‹ Sur les grands cheminsChapitre 13 sur 66 · DEUX CLUBMEN · texte numérisé non relu

DEUX CLUBMEN

M. Jamberdin était administrateur dans un théâtre du boulevard. Ce gros garçon blond avait jadis joué la comédie. La façon dont il avait interprété certains rôles assez importants du répertoire donna à son directeur ridée de le réserver pour un travail de bureau.

C'était un auxiliaire précieux pour son patron. Il restait au théâtre jusqu'à minuit et demi, et, dès huit heures du matin, il roulait déjà à bicyclette dans les quartiers de la périphérie, chez de lointains décorateurs et chez les tapissiers les plus reculés.

Un jour, M. Jamberdin sortait de chez le marchand de meubles qui fournissait, pour le « deux », le grand bureau Empire (celui où s'appuyait le grand publiciste traqué, pour crier à son ennemi : « Vous n'aurez pas ma peau I ») M. Jamberdin avait dit : « Patron,

j'aurai quelque chose qui fera votre affaire. » II était donc sorti de chez le marchand de meubles, et s'apprêtait à reprendre la bicyclette presque neuve qu'il avait laissée dans la cour. Il eut beau chercher à droite et à gauche : la bécane ne se retrouvait plus. On interrogea le concierge, qui affirma n'avoir pas, « pour ainsi dire » quitté sa loge. Mais ce « pour ainsi dire » laissait place à toutes les possibilités de cambriolage.

M. Jamberdin, par ses fonctions, était en relations avec beaucoup d'administrations. Il trouva facilement à s'adjoindre un agent de la Sûreté, qui l'accompagna jusqu'à Gharonne, aux environs de l'endroit où s'était commis le vol. L'agent de la Sûreté n'avait pas cette tournure équivoque qui distingue les mouchards de théâtre, et les signale à cent mètres à la ronde à l'escarpe le plus ingénu. Il ressemblait, comme Jamberdin, à un gros papa d'allure tranquille. Il manquait, dans son passé, d'aventures inquiétantes; ce n'était pas un de ces bandits repentis de la légende, qui, après avoir fait la guerre à la société, emploient sur le tard à la défendre les aptitudes de leur corps souple et de leur âme retorse.

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C'était, tout bonnement, un fonctionnaire consciencieux, qui s'acquittait fort bien de sa besogne, et menait ses enquêtes soigneusement, avec une métbode un peu terre à terré, mais assez sûre. Il prit le vent à droite et à gauche, entra dans deux ou trois débits, et amena M. Jamberdin le long des fortifications, sur le boulevard de Ceinture. Là, il lui dit : « Vous allez voir votre voleur. Il n'était pas difficile à trouver ! »

Ils s'assirent paisiblement sur un banc et causèrent de choses et d'autres.

Peu de temps après, deux gamins de douze à treize ans arrivèrent sur une espèce de terrain plat, 011 se dessinait vaguement une petite piste. L'un des gamins, un joufflu, tenait à la main une bicyclette, que M. Jamberdin reconnut tout de suite pour la sienne. Ce gamin, dont les joues rebondies semblaient peintes en plusieurs couches de rouge, enfourcha la bicyclette, et se mil à rouler sur la piste, pendant qu'un de ses compagnons regardait avec attention une montre d'acier qu'il avait tirée de sa poche.

— Vous voyez là, dit l'agent à M. Jamberdin, le noyau d'une bande de petits apaches;

on les connaît dans le quartier, et je n'ai pas eu de peine à obtenir qu'on me les signale. Un inspecteur de mes amis, qui écrit dans les journaux et fait un peu d'embarras, les appelle « les enfants de troupe de l'armée du crime ». Nous allons les chauffer tout à l'heure. Mais, si vous voulez, on va les dévisager un peu.

Ils firent semblant de s'intéresser vivement à l'entraînement du petit apache joufflu, et s'approchèrent du chronométreur, un jeune garçon plus chétif et légèrement verdâlre. On n'avait pas besoin d'imagination pour distinguer sur ce visage « prématurément flétri » les pires instincts de vice et de crime. Pour l'instant, ce rebut précoce de la société ne semblait occupé que de sport. Chaque fois que son camarade passait devant lui, il lui criait: « Encore sept minutes ! Encore six minutes ! »

— Il s'entraîne ? demanda l'agent.

— Oui, il roule pendant dix minutes. Après ça, il me passera la bécane, et c'est moi qui va rouler dessus, pendant qu'il me prendra le temps avec la montre.

— La bécane est à vous deux ? demanda M. Jamberdin.

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