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Les Contemporains f t. IV, p

Il avait voyagé. A Tâge où nos enfants apprennent encore leurs rudiments, il parcourait la France et une partie de l'Europe, dans des conditions qui nous paraissent aujourd'hui les plus extraordinaires. Il n'avait que onze ans ; il rêvait la gloire des armes. Son père l'emmène à la Cour. Elle se tenait alors sur les bords du Rhône, où la France en armes se préparait à repousser Charles- Quint. Il entre en qualité de page dans la maison du Dauphin François. Quelques jours plus tard, le Dauphin est emporté d'un mal mystérieux, ^/enfant fut présent à l'autopsie :

Je vis son corps ouvrir, osant mes yeux repaître Des poumons et du cœur, et du sang de mon maître.

On arrête et on livre à la torture l'échanson MontecucuUi, soupçonné d'avoir versé le poison. L'enfant dépose devant le tribunal réuni à Lyon et assiste à l'écartèlement du condamné. Il passe au service du troisième fils de François P', Charles, duc d'Orléans; et, du camp retranché d'Avignon, il voit fuir Charles-Quint devant l'incendie de la Provence. A ces tragiques spectacles succèdent des fêtes éblouissantes : la réception de Jacques V, roi d'Ecosse, notre allié, accouru pour combattre l'Empereur, et son mariage romanesque avec Madeleine de France, qui, déjà minée et à demi consumée, ne veut pas mourir sans être aimée et sans être reine, c Elle apparut au jeune prince dans un chariot, dit M. Longnon d'après le chroniqueur Pitscottie, car elle était malade et ne

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pouvait endurer le cheval; et, à peine Teut-elle vu, qu'elle devint amoureuse de lui. » La destinée alternait ainsi, aux yeux de l'enfant, les jeux de la jnort et de l'amour.

Le duc d'Orléans donne à sa sœur ce page élégant, fier, étincelant d'intelligence, et qui sait toucher de la guitare. On s'embarque au Havre. La jeune reine n'eut pas le temps de connaître son royaume. Elle fut seulement épouvantée de ce pays sauvage, et, deux mois après son arrivée.

Elle mourut sans peine aux bras de son mari Et parmi ses baisers. '

Le roi désira garder ceux qui lui rappelaient la morte. Mais un an ne s'était pas écoulé, qu'au milieu de splendides réjouissances il épousait une autre Française, Marie de Lorraine. Ronsard, revenu en France, repart bientôt pour l'Ecosse et, cette fois, va s'embarquer en Zélande. Le navire qui le portait, assailli par une furjeuse tempête de trois jours, se brise en arrivant au port. L'année suivante, il reprenait le chemin du retour, mais par l'Angleterre et à petites journées. A peine Charles d'Orléans est-il rentré en possession de son page que, € ne voulant pas qu'un si beau naturel s'engourdit en paresse », il le confie à Lazare de Baïf, qui se rendait en Allemagne, où les chefs catholiques et les chefs protestants, réunis dans la ville impériale de Haguenau, se flattaient d'aboutir à une conciliation. L'adolescent fut donc mêlé aux discussions théologiques et politiques, et plus

encore aux entretiens littéraires, car Lazare de Baïf était une des lumières du. siècle, et sa maison s'ouvrait à tous les humanistes allemands. Ce fut son dernier voyage*. Il n'avait pas seize ans.

De ces cinq années de courses et d'aventures, que retira-t-il? La connaissance très superficielle de l'anglais et de l'allemand qui ne lui servit à rien, une santé délabrée, une sorte d'empoisonnement général, dont il sortit avec un tempérament désormais fiévreux, et une oreille un peu dure. Il est vrai que cette demi-surdité, en l'éloignant de la Cour et de la diplomatie, l'attacha d'un plus constant amour au métier des Muses. Mais ses deux séjours en Ecosse, son passage dans les cités flamandes, ses journées de route, à travers l'Angleterre « du sombre et voluptueux Henri VIII », les spectacles affreux ou magnifiques ou simplement pittoresques qui remplirent ses yeux d'enfant et d'adolescent ont- ils marqué sur son œuvre comme l'Espagne entrevue sur l'œuvre de Hugo? Je n'en relève que des traces insignifiantes. Les rares souvenirs qu'il semble en avoir gardés n'ont sous sa plume qu'une importance de détails biographiques. Quand il écrira d'adorables poèmes dédiés à Marie Stuart, ses invocations à l'Ecosse ne réveilleront en lui aucune image de cette île, où pourtant il a € usé trois ans de son enfance. > Il maudira le grand Prince Nep-

1. Il faut renoncer au voyage en Piémont que mentionna Bînet. M. Laumonier a prouvé que Ronsard n*a jamais franchi les Alpes. 11 n'a point connu Tltalie. 11 a eu plus tard, à un certain moment, le désii^ de la connaître. Mais il n'est pas parti.

tune qui, d'un coup de son trident, fit des lies. Il souhaitera qu'un dieu, le plus grand de la troupe de ceux qui sont au ciel, épuise toute Feau de la mer:

Lors à pied sec j'irais Du rivage français au rivage écossais.

Et marchant sûrement sur les blondes arènes, Sans être épouvanté des hideuses baleines, Je verrais les beaux yeux de ce gentil soleil...

On jurerait que ce terrien n'a jamais mis le pied sur un bateau. La longue pièce que, dans le Bocage Royaly il adresse à la reine Elisabeth ne laisserait jamais supposer qu'il a lentement traversé son royaume. Il est possible que les formes, les couleurs, les sons, les contrastes des villes de Flandre, leurs carillons et leurs kermesses, l'aient charmé et aient déposé en lui le germe d'un art opulent. Mais il ne nous l'a pas dit ; et rien de ce qu'il nous a dit ne confirme cette hypothèse. Sans doute il était trop jeune pour sentir l'intérêt esthétique des tableaux que lui présentait le monde. J'imagine cependant que plus tard il aurait pu repasser et travailler sur ses impressions, comme sur un pâle dessin, si la révélation de l'antiquité grecque et latine ne les eût recouvertes et ne lui eût ôté le sentiment de leur valeur.

Ses émotions morales durent être plus vivaces.

On voudrait connaître dans le détail l'odyssée de

cet adolescent, qui s'était vite et harmonieusement

^ développé, car il avait la taille « auguste et mar-

i tiale » et son beau visage, de l'avis de ceux qui l'ap-

\prochèrent, était « merveilleusement agréable. »

Nous savons qu'en Ecosse il fréquentait un Piémontais, nommé Paul Duc, attaché comme lui à la cour, très amateur de poésie latine, et qui lui lisait chaque jour du Virgile et de l'Horace. Mais quels étaient ses autres compagnons? Quelles rencontres fit-il sur les grands chemins et dans les hôtelleries ? Que cherchait-il à voir en traversant les villes ? Son désir d'apprendre les langues étrangères prouve du moins qu'il était curieux d'entrer dans la familiarité des peuples. A quels plaisirs se portait de préférence son ardente précocité? Mêlé ^de rudes hommes, fut-il homme avant l'âge ? Bni^t attribue sa longue maladie à l'usage des vins « soufrés et mixtionnés » de l'Allemagne. Bayle, toujours grincheux à son égard, objecte qu' « il y a d'excellents vins en Allemagne, et que, si Ronsard n'en eût guère bu, ils ne lui auraient causé aucun mal. » Il est probable que l'impétuosité de sa nature l'entraîna à des excès qui heureusement n'atteignirent que son corps*. Son expérience hâtive de la vie n'avait point défloré son esprit. Comme la tempête le jetait intact sur les bords de l'Ecosse, ses voyages, qui l'avaient physiquement surmené, le laissaient au seuil de l'étude avec une incomparable fraîcheur, et aussi, je le crois, avec une intelligence singulièrement avertie. Les terribles infidélités de la fortune, dont il avait été le spectateur, lui avaient

1. « Il vieillit assez vite, au physique, dit M. Laumonier. A trente ans, il était gris et chauve, et dès lors maigre, pâle, défait, miné par la fièvre intermittente, en proie aux douleurs et aux insomnies. »

ouvert les yeux sur le peu que nous sommes, — Ce n'est rien que des rois ! — sans d'ailleurs le désenchanter de la gloire et des intérêts puissants qui mènent le monde. Il en avait reçu une de ces fortes éducations dont on ne se rend pas compte soi-même, mais dont on garde à jamais le sens des réalités. Aucun de nos poètes lyriques ne me donne, sous l'emportement de sa fantaisie, une pareille impression de sagesse. Ce n'est point un moraliste, et pourtant je le sens très près de Montaigne. Il connaît les hommes. Il ne s'appesantit pas sur leurs travers ni sur leurs vices, car le poète est avant tout c le sonneur et le courrier des louanges » ; mais son œuvre a poussé sur un fonds solide d^expérience humaine, et l'atmosphère où elle s'épanouit n'est troublée par d'autres vapeurs que celles de l'encens.

Le bénéfice moral de ses voyages est donc fort appréciable, si, comme on peut le croire, ils le mirent en état de supporter une ivresse d'érudition telle qu'un esprit moins bien trempé y eût noyé ses qualités les plus originales. Remarquez aussi qu'il n'a voyagé que dans les pays du Nord où la civilisation était très inférieure à celle de la France, et qu'il y a sûrement pris une conscience plus claire de l'honneur du nom français. Quand, obligé par son infirmité de renoncer aux charges de la Cour et de changer d'ambition, il se tournera décidément vers la poésie, il apportera à l'étude des lettres antiques une âme déjà formée, déjà savoureuse, qu'elles orneront plus qu'elles n'auront à la mûrir.

Dans la première partie de son livre, M. Laumonier s'est proposé de retracer l'évolution de l'œuvre lyrique de Ronsard, « Tâche laborieuse, mais non pas inglorieuse ! » disait Brunetière qui se tenait au courant de ses travaux. En effet, tous les remaniements que le poète a fait subir à ses vers en compliquent la bibliographie et rendent fort malaisé d'en débrouiller la succession chronologique. Il me semble que M, Laumonier a réussi, autant qu'on peut le souhaiter, dans des recherches aussi délicates. Il ne m'a pas toujours convaincu, non que, sur les points de détail qui me restent obscurs, j'aie de bonnes raisons à opposer aux siennes, mais parce qu'en essayant de coordonaer les inspirations d'un poète selon les lois de la logique, nos conjectures, dès qu'elles ne se fondent plus sur des faits historiques, risquent souvent de s'écarter d'une vérité, d'ailleurs insaisissable. Toujours est-il que nous devons à sa patience, à son industrie, à son amour del'exac-

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titude, une étude où Tœuvre de Ronsard se meut, se développe, marche sous nos yeux, et où la figure même du poète s'anime et se colore.

Au moment où il allait débuter, Marot venait de mourir. Princes et princesses répétaient et fredonnaient ses vers. Il avait été le grand poète d'une Cour qui ne savait pas encore ce qu'était la grande poésie ; mais il avait failli l'atteindre, ou, pour mieux dire, il en avait indiqué la voie. Nous ne lisons plus guère ses Ctnqifante Psaumes de David traduits en rytme françoise^ selon la vérité hébraïque; nous leur préférons ses épîtres, ses madrigaux, ses épigrammes, ses chansons, ses riens exquis où, au gentil soleil de la Renaissance, l'esprit gaulois devient l'esprit français. Cependant les Psaumes sont mieux qu'un balbutiement, le premier de notre poésie lyrique moderne. La fidélité de la traduction, qui, au moins en vers, n'a jamais été égalée, attestait l'habileté de l'artiste et prouvait que le « couplet » de la chanson française était capable d'exprimer les idées et les sentiments les plus graves. D'autre part, Marot y avait créé des rythmes et des combinaisons de strophes régulières qui servaient déjà d'exemple à tous nos versificateurs. Evidemment il forçait sa nature; et le roi David, costumé à la française, faisait l'effet d'avoir lâché la harpe pour les pipeaux. Mais de ce lyrisme laborieux se dégageaient des strophes énergiques et belles. On en fut ravi et comme entêté. Avant qu'on eût mis ces psaumes en musique pour être chantés au prêche, chacun des princes et des courtisans adopta le

sien et lui donna « tel air que bon lui semblait », ordinairement un air de vaudeville, La reine avait choisi : Ne veuillez pas, ô Sire, et le chantait sur un air du chant des Bouffons ; madame de Valentinois : Du fond de ma pensée, et le chantait en volte ; le roi de Navarre, Antoine : Revange-moi, prends la querelle, qu'il chantait en branle du Poitou ; et Henri II : Ainsi qu on oit le cerf bruire, qu'il chantait à la chasse ^

Il était permis é^ rêver ,une poésie qui convînt mieux à cett^ société fringante de grands seigneurs, de chasseurs et d'amoureuses. Les Psaumes de Marot ne faisaient que tromper leurs aspirations à la poésie lyrique. Il avait exalté David, qu'il comparait à un aigle, au détriment d'Horace, qui n'était plus qu'une alouette, Ronsard releva le défi. Poussé tout à la fois par la nécessité de faire autrement que le prédécesseur qu'il voulait supplanter et par sa conviction que la foi d'un chrétien est incompatible avec la gaîté lasciv^c naturelle à la poésie, et, qui sait ? malgré ses vagues sympathies pour les premiers réformateurs, flairant peut-être sous ce lyrisme biblique une odeur de guerre civile, il opposa la tradition latine reconquise à l'hébralsme menaçant.

Plein d'ardeur, Je façonne un vers dont la grâce.

Malgré les tristes Sœurs, vivra

Et suivra Le long vol des ailes d'Horace .

i. Voyez, dans le Dictionnaire de Bayle, rarticle sur Marot.

Quel coup de maître I Dès ses premiers pas, il a pris position, et il accuse la signification de son œuyre. Il représente la Renaissance qui se sépare de la Réforme.

Il ne connaît pas encore Pindare. Il n'est préoccupé que de faire triompher Horace sur David et de disputer à Marot sa place et son laurier. La première pièce qu'il livre à l'impression*, et qui parut dans les Œuvres Poétiques de Jacques Peletier (1547), Des beautés qu'il voudrait en s' Amie ^ accuse^nettement cette préoccupation. Elle n'est, comme l'a remarqué M. Chamard*, qu'une contrepartie de la vingt-quatrième chanson de Marot. Ronsard se plaît à refaire la pièce de son devancier ; mais il faut voir comment !

Si vous la prenez trop jeunette, Vous en aurez peu d'entretien...

disait Marot ; et Ronsard :

L'âge non mûr, mais verdelet encore, C'est celui seul qui me dévore Le cœur d'impatieùce atteint:

Noir je veux Toeil et brun le teint, . Bien que l'œil vert le Français tant adore I

Marot recommandait de la prendre € de belle

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