qui les distingue, ce qui appartient en propre à Corneille, c'est à la fois le caractère imaginatif de leurs amours et leur curiosité psychologique. Us aiment ou ils imaginent qu'ils aiment ou ils feignent d'aimer, et ils sont infiniment curieux
i. Haszar, ouvrage cité.
i!2 LA POÉSIE CLASSIQUE
de ce qui se passe dans leur esprit et dans celui de leur partenaire. Ils conçoivent Tamour comme une partie d'échecs qui doit se terminer sur un mariage, où il importe qu'on entre en vainqueur. Us ont commencé par enlever son bandeau à l'enfant divin. Ils veulent y voir clair, ils se guettent, s'observent, s'éprouvent, se tendent des pièges, combinent des stratagèmes, s'enorgueillissent de leur stratégie. On dirait qu'ils font de l'amour un apprentissage à la politique. Jeunes gens et jeunes filles luttent avec des armes égales. La jeune fille n'est point dans la situation dépendante où la tiendra plus tard la comédie de Molière. Elle est libre, coquette, fière, aussi intelligente que le jeune homme, quelquefois aussi perfide, et plus fine, c Apprends, dit Cloris,
Apprends que les discours des filles bien sensées Découvrent rarement le fond de leurs pensées, Et que, les yeux aidant à ce déguisement, Notre sexe a le don de tromper finement... »
Et elle dispose d'elle-même. Les parents ne jouent qu'un rôle très effacé. Ils ne sont guère là que pour enregistrer les mariages. Ils tiennent la place du notaire qui ne parait pas. Leurs filles ne courent aucun risque. Les séducteurs, même ceux qui ne reculent point devant le rapt, ne sont pas très dangereux. La réussite de l'enlèvement satisfait leur orgueil. Us ont maté la reine. Ils n'en demandent pas plus.
Quelques couples cependant expriment une tendresse plus douce, plus délicate, plus nuancée.
Dans La Veuve, Clarice et Philiste s'aiment sans oser se le dire :
L'un est muet de crainte et l'autre de pudeur.
Philiste est moins riche et d'une condition moins^ noble que Clarice; et nous aurions une délicieuse comédie sentimentale, si, par malheur, le traître Alcidon ne la traversait en y traînant derrière lui de sombres imbroglios. Car, à chaque instant, la comédie de Corneille oblique vers le drame. Il la complique moins dans une intention romanesque que pour y greffer de nouveaux sujets d'analyse psychologique. Ce tour d'esprit, qui sera si frappant plus tard dans ses tragédies, se manifeste dès ses premières pièces. Mais la substance en était trop frêle pour supporter cette ramification d'intrigues ; et il nous donne souvent l'impression de négliger l'essentiel, comme dans l'histoire de cette Suivante jalouse de sa maîtresse et qui tente de la supplanter au cœur de son amant, mais dont il ne nous explique ni d'où elle vient, ni pourquoi elle est là, ni surtout pourquoi la jeune fille qu'elle accompagne endure ses manigances. Son théâtre comique abonde en situations neuves ; et on lui en voudrait presque de ne pas épuiser tout ce qu'elles contiennent de dramatique, si l'on n'était pris soi-même par cette fantaisie qui pousse continuellement de nouvelles ramures et qui semble tenir du gothique flamboyant, et si tout, jusqu'aux langueurs de sa pièce, n'était racheté par la sève puissante et drue qui circule dans son
verbe. On se dit qu'il n'a pas encore trouvé la formule de son génie, mais qu'il a déjà trouvé sa forme et qu'elle est admirable et créée : éloquente, ironique, pittoresque dans l'abstrait, vivifiée par une verve jaillissante. Elle est même trop belle. Elle dépasse le sujet. Elle donne aux pensées ingénieuses et aux sentiments précieux de ses héros galants un retentissement héroïque que leur situation ne comportait pas. Mais la jeunesse ne mesure pas ses expressions à l'importance réelle de ses aventures. Elle a le privilège de tout magnifier sans être ridicule. Corneille est aussi jeune que ses personnages.
A bien les prendre, ses comédies ne sont que des passes brillantes et comme une escrime où il se prépare à frapper ses grands coups. Elles me rappellent ce qu'un auteur anglais disait de l'exercice au sabre, où la lueur de l'acier, accompagnée de bruissement et de sifflement, découpe des silhouettes de personnages dans une atmosphère étincelante : ce sont les merveilleux rayons d'une € aurore militaire » . Parcourez ces comédies : les vers s'agitent et frémissent, pleins, sonores, querelleurs et superbes, déjà cornéliens :
On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit!...
Si Doraste a du cœur il faut qu'il la défende,
Et que l'épée au poing il la gagne ou la rende 1...
J'admire ce grand cœur qu'ici tu fais paraître. . .
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles...
Si j'avais moins d'amour j'aurais de la raison : C'est peu que de la perdre après t'avoir perdue!...
Que Tun m'offre d'espoir, que l'autre a de rigueur, Et, tandis que tous deux tâchent de me séduire. Que leur combat est rude au milieu de mon cœurl...
Qu'attendent-ils pour se répandre à travers l'espace, tous 'ces beaux vers qui s'impatientent dans la comédie? Ils n'attendent que le passage d'un large souffle tragique. « Levez-vous, orages désirés I » Je les compare à de jeunes héros qui ne demandent à la vie que de grandes cause^ à défendre et des champs de bataille où monti^ la couleur de leur sang.
Le souffle vint. Corneille les jeta d'abord à l'assaut d'une tragédie de Senèque, imitée d'une tragédie d'Euripide : Médée. Gomme il arrive d'ordinaire à la jeunesse, que l'excessif attire, il s'attaquait pour ses débuts à un sujet parfaitement horrible. La magicienne Médée, enlevée par Jason et abandonnée par lui, se venge en tuant les enfants qu'elle a eus du traître. L'art même d'Euripide n'a pu sauver entièrement ce que cette histoire a de monstrueux ; et nous ne la supporterions pas, si l'atmosphère fabuleuse qui l'enveloppe n'en justifiait jusqu'à un certain point l'inhumanité, et si, quand cette mère dénaturée s'envole dans les airs, un peu de l'horreur de son crime ne s'évaporait avec elle. Corneille en a tiré une tragédie qui ne ressemble ni à celle de Sénèque ni à celle d'Euripide et qui, tout en gc^rdant l'élément
fantastique, y mêle du romanesque, de la comédie et un réalisme rude.
Nous sommes à Gorinthe. On a vu quelque temps auparavant y arriver un étrange ménage. L'homme, un beau Grec connu pour ses prouesses et pour son flair heureux d'aventurier, traînait derrière lui ses enfants et sa femme, une étrangère, belle comme une belle fille Barbare, vêtue comme une Barbare, et que son passé mystérieux entourait de sortilèges et éclaboussait de sang. Ils fuyaient leur dernier crime, et ils se sont installés dans la ville du roi Créon pour y rétablir leur fortune. Le beau Jason, qui commence à être fatigué d'une compagne aussi voyante et aussi compromettante, s'est vite faufilé dans les bonnes grâces du roi et de sa fille Creuse, au point € que l'un le veut pour gendre et l'autre pour mari. > C'est ce qu'il explique à son ami PoUux avec le cynisme tranquille d'un héros picaresque qui a fait toute sa carrière dans l'amour :
J'accommode ma flamme au bien de mes affaires, Et, sous quelque climat que le sort me jetât, Je serais amoureux par maxime d'État.
Et il énumère complaisamment les bénéfices du métier :
Nous voulant à Lemnos rafraîchir dans la ville, Qu'eussions-nous fait, Pollux, sans l'amour d'Hypsipile? Et depuis à Golchos, que fit votre Jason Que cajoler Médée et gagner la Toison?...
Maintenant qu'un exil m'interdit ma patrie, Creuse est le sujet de mon idôlatde.
Et que pouvais-je mieux que lui faire la cour Et relever mon sort sur les ailes d'Amour?
Malheureusement pour lui, Médée n'est pas d'aussi bonne composition qu'Hypsipile. Le roi a rendu contre elle un arrêt de bannissement; elle ne bouge pas de la ville ; et, quand il sort de son palais, c'est elle qu'il rencontre. La scène est d'une violence shakespearienne ; mais, pour la première fois. Corneille y déployait son éloquence dans un de ces plaidoyers si chers à son génie, et dont le mouvement oratoire est comme traversé de frissons épiques. Elle répond aux insultes et aux menaces du roi par le rappel des services qu'elle a rendus aux Argonautes. Quoi, on la chasse, elle par qui la Toison d'Or fut conquise, elle sans qui « le sang des Dieux et la fleur de la Grèce » eussent péri !
Et le charmant Orphée et le sage Nestor!...
Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous.
Je n*en veux qu'un pour moi, n'en soyez point jaloux.
Pour de si bons effets, laissez-moi l'infidèle :
Il est mon crime seul, si je suis criminelle!...
Peignez mes actions plus noires que la nuit :
Je n'en ai que la honte, il en a tout le fruit 1
La scène entre Jason et Médée est encore plus belle; et ce déchaînement de passion, il ne faut pas l'oublier, a précédé de trente ans les vers passionnés de Racine. Elle lui reproche tous les crimes qu'elle a commis pour lui :
Celui-là fait le crime à qui le crime sert.
Elle lui étale sous les yeux l'infamie de sa
118 LA POéSIE CLASSIQUE
déloyauté. Lorsque je trahissais ma famille afin de te sauver, s'écrie-t-elle,
Tu n'étais point honteux d'une femme barbare !
Ton tyran massacré, ton père rajeuni.
Je devins un objet digne d'être banni
Tes desseins achevés, j'ai mérité ta haine.
Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne.
Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi.
Que le bandeau royal que j'ai quitté pour toi!
Voilà des vers essentiellement dramatiques, des vers qui commandent l'accent et le geste, et où les que^ tombant Tun sur l'autre, ont la rauque âpreté du mépris et de la colère. Et, le pleutre Jason lui objectant que c'est à sa prière qu'elle doit de n'être que bannie et non pas mise à mort, elle reprend :
On ne m'a que bannie I bonté souveraine !
C'est donc une faveur et non pas une peine.
Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment.
Et mon exil encor doit un remerciement.
Ainsi l'avare soif du brigand assouvie.
Il s'impute à pitié de nous laisser la vie.
Quand il n'égorge point il croit nous pardonner. Et ce qu'il n'ôte pas il pense le donner !
Cependant elle s'apaise, et au moment où l'on croirait à une recrudescence d'indignation. Elle s'apaise quand Jason lui refuse la grâce d'emmener ses enfants avec elle. Enfin elle a découvert sous les vilenies et sous la lâcheté de cet homme quelque chose qui ressemble à un sentiment sincère. Il aime ses enfants. Désormais elle tient sa
vengeance, et le calme rentre dans son âme, un calme effrayant. Il n'y avait rien de semblable dans Euripide.
En face de cette possédée. Corneille a imaginé le personnage de Creuse, la fille du roi, une princesse de comédie. Creuse est une enfant gâtée, jolie, spirituelle, coquette, dépourvue de jugement et assez dénuée de scrupules. Elle était promise au vieux roi d'Athènes, (Egée; mais, dès l'instant que le Grec et la Barbare ont paru à Corinthe, elle n'a plus désiré que deux choses, l'une autant que l'autre, l'amour de Jason et la robe de Médée. Cette robe, le seul trésor que la fille de Colchos emporta dans sa fuite, cette robe couverte d'or, ourlée de perles et de pierres précieuses, sème dans la nuit des clartés de soleil. Selon la légende et selon Euripide, Médée, de sa propre inspiration, l'envoya à sa rivale, en cadeau de noces, tout imprégnée d'un poison qui la brûla et incendia le palais. Mais Corneille a pensé que ridée de revêtir cette robe fatale devait d'abord germer dans l'âme vaine et coquette de Creuse. C'est peut-être plus vraisemblable; et c'est en tout cas d'une invention qui sent sa malice française.
La robe de Médée a donné dans mes yeux t
dit la jeune princesse à Jason.
Pour moi, tout aussitôt que je l'en vis parée. Je ne fis plus d'état de la Toison dorée.
Et» dussiez-vous Tous-méme en être un peu jaloux. J'en eus presques enyie aussitôt que de vous.
Pour apaiser Médée et réparer sa perte.
L'épargne de mon père entièrement ouverte Lui met à l'abandon tous les trésors du Roi, Pourvu que cette robe et Jason soient à moi.
Pour satisfaire ses désirs, elle ruinerait son père, elle viderait les coffres de l'Etat ; et le roi Œgée, qui se voit évincé par Jason, a beau s'écrier : c Madame, y songez-vous? Voulez- vous donc épouser un tel homme.
Et qu'il faille ajouter à vos titres d'bonneur : « Femme d'un assassin et d'un empoisonneur? ».
elle lui répond du ton aimable et impertinent d'une jolie femme qui congédie un vieux soupirant : c Ne vous plaignez pas. Seigneur : je ne vous ai jamais tant estimé que depuis que je l'aime!... »
Qu'Œgée furieux enlève cette inconstante, que Jason la rattrape, que le ravisseur soit jeté dans un cachot, que Médée, d'un coup de sa baguette, ouvre les murs de la prison et fasse tomber ses chaînes : en somme, ce romanesque, qui donne à la pièce l'air effréné d'une comedia^ se combine assez heureusement avec l'élément fabuleux du sujet. Je ne reprocherai même pas à Corneille d'avoir préparé pour l'avenir un mariage entre Œgée et Médée, puisque la légende veut qu'elle ait épousé le roi d'Athènes après l'accomplissement de sa vengeance. Cette vengeance est épouvantable ; mais, avec une hardiesse qui détourne notre esprit du forfait de la mère massacrant ses enfants ou qui.
pour mieux dire, l'escamote, Corneille nous montre sur le théâtre Creuse agonisant dans les flammes subtiles de la robe qu'elle a tant désirée et que les deux fils de sa rivale lui ont apportée. Créon se tue de désespoir devant le supplice de sa fille. Jason, sous le coup de l'affolement, se précipiterait, le poignard à la main, sur ses enfants, messagers de cette horrible mort, s'il ne songeait qu'ils n'ont fait qu'obéir à leur mère. C'est à ce moment que Médée, du haut d'un char tiré par des dragons volants, lui crie qu'elle les a tués et l'accable de sa sauvage ironie :
Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés Des postillons pareils à mes dragons ailés !
Mais les spectacles affreux et surprenants que nous avons sous les yeux ne nous laissent plus assez de liberté d'esprit pour nous émouvoir de ce qui s'est passé dans la coulisse. L'agonie de Creuse, la magie de Médée nous cachent ce dernier crime, le plus épouvantable.
Cette pièce puissante et polychrome, aux tons crus et violents, où. le réalisme s'allie au romanesque, et le fantastique à la passion, incomparablement supérieure à tout ce qui s'était joué jusqu'alors, commence vraiment l'histoire de notre tragédie. Racine le savait bien, car il n'y a peut-être pas de pièce de Corneille qu'il ait plus étudiée. Et nous en trouvons des souvenirs dans Andromaque et dans Bajazet.
L'année suivante, ce fut le Cid, Toute la jeunesse d'un siècle se lève à ce mot magique, et toute l'audace de la jeunesse. Jamais Corneille ne fut plus audacieux. Son audace même ne s'explique que par une sorte d'enchantement où le plongea son sujet. Il ne vit pas, il ne voulut pas voir tous les périls qu'il affrontait. Protégé par Richelieu, il ne lui vint pas à Tesprit qu'au moment où ce ministre interdisait le duel, une pièce, qui l'exaltait, pouvait lui paraître une offense personnelle. Il se boucha les oreilles au bruit de la guerre que nous soutenions alors contre l'Espagne; il n'entendit point le pas des régiments espagnols sur la terre française. Au cri de Rodrigue : « Paraissez Navarrois, Maures et Castillans ! > Fontenelle nous dit que le Cardinal fut aussi alarmé que s'il avait vu les Espagnols devant Paris. On sait comment il se vengea : par de la critique littéraire. Plutôt que d'agir en homme d'Etat ou simplement en ministre contre un poète, il préféra se donner le léger ridicule de se conduire en homme de lettres. Mais, pour une fois, il y eut quelque grandeur d'âme dans ce ridicule.
Téméraire à l'égard du pouvoir. Corneille ne l'était pas moins envers le poète espagnol qu'il allait dépouiller. La crainte qu'on l'accusât de plagiat et qu'on attribuât à l'imitation ou au démarquage toutes les beautés de son œuvre ne
l'arrêta pas. De fait, on n'y manqua point, et la querelle dure encore! Et TEurope s'en est mêlée. Longtemps après que la France lui avait donné gain de cause, TAllemagne entra en ligne avec ses escadrons de lourds pédants. Hier encore, le Hongres Huszar, reprenant les argumentations germaniques des Klein et des Schack, répétait que Corneille n'avait fait qu'habiller à la française une belle pensée espagnole et que sa pièce n'était € qu'une plante artificielle qu'un jardinier artiste cultive et embellit dans une serre : ses couleurs sont moins vives, son parfum moins naturel. » On ne se représente pas bien Corneille sous la personne d'un horticulteur distingué. Les Espagnols ont été en général un peu moins durs que les gens du Nord. D'ailleurs, je crois qu'à leur place nous aurions pensé comme eux et, comme eux, préféré notre Cid espagnol au Cid français. Mais je crois aussi que nous serions embarrassés quand on nous demanderait si c'est à Guilhen de Castro que le monde entier doit de connaître le Cid ; car le moindre respect de la vérité nous forcerait de répondre que c'est à Corneille. Lorsque je lis la pièce espagnole, je respire jusqu'à l'entêtement l'odeur singulière de l'Espagne. Lorsque j'ouvre la pièce française, je rentre dans l'humanité de tous les pays et de tous les temps. Je veux bien que les personnages en soient plus français qu'espagnols ou même japonais, et plus français du XVII' siècle que français du moyen âge. Cela revient au même si, comme nous en sommes convaincus, la civilisation française du xvii* siècle a
été une des plus hautes expressions de la civilisation humaine.
Mais où Faudace de Corneille se surpassait, c'était de choisir un sujet dont |e caractère scabreux semblait ne pouvoir se légitimer qu'en s'appuyant sur un faisceau de traditions féodales et particulières, et de commencer par lui retirer ce support, par enlever toutes les couleurs qui en masquaient l'insolence, par l'isoler hors du siècle et de la contrée, où il était déjà exceptionnel, mais où les mœurs admettaient cette exception, enfin par l'exposer dans toute sa nudité à la lumière de la raison. Loin du milieu brûlant où il avait poussé, émondé de toute sa poésie sauvage, ébranché des vigoureux rameaux que le christianisme et l'esprit féodal y avaient entés, resserré par la loi des vingt-quatre heures dans un espace de temps qui l'empêchait de se développer et, en se développant, de détendre sa rudesse, ce n'était plus que l'histoire brutale d'un jeune homme qui tue en duel son futur beau-père et qui, avant que sa victime soit enterrée, décide sa fiancée à l'épouser quand même. C'est là tout le sujet. Et qu'ainsi présenté il soit immoral. Chapelain nous l'a prouvé au nom des convenances, Alexandre Dumas fils au nom de l'Impératif Catégorique, Bossuet au nom de la religion : « Dites-moi, écrivait l'auteur des Réflexions sur la Comédie^ que veut un Corneille dans son Cid^ sinon qu'on aime Chimène, qu'on l'adore avec Rodrigue, qu'on tremble avec lui lorsqu'il est dans la crainte de la perdre et qu'avec lui on s'estime heureux lorsqu'il espère de la pos-
séder? » Nous devons en être persuadés; mais nous ne le croyons pas. Nous sommes même sûrs que de ce sujet immoral le génie de Corneille a tiré une des œuvres les plus saines de notre littérature.
Les deux premiers actes, le soufflet, la provocation, la mort du comte, la justice du roi saisie, se sont déroulés avec une rapidité qui ne nous a pas laissé reprendre haleine. Et maintenant nous attendons avec angoisse la rencontre inévitable des deux jeunes gens que ces coups de tonnerre ont à jamais séparés. Voici le troisième acte et Rodrigue dans la chambre de Ghimène. Le devoir le plus élémentaire ne leur permettrait ni à l'un de venir ni à l'autre de l'écouter. Mais nous avons besoin de les entendre, quitte à nous indigner de les avoir entendus. Us jouent une terrible partie. Il ne s'agit pas pour eux de savoir s'ils s'aiment encore : après ce qui s'est passé et devant l'obstacle qui s'est dressé entre eux, ils ne peuvent que s'aimer davantage. Il s'agit pour eux de savoir si nous accepterons qu'ils continuent de se le dire. C'est devant la conscience humaine qu'ils vont plaider leur cause. Supposez, non pas même qu'ils cèdent au désir de se presser les mains, mais qu'il se glisse dans l'expression de leur amour je ne sais quoi qui nous rappelle l'attrait sensible et mystérieux, par lequel deux êtres sont liés ; supposez qu'ils s'attendrissent jusqu'à la volupté de l'effusion ou qu'ils s'emportent jusqu'au lyrisme du désespoir : l'image du mort se lèvera devant nos yeux, et nous crierons au scandale. Mais par
un renversement génial de ce que veut le théâtre, où les idées, pour nous émouvoir, doivent se transposer en sentiments, ce sont ici les senti« ments qui se transforment en idées. Rodrigue et Chimène ne sont plus que deux intelligences blessées, deux volontés douloureuses en face Tune de l'autre. Ils ne s'attardent pas à gémir; ils discutent sur ce qu'ils ont fait et sur ce qui leur reste à faire. Us argumentent. Leurs arguments pressés s'appellent et se répondent. C'est un croisement, un battement de raisons qui ne s'entrechoquent que pour nous faire percevoir le son grave et pur de leurs âmes. Nous suivons leur débat; nous ne doutons pas un moment de leur sincérité; mais nous comprenons que ce grand désir de se persuader recouvre, à leur insu, leur désir plus grand d'être l'un près de l'autre. Nous comprenons qu'à cet instant, où ils croient n'obéir qu'à la force du raisonnement, ils obéissent inconsciemment à un sophisme de leur cœur. Nous comprenons aussi qu'ils prolongeraient indéfiniment cette joute sérieuse, — puisque tel est leur sort qu'ils ne peuvent rester ensemble qu'à la condition de lutter et qu'ils ne peuvent se toucher, pour ainsi dire, que par la pointe de leur dialectique, — si leurs yeux en se rencontrant ne se remplissaient de larmes, si les soupirs, qui leur échappent, ne les avertissaient du danger, et si l'éclat de leur tendresse n'était pour eux le signal de leurs adieux.
Mais sur quoi discutaient-ils? Rodrigue dit à Chimène : c Je me suis vengé. Je le ferais encore si j'avais à le faire I Yenge-toi à ton tour. Je
t'apporte ta vengeance. » Chimène lui répond : ( Tu as agi en homme de bien; j'agirai en femme d'honneur. Je dois poursuivre ma vengeance, mais elle ne doit rien accepter de ton amour. » Ni l'un ni l'autre ne songe une minute à transgresser la loi morale et sociale. Leur désespoir ne les jette pas contre les lois ni au-dessus des lois. Leur amour n'entre pas en révolte contre la société. Leur grandeur vient au contraire de sa soumission à désintérêts permanents et supérieurs. Ils seraient même tentés d'en exagérer les exigences et la rigueur. Et, comme ils nous les rappellent constamment, c'est nous qui voudrions les oublier. On dira, si l'on veut, qu'il ne s'est jamais fait un plus héroïque abus du mot devoir, que jamais l'idée du devoir n'a ainsi servi à rapprocher deux êtres que leur devoir séparait. Mais nous ne saurions nous en inquiéter, car ce qui importe avant tout, ce n'est pas que tel ou tel d'entre nous accomplisse strictement ce qu'il doit, mais que personne ne conteste l'importance du devoir. Il vaut mieux pour la société mille êtres qui se trompent sur leur devoir qu'un seul qui en nierait le principe. Avec Rodrigue et Chimène, nous pouvons nous abandonner librement à l'impulsion de notre cœur, sans avoir à craindre qu'elle devienne anarchique.
La pièce repart. Tout désormais va conspirer à leur audacieuse union, tout depuis cette pauvre Infante, amoureuse de Rodrigue, la seule princesse de Corneille qui sacrifierait volontiers l'orgueil de son sang au bonheur d'une mésalliance,
comme si la fierté du trône s'inclinait elle-même devant le mérite irrésistible du jeune capitaine, jusqu'à la raison d'Etat qui fait fléchir les lois du royaume pour en récompenser le sauveur :
Les Maures en fuyant ont emporté son crime :
Seule, Ghimène résiste, au milieu des prières et des conseils qui montent vers elle de toutes parts. Il lui faudra, pour se rendre, avec l'assentiment de son cœur, le consentement de sa raison. Et nous avons cette seconde scène entre les deux amants, toute de l'invention de Gor^ neille, et plus étonnante peut-être que la première. Elle a été forcée d'accepter le combat entre Don Sanche et Rodrigue et la perspective d'appartenir au vainqueur. Mais Rodrigue ne veut la devoir qu'à elle-même, et il préfère mourir plutôt que d'user, du droit que lui conférerait sa victoire. Il se laissera donc vaincre. G'est alors qu'elle trouve l'argument décisif, non pas celui qui achèvera de persuader Rodrigue, mais celui qui la justifiera à ses propres yeux.
Celui qui n'a pas craint les Maures et mon père Va combattre Don Sanche et déjà désespère I... Et traites-tu mon père avec tant de rigueur Qu'après Ta voir vaincu tu souffres un vainqueur?...
Merveilleuse suggestion de l'amour qui, pour tranquilliser son esprit, revêt presque la forme d'un syllogisme I Elle fait de Rodrigue le dépositaire de l'honneur du héros qu'il a tué. Rodrigue
contre Don Sanche ne combattra pas uniquement pour Ghimène, il combattra d'abord pour le père de Ghimène dont il a désormais à soutenir la gloire. Lui seul a le pouvoir d'assurer au mort la perpétuité de son grand nom. Le père mort et la fîUe vivante n'ont plus qu'un soutien : lui. L'honneur de leur maison est attaché à sa vie. Elle peut maintenant lâcher :
Sors vainqueur d'un combat dont Ghimène est le prix !
et ne pas en rougir. Enfin I nous disons : enfin I Nous sommes presque étonnés de n'avoir pas compris du premier coup que ce dénouement était le seul possible. Et l'Impératif Gatégorique? A force de jeunesse amoureuse, de grâce et de franchise héroïques, ils l'ont suborné.
Mais le suborne-t-on ? S'il faut de la vertu pour lui obéir, il faut, dans certains cas, plus que de la vertu pour triompher de ses résistances. Il faut surtout arriver à le convaincre que nous ne vivons pas dans l'absolu, que les actes d'un individu ne peuvent jamais servir de règle à l'univers, mais seulement peut-être l'esprit dans lequel il les a commis. N'eut-il fait que le Cid, Gorneille serait encore un des poètes tragiques les plus considérables et un des moralistes les plus humains. Le fond de sa pièce n'était point l'antagonisme du devoir et de la passion, mais bien comment, dans des âmes loyales et lumineuses, les exigences du devoir arrivent à se concilier avec les intérêts de la passion, et le respect des lois sociales avec la
rt
violation exceptionnelle de leur principe. Il s'en dégageait ainsi une des plus belles leçons d'humanité. Rien en effet n*est plus beau que cette sévère douceur envers la vie où viennent se fondre tous ces cris de colère et de douleur, de justice et de vengeance, et ce grand bruit d'épées.