‹ Sur Les Grands Chemins de la Poesie ClassiqueChapitre 4 sur 18 · Elle avait été composée en · texte numérisé non relu

Elle avait été composée en

2. Henri Chamard, Revue (THisto^re littéraire^ juillet-septembre 1910. On sait que M. Chamard est l'auteur d'un très beau livre sur Joachim du Bellay. Personne ne connaît mieux notre poésie du xvi« siècle : et j'aurai plus d'une fois recours à lui.

grandeur » et c en son esprit non endormie » ; mais Ronsard désirerait :

Qu'el* sût par cœur tout cela qu'a chanté Pétrarque en amour tant vanté Ou la Rose par Meun décrite... \

Ce qui n'était chez Marot que le fredon léger d'un aimable compagnon qui s'éloigne le chapeau sur l'oreille et une fleur entre les dents, devenait avec Ronsard une sorte d'incantation voluptueuse. L'image que son désir appelait se précisait sous les caresses de sa parole. La maîtresse rêvée aurait la taille droite, la gorge pleine, la jambe longue et grêle, une oreille qui se montre toute hors de la coiffe, et les cheveux tors. Sa bouche imiterait la rose € au lent soleil de mai déclose. }» Sa joue serait pareille à l'aurore ; et toutes les fleurs de la Sabée égaleraient à peine son haleine odorante. € On dirait du Jean Lemaire, du Marot ou du Saint-Gelais I » s'écrie M. Laumonier. Non, c'est autre chose. Ce n'est même pas de l'Horace. C'est du Ronsard, un Ronsard qui s'inspire et d'Horace et encore de Marot, mais en qui bouillonne une plénitude de poésie capable de les absorber tous les deux.

Ce jeune homme de vingt-trois ans a-t-il conscience de son génie ? Il est modeste ; il avoue qu'il façonne à grand'peine c des vers qui sont de peu de prix. % 11 ne se croit né ni pour l'épopée ni pour les odesiiéroïques. Mais il éprouve de plus en plus le besoin de s'instruire, de se perfectionner dans son art. Il aspire à une retraite studieuse qui sera

rv

comme une longue veillée d'armes. On sait comment il la trouva près de Daurat*, le divin Daurat, réveil de la science morte, artisan des Muses, oracle des Dieux, Daurat c au nom doré » qui fut cinq ans son maître et, toute sa vie, l'objet de sa f^ratitude et de son culte. La constance que mit Ronsard à proclamer sa. dette est l'indice d'une riche nature. Qu'était donc ce Daurat? Un savant helléniste et, M, Longnon ose le dire, un barbare. Il présentait pour la première fois à la France . Homère; fiésiode, Pindare, Eschyle, Aristophane; il se faisait même leur disciple et leur continuateur, puisqu'il composait des vers grecs. Mais sa science de philologue ne lui avait pas donné le sens critique. « Aux yeux de ses élèves aveuglés par la piété, tout fut'^richesse dans la littérature grecque. D'Homère à Lycophron, la distance est énorme : ce fut pour Daurat et ses disciples un jeu de la, franchir, ou-plutôt ils ne s'aperçurent même pas qu'il y avait un abîme. Dans leur désir confus d'une poésie savante, leur goût alla naturellement aux plus profonds, puis aux plus obscurs des poètes grecs... » Bie/itôt ils en vinrent à c juger de la valeur des œuvres par la pBine qu'ils s'étaient donnée pour les posséder *. >

L'enthousiasme qui saisit Ronsard fut tel que ses vers en brûlent encore. L'antiquité reculait et

1. Pour tout ce qui concerne le CoUège de Goqueret et la formation de la Brigade, je ne saurais trop recommander la lecture du livre de M. Chamard et des deux chapitres si pittoresques où M. Longnon a vraiment fait revivre cette petite société.

Page 1