Henri Longnon Essai sur Ronsard
s'élargîssait. Derrière les Latins qu'il avait considérés comme des maîtres, il voyait enfin surgir les maîtres des Latins. 11 sortait du monde des reflets. Le jour où Daurat lui lut le Promet hée d'Eschyle : « Eh quoi, mon maître, s'écria-t-il, m'avez-vous caché si longtemps toutes ces richesses? » Jamais jeunesse plus généreuse Tié se jeta d'un plus bel élan à la conquête du Beau. Malheureusement Daurat était incapable de prévenir les excès où son orgueil l'emporta. M. Laumonier n'a pas prétendu l'en disculper; mais sa thèse a définitivement circonscrit, en l'espace de quelques années, les erreurs qui pesèrent si longtemps sur sa mémoire. Il fut injuste comme le sont tous les jeunes gens d'un cénacle, enivrés de leurNayoir et d'eux-mêmes. « La modestie de ses premières années fît place à une outrecuidance inouïe. > Ses devanciers ne sont plus à ses yeux que des ignorants; leurs vers, une prose insipide. c L'imitation des nôtres m'est tant odieuse, s'écriera-t-il, que, pour cette raison, je me suis éloigné d'eux, prenant style à part, sens à part, œuvre à part, me désirant avoir rien de commun avec une si monstrueuse erreur. » Marot avait du talent; mais que voulez-vous? il manquait d'érudition. Il n'avait pas lu Pindare. Et Ronsard lui dira son fait dès sa première ode pindarique sur La Victoire de François de Bourbon à Cerizoles, qui débutait ainsi :
L'hymne que Marot te fîf Après rheur de ta victoire, Prince vainqueur, ne suffît Pour éterniser ta gloire...
Le poète doit être un savant que les dieux inspirent. Il n'écrit pas pour la multitude qui ne pense ni ne parle comme lui. Pourquoi lui demander d'être clair? Les oracles s'enveloppent d'obscurité; et le Dircéan Pindare est obscur. Mais Dieu ne se montre point libéral d'une si belle science ; et, pour atteindre les sommets de la poésie, ce n'est pas trop que de réunir en soi toutes les noblesses. Ne vous étonnez point qu'Horace, dont les vers ont pourtant une grâce divine, n'ait pas osé pindariser :
Horace, harpeur latin,
Etant fils de libertin.
Basse et lente avait Taudace ; -,
Non pas moi, de franche race!...
11 pindarisera, lui! Il fera même revenir l'usage de la lyre antique, € laquelle lyre seule doit et*^ peut animer les vers et leur donner le juste poids de leur gravité ^ » Et non content d'être le Pindare de la France, il en sera l'Homère. Qu'Henri II lui accorde sa faveur, et il^ écrira l'épopée de no^ rois. h'Ode sur la Paix de 1550 sonne déjà \^ gloire de Francus. <
La vie allait bientôt rabattre un peu et même beaucoup de ces présomptions juvéniles. C'est en
1. Les vers se chantaient encore à l'époque de la Renaiâsance. On les accompagnait sur la harpe, le luth on la guitare. Ronsard adorait la musique et l'union de la musique et de la poésie. Aucun poète ne fut plus chanté que lui. Son Cinauième livre des Odes (1552) parut, nous dit M. Laumonier, avec trentedeux feuillets de musique polyphonique à quatre parties.
1545 qu'il s'était mis à recelé de Daurat, et en 1550 que paraissaient, avec un succès retentissant, les quatre premiers livres de ses Odes^ précédés d'une préface agressive à l'égard des Marctiques et méprisante pour les poètes de cour. Le travail de M. Laumonier nous permet d'y suivre la marche ascendante de son ambition et, bien qu'il n'ait jamais rompu avec Horace, le progrès de son pindarisme. Deux ans plus tard il publie ses AmourSy imités en grande partie de Pétrarque et de Bembo, et le cinquième livre de ses Odes qui contient son chef-d'œuvre pindarique, VOde à Michel de F Hôpital. Mais, dès 1551, avait commencé à décroître sa ferveur pour c les saintes conceptions et les admirables inconstances de Pindare. » Elle ne se ranimera plus qu'une seule fois, en 1554, dans VOde à Monsieur le Dauphin, Et, à partir de 1555, nous voyons Ronsard, dans les nouvelles éditions de ses œuvres, qu'il remanie sans cesse, corriger ou supprimer des pièces qui lui semblent aujourd'hui trop orgueilleuses ou trop combatives. Il a déjà fait amende honorable .^à notre vieille poésie et s'est réconcilié avec les Marotiques. Sa crise de vanité intellectuelle n'avait pas duré cinq ans; et il entrait à peine dans sa trentième année.
Qu'était-il arrivé? Ceci d'abord, que les grands poètes ne peuvent jamais, malgré qu'ils en aient, se passer d'être compris d'un plus grand nombre d'hommes. Quand ils prétendent qu'ils haïssent le vulgaire, ils obéissent simplement à un mouvement d'humeur ou ils cèdent àl'attrait d'un thème
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avantageux. Aux plus beaux jours de son insolence, Ronsard se félicite que Ronsard soit élu
Ilarpeur français, et, quand on le rencontre, Qu'avec le doigt par la rue on le montre.
Et un temps viendra où il lui sera doux de penser quelle seul bruit de son nom réveillera les servantes
Déjà sous le labeur à demi sommeillant. *
Sa superbe était sincère; sincère, sa conception d'une poésie ésotérique; mais plus vivace encore, son besoin de se répandre. Il sentit très vite qu'une muse hautain^B/et dédaigneusement érudite lasserait l'admiratioirteème de ses fidèles. J'imagine qu'en lisant ses vers à ses amis, et sinon à 4 Daurat, peut-être à Du Bellay, il dut remarquer plus d'une fois que leur visage se détendait, quand de l'imitation de Pindare il descendait à celle d'Horace et des nuages de l'Olympe aux bords clairs de son Loir. Il reçut des avertissements discrets. Lorsqu'on 1551 son ami Denisot publia le Tombeau de Marguerite de Valois ^ Reine de Navarre^ les poésies que Ronsard avait écrites en l'honneur de cette princesse furent les seules du recueil qu'il jugea nécessaire de commenter.
« Amy lecteur, disait-il, je t'ai bien voulu faire quelques petites annotations sur les Odes de Ronsard, te promettant continuer à l'avenir sur toutes ses œuvres, affin de te soulagier de peine; j'entends à toi qui n'as encor longtemps versé à la
leçon des Poètes. » Cet aff^n de te soulagier de peine ne fut probablement pas du goût de Ronsard, puisque les notes du bon Denisot disparurent à la réédition de ces pièces.
Il est vrai qu'en 1553 les Amours étaient réimprimés avec un abondant commentaire de Marc- Antoine de Muret. Ronsard avait été flatté sans doute que ce jeune professeur, savant et déjà célèbre, se fit son scoliaste. Mais, pour habile que fût la préface de Muret, jelme demande si le poète ne trouva pas matière à réflexion dans des phrases comme celle-ci : c Je puis bien dire qu'il y avait quelques sonnets dans ce livre qui d'homme n'eussent jamais été bien entendus, si Fauteur ne les eût, ou à moi, ou à quelque autre, familièrement éclairés >. Un Dante ne se préoccupe point de savoir si l'on se perdra à sonder sa profondeur. Mais ici, ce n'était pas la pensée qui était profonde : ce n'était que l'érudition. Derrière c l'oracle >, il n'y avait guère que des allusions mythologiques et des ellipses. Un homme ambitieux comme Ronsard se blase assez vite sur le plaisir d'exercer la sagacité des commentateurs, surtout quand ses ennemis se travaillent à obscurcir sa gloire de toutes les obscurités de son œuvre. On commençait à railler ce poète qui se faisait suivre d'un interprète, chargé d'expliquer au public ce qu'il avait voulu dire. Les Marotiques, représentés à la Cour par le spirituel Mellin de Saint-Gelais, avaient riposté à ses attaques. Si Marguerite de France et Michel de l'Hôpital n'étaient intervenus, la moquerie de ce fin courtisan nourri d'italia-
nisme, que Ronsard pouvait coi:i3idérer comme 'un envieux, mais non pas comme un « soudard de l'ignorance >, Taurait perdu dans l'esprit d'un roi qui préférait naturellement les vers que l'on comprend sans peine à ceux que l'on ne comprend pas. Avec la sincérité qu'il a toujours eue, Ronsard nous avoue qu'il sentit cruellement « la pince de la tenaille de Mellin. » Ajoutez que son défenseur Michel de l'Hôpital lui conseillait, au lendemain d'une victoire qu'il n'estimait peut-être pas encore très assurée, de faire la paix et de « s'abstenir des nouveautés bizarres. »
Ce n'était pas seulement l'intérêt de sa gloire qui agissait sur Ronsard, c'était aussi son tempérament. En 1553, l'éditeur des Amours mettait en vente Le Livre de Folastries, sans nom d'auteur. Personne ne s'y trompa. Cette explosion de sensualité paillarde, relevée de souvenirs antiques, en dénonçait l'auteur et s'expliquait par la charte contrainte où l'avait tenu la muse de Pindare. Le Gaulois, embarqué sur la nef de Jason, revenait à sa terre natale et y courait des bordées. Mais, dans les cabarets et sous les treilles où il allait rejoindre les Marot et les Villon, on reconnaissait, aux pierres précieuses qui ornaient ses doigts, l'homme qui avait touché à la TcjTson d'Or, qui avait pillé Thèbes et saccagé l'Italie. L'idée que ses Folastries acclimataient en France les hendécasyllabes de Catulle, qu'il avait précisément étudiés l'année précédente aux conférences de Muret, mettait en repos sa conscience d'érudit. Mais, en même temps, il prouvait que sa Muse
€ était capable de tous les tons t> et savait, quand elle le voulait, se faire entendre ; car cette fois on l'entendait parfaitement, et Thénot, Jaquet et sa Robine presque aussi bien que les Mignons des Dieux.
Tout de même, il s'était porté d'un extrême à l'autre. La réaction trop violente risquait de déconcerter ses plus graves admirateurs. Les stoïciens fronçaient le sourcil. Partagé entre deux tendances également fortes, son art en ressentait quelque incertitude. Nous en avons une preuve curieuse dans son édition des Amours de 1553. Elle contenait une nouvelle chanson et une nouvelle ode, inspirées toutes deux par Cassandre. Ronsard commençait à revenir au genre de la Chanson, qu'il avait naguère englobé dans son mépris de nos vieilles formes littéraires. Mais, tandis que l'ode, cette ode immortelle :
Mignonne, allons voir si la rose...
réalisait le chef-d'œuvre de la poésie accessible à tous, dont les artistes s'émerveillent et que les jeunes, filles du Vendômois ont sans doute fredonné en filant leur quenouille, la chanson, une de ses plus mauvaises, ne pouvait être chantée que par de redoutables Scholars :
D'un gosier mâche-laurier
J'oy crier Dans Lycophron ma Cassandre, Qui prophétise aux Troyens
Les moyens Qui les réduiront en cendre...
Ce tintamarre pédantesque et mythologique n'avait rien de populaire. Heureusement Muret était là pour nous avertir que Lycophron c natif de Chalcide > avait composé, au temps de Ptolémée Philadelphe, un poème sur Gassandre, laquelle avait annoncé les maux qui devaient arriver à la ville de Troie, Hi plus ni moins que la Cassandre du poète lui avait prédit ses peines futures. Gomme le remarque M. Laumonier, la conception érudite, que Ronsard s'était faite des Odes, eût exigé que la chanson portât ici le nom d'ode, et l'ode celui de' chanson. Son illogisme, à moins qu'il ne s'y cachât une invraisemblable ironie, trahissait évidemment un peu de désarroi.
Deux événements l'aidèrent à trouver un juste équilibre. Ge furent, en 1554, l'apparition de VAnacréon d'Henri Estienne; et, en 1555, l'amour qu'il conçut pour une petite fille de l'Anjou, Marie du Pin, de toutes ses maîtresses peut-être la plus aimée. Elle succédait dans son cœur et surtout dans son inspiration poétique à cette fière Gassandre en l'honneur de laquelle il avait voluptueusement pétrarquisé, et qui, malgré les beaux cris de passion qu'elle lui arracha, m'apparaît toujours au seuil de son œuvre, se détachant sur un fond de trophées, comme une figure assez mystérieuse et presque hiératique*. On ne chante pas
1. M. Longnon nous raconte c dans leur juvénile fraîcheur, mais aussi dans leur gravité mélancolique, les amours de Cassandre Salviati et de Pierre de Ronsard. » Sa Cassandre est bien attachante I Aux yeux de M. Laumonier, Cassandre ne fut guère pour Ronsard qu'un prétexte c à développements plastiques, erotiques, psychologiques. » Les deux savants ne se
une paysanne du même ton qu'une Salviati. Rémi Belleau remarquait que Ronsard s'était accommodé à l'esprit de sa seconde maîtresse; et luimême, il en convenait. Si quelqu'un, disait-il, me blâme de n'être plus aussi grave en mes vers que jadis,
quand rhumeur pindarique Enflait ampoulément ma bouche magnifique, Dis-lui que les amours ne se soupirent pas D'un vers hautement grave, ains d'un beau style bas. ... Le fils de Vénus hait ces ostentations.
Il suffit qu'on lui chante au vrai ses passions...
Pour Marie, il réhabilita complètement ce genre de la chanson, si cher aux Marotiques et si dédaigné naguère des Ronsardiens; et, par elle, il acheva de c se familiariser avec l'idée que la poésie existe partout, même dans les plus humbles sujets, et qu'il suffît de l'y découvrir ou de l'y mettre*. »
Quant à VAnacréon d'Henri Estienne, on sait de quel accueil enthousiaste les poètes de la Pléiade fêtèrent le € biberon > de la Grèce qui semblait ressusciter pour les inviter à boire. Mais nul n'arriva plus vite et ne fut plus ardent que Ronsard à s'emparer du précieux petit livre. Nous avons cru longtemps, sur la foi de Sainte-Beuve, qu'il n'avait composé ses odelettes anacréontiques qu'après l'apparition du Recueil de Rémi BeUeau.
Sainte-Beuve lui prêtait même l'intention d'avoir voulu refaire le livre de son ami. L'examen des
rencontrent pas toujours. On ne les trouve même pleinement d'accord que dans Fadmiration de Ronsard.