‹ Sur les grands cheminsChapitre 12 sur 66 · UN GENTLEMAN · texte numérisé non relu

UN GENTLEMAN

minute de combat... Je travaillerai progressivement un quart d'heure, puis une demi-heure, puis une heure par jour... Cela se trouve bien, puisque je suis trop gras, et puisque, précisément, je dois maigrir. Je me coucherai de bonne heure, je me priverai de cigares; ce qui, pendant quelque temps, sera bon.

Je m^en allai trouver les témoins de notre adversaire, porteur de ces conditions insolites, mais très raisonnables, et que j'étais bien résolu à imposer. Mais je me trouvai en présence de deux hommes fort sages, qui avaient su sermonner leur client. Nous rédigeâmes un procès-verbal de conciliation, où l'autre émettait des regrets le plus honorablement du monde, et je rapportai ce procèsverbal à Mr Liltlejames, qui fut un peu désappointé, car il lui faudrait, me dit-il, trouver un autre moyen de maigrir... Il accepta cependant le procès-verbal, parce que l'usage le voulait ainsi...

Je remarquai qu'il se taisait et qu'il attendait encore quelque chose.

Il me dit sérieusement, au bout d'un instant :

— Mais enfin, mon cher, se peut-il que ces gentlemen n'aient pas fait de proposition, ou demandé l'adressé de mon fournisseur, relativement aux dégâts du chapeau ?...

J'étais sur la plage, face à face, avec le vaste Océan bleu, et je méditais... c'est-à-dire que je ne pensais à rien dulout. Car je ne connais rien qui vaille l'Océan, inspirateur de grandes pensées, pour vous débarrasser de toute pensée, grande ou moyenne.

Cependant, je n'étais pas là pour ne rien faire. J'avais reçu une lettre comminatoire du directeur de ma revue. Il me demandait, à la place des articles de doctrine qui sont la spécialité et l'orgueil de mon ùge mûr, il ne craignait pas de me demander des nouvelles de pure invention littéraire. (Je crois qu'en raison de son grade et en vertu du droit du plus fort, il entendait se réserver le monopole des idées générales.)

Mais celte exigence subite avait paralysé

toutes mes facultés d'invention. Onme forçait à imaginer; on m'interdisait de penser... Alors, je n'imaginais ni ne pensais. Je regardais la mer, et le ciel — qui ne m'aidait pas...

— Bonjour, Monsieur !

Je me retournai du côté d'où venait la voix, avec un peu d'humeur. lié quoi ! on interrompait un écrivain dans son travail ! Le travail de l'écrivain et du poète n'est-il pas sacré, comme le sommeil de l'aïeul?

La dame blonde, mince, au joli visage un peu fatigué, me regardait la regarder. Elle vit bien que je ne me souvenais pas de son nom.

— Madame Lalevin...

Cette fois, je souris, car alors je ne me rappelais plus rien du tout. Elle le vit encore, et ajouta :

— C'est moi qui donnais des leçons de piano à vos enfants... Mais je m'explique que vous m'ayez oubliée... J'ai été forcée de cesser au bout de trois semaines, parce que mon mari était très souffrant dans le Midi...

Maintenant que le mystère s'était dissipé, M™* Lalevin ne m'intéressait plus. Je me bornai donc à dire :

— Et comment va monsieur votre mari ?

— Il est mort... Il est mort, il y a dix-huit mois.

Elle coupa court à mes condoléances gênées.

— Je suis maintenant M"'° Renancé, la femme du docteur Renancé, un jeune médecin que j'ai connu dans mafamille.il n'exerce pas.

M'"" Renancé ne se montrait pas avare de renseignements sur sa vie. Toutes ses indications n'étaient pas utiles. Et môme l'instant d'après, je m'aperçus qu'elles prenaient la tournure de confidences. La suite de son récit devait me prouver qu'elle avait surtout besoin de parler. Pour le moment j'étais un peu dérouté par ses épanchements. Elle s'était assise à côté de moi sur le sable tout frémissant de puces de mer. Et elle parlait sans s'arrêter...

Celte femme ne respectait décidément pas le travail du poète...

— Le docteur Renancé, disait-elle, m'aimait, je puis le dire, à la folie. Entraînée par sa passion, j'étais sur le point de quitter mon mari pour le suivre. Mais le Destin ne l'a pas voulu : il a abrégé les derniers moments de

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M. Lalevin. Je me suis donc fiancée avec le docleur. Pendant nos dix mois d'attente, je dois dire qu'il m'a respectée comme, une fiancée. De temps en temps, seulement, on allait passer quelque temps à l'hôtel, soit à Fontainebleau, soit aux bords de la mer. On partait en auto. Le docteur adorait aller en auto avec moi.

— Quand nous serons mariés, me disaitil, nous serons tout le temps sur la route. Nous verrons des villes, des campagnes, des monuments que nous ne connaissons pas.

Nous les découvrirons ensemble. Nous n'aurons qu'une âme à nous deux... »

« Il me disait constamment de ces gentilles choses.

« Seulement, quelque temps avant notre mariage, il a eu l'idée d'apprendre à conduire, afin d'être tout seuls tous les deux dans notre auto. Il a acheté une voiture légère, très rapide. Nous étions sur le siège et l'on mettait nos bagages sur les deux places de derrière. Maintenant, je m'assois le plus souvent sur une de ces places, parce que le docteur juge cela préférable pour l'équilibre de la voilure... Oui, Monsieur, voilà, en quelques

mois, ce que je suis devenue pour lui : un objet de soixante-cinq kilos. Il me considère un peu comme ces sacs de sable dont on se sert pour essayer les châssis.

« Il ne m'adresse plus la parole que pour me dire de m'asseoir devant ou derrière, ou, en arrivant à l'étape : « Va dîner, je te rejoins. » Lui, accompagne dans la remise son auto, et il reste à travailler après elle. Il arrive à la fin du repas, engloutit rapidement sa nourriture. Nous montons nous coucher. Et du temps que je me déshabille, il dort déjà. Le matin, quand je me réveille, il est depuis une heure au garage. Nous voyageons, cette semaine-ci, en Bretagne, à travers des pays magnifiques. Hier, nous avons été aux alignements de Carnac. Pendant que je me promenais autour des menhirs, il n'a pas bougé la tète de dessous son capot, à visser, à dévisser. Je me suis dépêchée de revenir, car j'avais peur de le retrouver à son volant, et de voir sa figure impatiente...

« Ce n'est pas qu'il soit méchant. Il ne pense pas qu'il me fait de la peine. Il ne pense qu'à sa voiture. Rien n'existe en dehors de ça. Ainsi, tenez, en ce moment, il est

enrhumé. C'est à peine s'il peut parler. Il a une petite voix rauque qui ne sort pas. 11 ne songe pas à se soigner. Il a mis, ces jours-ci, un foulard, de peur d'être malade davantage et de ne plus pouvoir rouler.

« Enfin, Monsieur, je veux vous dire une chose incroyable... de la distraction, si vous voulez, mais qui vous montrera à quel point il est absorbé par son auto. Avant-hier, nous roulions depuis trois heures. Il m'avait dit de m'asseoir à côté de lui. Mais il ne me parlait pas plus pour cela. J'étais, près de lui, sur le siège, toujours comme un accessoire. Voilà qu'en arrivant en vue d'un carrefour encombré, il me pince tant qu'il peut au-dessus du genou... Je pousse un cri terrible-

— Ah! s'écrie-t-il, je te demande pardon. J'ai fait cela machinalement, parce que ma trompe ne marche plus, et que je n'avais pas d'autre avertisseur. . .

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