‹ Sur les grands cheminsChapitre 10 sur 66 · LE PROSPECTUS · texte numérisé non relu

LE PROSPECTUS

Le riche M. Cabaraud s'en allait à pied, sous la pluie et dans la boue, coudoyé et bousculé par les passants de l'étroite rue Coquillière.Les autos de M. Cabaraud étaient indisponibles; déplus, une épidémie d'angine régnait dans ses écuries. M. Cabaraud ne se résigne pas à prendre un fiacre, non par avarice, mais parce qu'un monsieur qui a tant de moyens de transport à sa disposition ne peut décemment pas se payer un taxi. Il préfère s'en aller à pied par les rues encombrées.

D'ailleurs, il a la joie de retrouver, dans la mêlée de la rue, comme une image de la lutte pour la vie. Mais il est débarrassé de cette inquiétude, qui le tourmentait jadis, et l'empêcha de jouir de sa jeunesse impatiente. Au-

jourd'hui M. Cabaraud est tranquille. Il est arrivé. Il n'a plus besoin de macclier vite. Et, s'il presse le pas, c'est que le flot des gens qui passent l'entraîne, et qu'il veut suivre leur train.

Au coin de la rue de la Banque, un quadra^iénaire poussiéreux et désabusé tend à tous les passants des petites feuilles de papier, M. Cabaraud en prend une au passage et, distraitement, en lit le contenu.

L'imprimé annonce que la table d'hôte Goquillière offre, pour un franc soixante, deux plats de viande, un légume an choix, du fromage, des fruits, un café-cognac, et une demimàcon.

M. Cabaraud, tout en marchant, plie le papier en deux, en quatre, en huit, en seize, en trente-deux, en soixante-quatre. C'est désormais un petit corps très dur que M. Cabaraud serre nerveusement entre deux doigts. Puis, son parapluie sous le bras, tout en continuant sa route à travers les rues du centre, M. Cabaraud déplie lentement le papier; il l'étalé, le défroisse, le repasse entre ses paumes.

Quand la feuille est à peu près lisse, M. Ca-

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baraud la roule élroitement, en commençant par un coin. Il obtient ainsi une corde de papier, qu'il enroule ensuite autour d'un de ses doigts. Puis il s'agit de la dérouler, et de faire reprendre à la petite feuille sa forme primitive.

M. Gabaraiid a deux courses à faire. Il a promis d'aller visiter, cbez un marchand d'antiquités, un très vieux bahut, que désire M™** Cabaraud. Il doit ensuite se rendre chez son notaire pour une affaire considérable. Cependant la pluie s'est mise à tomber sérieusement. M. Cabaraud presse le pas. Il a ouvert son parapluie, et tient de l'autre main le petit morceau de papier. Il arrive chez le marchand d'antiquités, examine le bahut, demande à réfléchir. 11 achète en passant une paire de statuettes, qu'il veut rapporter, le soir même, à M""" Cabaraud. On lui en fait un paquet fragile. M. Cabaraud le cale sous son bras, et, le petit morceau de papier toujours dans la main gauche, il s'en va en tenant de l'autre main son parapluie, solidement, car le vent commence à souffler.

Il tombe du ciel des choses froides et désagréables, de la brume ou de la nuit. C'est la

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petite nuit, aussi triste que le petit jour, avec (les becs de gaz mal en train, qui s'éveillent à peine. La sonnerie des fiacres est si continuelle qu'on ne l'entend plus. Mais, aux approches du soir, les autos grognent d'une façon particulière.

...Toup à coup, une boutique éblouissante... Sous la lumière blanche des globes électriques, toutes les richesses de l'automne croulent à l'étalage : poires pansues et tendres, énormes pommes vigoureuses, et les ampoules de raisins, gonflées d'un jus précieux. M. Gabaraud, bon mari, rapportera à sa femme un kilo de ce beau raisin... On lui fait un paquet en forme de tiare, supporté par une courte baguette de bois, qu'on lui insère sous les doigts de la main gauche, qui tiennent toujours le prospectus, pendant que le paquet des statuettes fragiles est maintenu sous le bras, sans préjudice du parapluie assujetti dans la main droite.

11 est temps, cependant, de se rendre chez

le notaire. Le vent ne s'est pas calmé. Les

passants, qui marchent plus vite depuis que

,1a nuit est tombée, semblent des éléments de

la tempête. M. Gabaraud a beaucoup de peine

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à maintenir son parapluie sans lâcher ses statuettes, son raisin, et surtout son petit prospectus, pour lequel son attachement se fait de plus en plus fort à mesure qu'il devient plus inconscient.

Ainsi chargé de bagages, il tient cependant à acheter les journaux du soir. Et, comme il est soigneux et ne veut pas déformer ses poches, il faut qu'il tienne à la main trois journaux de grande dimension, dont chacun s'augmente d'un supplément sur papier glacé, en l'honneur du Salon de l'Automobile.

Mais voici une grande avenue effroyable. M. Cabaraud, héroïque, en entreprend la traversée... Il aperçoit, de toutes parts, de traîtres fiacres caoutchoutés, des taxi-autos à la marche hésitante, des autobus de l'Apocalypse... M. 'Cabaraud se lance parmi ces épouvantes. Et voilà qu'au milieu de la chaussée, il sent le paquet de raisin qui se défait. Il essaie de le consolider avec la main qui tient le parapluie ouvert et les trois journaux. Tout pourrait peut-être s'arranger, s'il consentait à lâcher, pourfaciliter la manœuvre, le petit prospectus. Mais plutôt mourir...

Il meurt... ou peu s'en faut. Un taxi-auto

le renverse sur la chaussée. La tôle cogne contre le trottoir. On le transporte chez le pharmacien..*. Rassurez-vous : il n'est pas grièvement blessé, il est étourdi seulement, sans connaissance.

Les statuettes se sont brisées dans la chute. ' Le parapluie a disparu, emporté par un collectionneur. Les gamins se partagent le raisin et revendent les journaux. Mais le blessé, si bien vêtu, dont on recherche avidementTidentité, tient encore dans sa main crispée un papier mystérieux, qui, déplié, révèle que la table d'hôte Goquillière offre deux plats de viande, un légume au choix, une demi-bouteille, pour un franc soixante, avec finechampagne et café.

UN GENTLEiMAN

James-W. Littlejames représente,, à Paris, une forte maison anglaise. Physiquement, au moins, il la représente à souhait. C'est un g-aillard de bonne taille, bien découplé, un peu trop ^ras. Il mène, le soir, dans les petits théâtres et les grands restaurants, une vie somptueuse et régulière de paisible fêtard.

James-W. Littlejames est toujours accompagné d'un cigare considérable et bagué, attribut aussi nécessaire à son image que le trident au dieu des mers ou la foudre à Zeus retentissant. Mais Mr Littlejames, avec son visage rasé et d'un coloris joyeux, ressemble surtout au Dieu du Vin; il a la sérénité et l'éclat des yeux du travailleur content de lui-même, et bien nourri.

James-W. Littlejames donne chaque jour,

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à son bureau, six bonnes heures d'un travail intelligent et net. Il profite du mieux qu'il peut des* qualités d'activité et de lucidité qu'il a reçues de la nature. Il utilise ses dons; il en tire le meilleur parti, et ne perd pas son temps à s'occuper continuellement de ce que fait le prochain. Il ressemble très peu à ces hommes d'affaires français, dont le grand souci n'est pas de gagner de l'argent, mais d'empêcherlesaulresd'engagner. Il nese ronge pas de remords àFidée qu'un intermédiaire, dans une atTaire, peut obtenirune commission plus forte; il regarde seulement ce que l'affaire lui rapporte à lui et il est très satisfait qu'un courtier y soit intéressé, môme dans des proportions exagérées, parce que, dit-il, ce courtier travaillera sérieusement à la faire réussir, y trouvant son beurre. Il veut autour de lui des auxiliaires intéressés, et non pas des gens de bonne volonté, et qui lui viennent en aide par pur sentiment. Ce n'est pas qu'il méprise les sentimentaux; mais il n'est pas sûr de leur zèle et de leur persévérance. Il dit que le sentiment est comme le noble cheval que l'on veut atteler au labour, et qui donne un bel effort de quelques secondes,

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pour se reposer ensuite pendant de longues heures... L'Intérêt, bœuf patient, volontaire, continuellement stimulé, foui'nit un travail moins brillant mai^ plus sûr.

J'ai tenu à vous parler un peu longuement de Mr Litllejames, avant de vous le montrer aujourd'hui dans une circonstance caractéristique.

Un soir, dans un restaurant des environs de la Madeleine, James-W. Litllejames finissait de souper. Son long cigare entre le pouce et l'index, il avait l'air de faire la leçon à un petit verre de iine Champagne qui se tenait humblement devant lui. Des tziganes en habit noir lançaient avec fougue par-dessus leur épaule et ramenaient ensuite avec langueur leurs archets caressants. En face de Littlejames, quelques jeunes gens étaient venus s'asseoir, escortant une jeune femme merveilleusement blonde, sur qui les yeux heureux du gentleman s'arrêtèrent un instant assez long, avec une complaisance bien naturelle. Or, les jeunes gens, comme j'ai dit, avaient

chaud; ils avaient besoin de faire du bruit et de briller aux yeux de la dame... L'un d'eux s'approcha de'Mr Litllejames, et lui intima l'ordre de n'avoir plus à regarder cette jeune personne...

A quoi Mr Littlejames répondit paisiblement qu'il n'avait mis dans son regard aucune intention offeasaate. Il ajouta qu'il ne regarderait plus celte dame, non pas qu'il n'en eût plus le désir, mais que, d'après cette observation un peu vive, peut-être juste cependant, il voyait qu'il avait sans doute regardé cette personne, sans le vouloir, au delà de la bienséance.

Loin de se retirer après cette sage réponse, le jeune homme, enhardi noblement par cette apparente reculade de Mr Littlejames, se laissa aller à des propos grossiers, auxquels Mr Littlejames ne répondit point. Puis, il traita Mr Litllejames de lâche, à quoi celuici répondit qu'il avait de son propre courage une opinion très précise, qu'il se savait d'une bravoure moyenne el suffisante, et que les opinions des autres là-dessus lui importaient peu, étant forcément moins documentées que la sienne.

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